Chapitre 327
Maxi resta stupéfaite. Le cordon était un morceau du pompon qu’elle lui avait offert près de quatre ans plus tôt. C’était un ornement pour sa ceinture d’épée, acheté sur un coup de tête alors qu’elle flânait au marché.
La gorge nouée, elle murmura d’une voix tremblante : « Je ne pensais pas… que vous l’auriez encore. »
Riftan serra la bourse dans sa main sans quitter le sol des yeux. « Je l’ai gardé sur moi par habitude, c’est tout », se défendit-il.
L’excuse devait lui sembler peu convaincante à lui aussi, car ses joues prirent une teinte encore plus rouge. Il jura entre ses dents et accéléra le pas.
Maxi s’agrippa instinctivement à son manteau. « M-Mais… vous êtes venu le chercher dès que vous avez remarqué qu’il avait disparu. »
Le visage de Riftan se crispa à peine, mais il ne répondit pas et continua d’avancer. Maxi se mordit la lèvre en le suivant, incapable de comprendre pourquoi il cherchait à dissimuler une vérité si évidente, ni pourquoi elle se sentait obligée de le pousser à l’admettre. Peut-être était-ce dû à son obstination à dresser un mur entre eux.
Le voir s’évertuer à cacher ce qu’il ressentait l’épuisait. Cette comédie où ils se traitaient comme des étrangers était insupportable. Maxi voulait faire tomber ses défenses ; elle voulait retrouver l’ancien Riftan.
Soudain, elle ne put plus se retenir et tira sur ses vêtements. Toutes les émotions qu’elle avait contenues jusque-là jaillirent d’un seul coup.
« Vous y teniez, n’est-ce pas ? V-Vous l’avez gardé sur vous… même en lambeaux. »
Riftan s’arrêta net et se retourna brusquement. « Qu’est-ce que tu veux m’entendre dire ? Qu’est-ce que tu veux vérifier ? Le fait que je me sois mis à nu devant toi ne t’a pas suffi ? »
Maxi recula devant l’amertume de son ton. Ayant perdu toute maîtrise de lui-même, Riftan laissa éclater ses émotions.
« Dès que j’ai appris que tu étais sortie de Nornui, j’ai tout abandonné pour te retrouver. Tu étais ma seule préoccupation, même si je faisais semblant de m’en moquer. Mais tu le sais déjà. Je t’ai déjà dit que la simple idée que tu puisses être blessée me terrifiait, que l’inquiétude me faisait presque perdre la raison. Ça ne te suffit toujours pas ? »
La douleur et la honte qui tourbillonnaient dans ses yeux leur donnaient un éclat d’onyx sombre. Il baissa les yeux vers la bourse qu’il tenait et esquissa un sourire plein d’autodérision.
« Oui, je l’ai encore. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut bien faire, puisque tu ne te souviens même pas de me l’avoir donné ? Tu ne crois pas ? »
Maxi s’apprêta à le contredire, puis se rendit compte qu’il avait raison : elle n’avait pas reconnu l’ornement tout de suite. Elle pinça les lèvres.
Les doigts de Riftan se resserrèrent sur la bourse. « Et pourtant, moi… »
Il s’interrompit et baissa les yeux vers son poing. Il leva le bras comme pour jeter la bourse, puis se figea. Immobile comme une statue, Riftan resta un long moment à contempler la plaine enneigée. Finalement, il ne put se résoudre à la jeter et abaissa lentement le bras. Quand il se retourna vers elle, Maxi ne vit plus qu’un petit garçon vulnérable.
Elle sentit ses yeux la brûler. C’était cela qu’il essayait de dissimuler derrière son armure glaciale.
« Dis-moi quelque chose, lança-t-il brusquement. Il y a trois ans, quand je t’ai dit que je ne t’attendrais pas… »
Il s’interrompit, comme pour contenir le flot de ses émotions. Détournant le regard, il fixa les soldats qui chargeaient les chariots.
Pendant un instant, Maxi craignit qu’il ne mette fin à leur conversation et s’en aille. Toujours effrayée à l’idée de dévoiler ses sentiments, elle savait qu’il choisissait sans cesse la fuite dès qu’une situation exigeait qu’il se montre tel qu’il était. Mais c’était leur dernière rencontre avant qu’ils ne prennent des chemins différents. Cela, au moins, semblait compter pour quelque chose.
Ses défenses en train de s’effondrer, Riftan se tourna de nouveau vers Maxi. Sa voix trembla quand il parla.
« Tu savais… que je ne le pensais pas ? »
Les lèvres de Maxi s’entrouvrirent de surprise. À présent, c’était elle qui voulait fuir.
Avant qu’elle ait pu répondre, Riftan poursuivit avec amertume : « Quand je t’ai dit que je ne t’attendrais plus, tu m’as tourné le dos et tu es partie. Je n’ai cessé de me demander si tu savais que je ne le pensais pas, ou si tu étais quand même partie en croyant que c’était vrai. »
Une bourrasque de neige passa entre eux. Maxi leva vers lui un regard douloureux, sans trouver ses mots.
Après un long silence pesant, Riftan murmura : « Je ne sais pas ce qui est le plus misérable. »
Le vent se mit à forcir. Le souvenir de ce jour-là sembla les ramener à cet instant. Mais, cette fois, ce fut Riftan qui se détourna. Elle le regarda rejoindre les chevaliers, les yeux rivés sur sa silhouette.
Quand Rem la poussa du museau, elle se força à détourner le regard. Les mages de l’unité de soutien arrière se trouvaient non loin de là et observaient la scène avec curiosité. Maxi se força à les rejoindre.
La marche reprit peu après. Les paroles de Riftan tournaient en boucle dans sa tête tandis qu’elle suivait les soldats à cheval. Elle savait désormais qu’il comprenait pourquoi elle avait été contrainte de partir et qu’elle avait pris la bonne décision. Pourtant, le fait qu’elle ait pu s’en aller l’avait profondément blessé, et leur situation actuelle ne faisait certainement rien pour réparer leur rupture.
Les yeux embués, elle le regarda disparaître puis réapparaître entre les chevaliers. Éviter de le croiser pour ne pas aggraver les choses avait peut-être été une grave erreur. Elle n’aurait jamais dû renoncer à essayer de le convaincre. Ou alors, elle aurait dû le laisser la convaincre.
Malheureusement, ils avaient tous deux renoncé à essayer de communiquer, et peut-être ne pourraient-ils plus jamais se parler. Cette pensée la remplit d’effroi.
Elle se rendit compte qu’elle n’avait jamais envisagé d’avenir sans Riftan. Dans son esprit, c’était une évidence tacite : il serait toujours là, et il y aurait toujours une prochaine fois. C’était pour cela qu’elle avait pu remettre à plus tard leurs efforts pour renouer. Dès qu’elle en prit conscience, elle trouva la réponse à sa question.
Elle n’aurait jamais pu le quitter comme elle l’avait fait sans être absolument convaincue que tout pourrait toujours s’arranger. Toute l’affection dont Riftan l’avait comblée lui avait donné cette assurance, mais elle n’avait pas su lui rendre la pareille. Jamais personne ne l’avait traitée comme lui. Enivrée par son amour, elle l’avait suivi partout sans jamais songer à le lui rendre ni à lui donner la moindre certitude.
À l’idée de ce pauvre bibelot auquel il s’accrochait encore, elle sentit son cœur se briser.
« Halte ! Nous allons nous reposer un moment ! »
La voix tonitruante d’un officier la tira de ses pensées. L’armée s’arrêta dans une vallée escarpée, au milieu des montagnes, et prit un déjeuner tardif pendant que les chevaux se reposaient. En prévision de la bataille imminente, les soldats reçurent plus de nourriture que d’habitude. 𝒃𝙚𝙙𝙣𝙤𝙫𝙚𝙡.𝙘𝙤𝙢
Maxi avala machinalement des cuillerées de sa ration, l’esprit accaparé par le fait qu’ils arriveraient bientôt à destination. Dans deux jours, Riftan la quitterait pour s’infiltrer dans la cité des monstres. Leur échange amer de tout à l’heure pourrait bien être leur dernier. Rien que d’y penser, elle avait l’impression d’étouffer.
Accroupie derrière un rocher, Maxi détourna les yeux du feu ardent et rapprocha sa selle. Elle fouilla le fouillis d’herbes, d’instruments médicaux, de pierres magiques, de rations de secours et de vêtements de rechange entassés dans son sac de cuir. Elle finit par trouver un mouchoir relativement propre. Le tissu bleu foncé était petit, mais elle pouvait le déchirer en longues bandes et les entrelacer pour en faire un ornement.
Elle serra le mouchoir dans son poing, le visage rougissant. Un cadeau fabriqué à la hâte pourrait-il lui faire plaisir ? Elle ne voulait pas lui offrir quelque chose d’aussi grossier. Pourtant, l’idée qu’il parte avec un cordon en lambeaux la poussa à agir. Ce genre d’ornement était généralement offert aux aventuriers pour les protéger, et Maxi ne supportait pas l’idée que Riftan emporte un porte-bonheur sectionné et taché de sang.
Saisie d’une peur superstitieuse, elle se mit à déchirer le mouchoir en fines bandes à l’aide d’un poignard. Anette, qui sirotait tranquillement de la bière près du feu, la regarda d’un air perplexe.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Maxi rougit et cacha vivement les morceaux sous ses vêtements. Puis, après un instant, elle les ressortit, sachant qu’elle n’avait pas de temps à perdre.
« Je… Je confectionne un ornement pour mon mari… avant son départ », avoua-t-elle d’une voix à peine audible.
« Un ornement ? » demanda Anette en haussant un sourcil.
Maxi hocha la tête. « Celui qu’on attache à une ceinture. »
Anette releva la tête vers les chevaliers et marmonna d’un air entendu en voyant les longs cordons tressés suspendus à leurs ceintures d’épée. « Tu es vraiment dévouée. Je ne comprends pas ce que tu trouves à cet homme si froid. »
« I-Il n’est pas froid », répondit Maxi d’un ton boudeur.
Elle se concentra sur le tressage des bandes de tissu. Découper un morceau de tissu en longues bandes n’avait rien de compliqué, mais les entrelacer pour former un motif élaboré était une autre affaire. Après l’avoir observée travailler en silence, Anette fouilla dans son sac et en sortit quelque chose.
« Ça aura l’air terne si tu n’ajoutes pas une autre couleur. Tiens, essaie d’en glisser quelques bandes au milieu. »
Anette déchira en bandes le linge blanc qu’elle avait apporté pour faire des pansements et les tendit à Maxi. À n’en pas douter, la voir s’échiner avait réveillé ses instincts d’artisane. Maxi accepta avec gratitude les deux bandes blanches et les tressa avec le tissu bleu foncé.
Quelques minutes plus tard, un pompon tressé de travers, grand comme la paume de sa main, reposait dans sa main. Les épaules de Maxi s’affaissèrent de consternation.
« C’est affreux. »
Anette, qui l’avait regardée travailler d’un air impassible, répondit en riant : « Qu’est-ce que tu racontes ? Je le trouve mignon. Le bleu marine et le blanc, ce ne sont pas les couleurs des Chevaliers du Dragon rouge ? Je trouve qu’il ira bien avec son armure. »
Rassurée, Maxi reprit son ouvrage. Elle en était à la moitié quand la voix tonitruante d’Hebaron leur parvint de l’avant.
« La pause est terminée ! Éteignez les feux ! Ne laissez aucune trace ! »
Maxi fourra le pompon dans son sac et éteignit le feu à la hâte. Elle ramassa ensuite le bois brûlé dans un sac et le posa sur un chariot. Comme ils devaient économiser autant que possible leur petit bois, ils étaient obligés de fouiller les cendres pour récupérer tout combustible encore utilisable.
Une fois l’armée prête à repartir, les soldats se rangèrent et reprirent leur marche. Maxi essaya de travailler à son pompon dès qu’elle le pouvait, mais entrelacer des bandes de tissu à cheval était loin d’être facile. Ses doigts s’engourdirent de froid et ses nœuds devinrent un imbroglio. Elle abandonna peu après et se concentra sur le fait de suivre les soldats.
Quand le soir tomba enfin, les hommes commencèrent à installer le camp derrière un escarpement rocheux qui dominait les alentours. Maxi finit son souper à la hâte, puis se retira dans la tente des mages pour achever son pompon. Ce porte-bonheur confectionné à la va-vite était même gênant à regarder. Maxi contempla l’ornement terminé avec consternation, avant de le fourrer dans son sac d’un geste agacé.
Riftan l’accepterait sans doute, et cette certitude la bouleversait. Rien que de penser qu’il chérirait un bibelot aussi minable lui brisait le cœur. Furieuse contre elle-même, elle se mit à en vouloir à toute cette situation.