Chapitre 326
Au signe de tête de Riftan, Hebaron sortit une carte de la poche de son manteau et la tendit à Sejuleu Aren. « J’ai indiqué les chemins qui vous permettront de rester à couvert, et des éclaireurs cherchent un abri convenable près du tunnel. Nous devrions en savoir davantage demain. »
« Comme tout cela est minutieux », marmonna Sejuleu, stupéfait, en examinant la carte.
Maxi observa les visages des autres commandants. L’expression de Sir Quahel Leon était impénétrable, mais il ne semblait pas avoir d’objection. Richard Breston, lui aussi, garda la bouche résolument close tout en suivant la discussion. Puisqu’il avait affirmé plus tôt que le siège était leur seule option, il savait manifestement qu’élever une objection à présent ne ferait que le desservir.
Comme aucun de ses interlocuteurs ne protesta, Riftan poursuivit : « S’il n’y a pas d’objection, nous choisirons trois cents hommes pour former l’unité d’élite qui sera postée à l’ouest dès le retour des éclaireurs. Ils devront dissimuler leurs traces en chemin, ce qui retardera leur arrivée. Il leur faudra donc partir au plus vite. »
Le front de Sejuleu se plissa profondément. « Ne devrions-nous pas en envoyer davantage ? » demanda-t-il en penchant la tête.
Riftan secoua la tête. « Si le premier plan échoue, l’unité devra rester cachée au moins une quinzaine de jours. Les provisions que nous pouvons lui allouer ne suffiront que pour trois cents hommes, et en envoyer davantage ne ferait qu’accroître le risque d’être repérés. »
« Et qui s’infiltrera dans l’élevage de wyvernes ? » demanda la princesse Agnes après avoir étudié la carte avec attention.
Maxi serra le bas de sa manche dans son poing. Elle avait pourtant
deviné ce qui allait arriver, mais son cœur se serra malgré tout. Elle baissa précipitamment les yeux pour dissimuler son trouble. « J’irai », déclara Riftan sans la moindre hésitation.
Maxi serra le bas de sa manche dans son poing. Elle avait pourtant prévu cette éventualité, mais son cœur se serra malgré tout. Elle baissa précipitamment les yeux pour cacher son trouble.
« Quand les wyvernes seront prises de frénésie, ceux qui se trouvent dans l’élevage seront également en danger, ajouta Riftan d’un ton neutre. Cette tâche doit revenir à quelqu’un qui a déjà réussi à s’infiltrer dans la cité et qui connaît bien les sous-espèces de dragons. »
Le commandant de l’armée arexienne s’exclama : « Alors, qui dirigera les Wédoniens… »
« Vous doutez de mes compétences ? » répliqua sèchement la princesse Agnes, le regard glacial.
L’homme referma aussitôt la bouche. Après avoir adressé un regard d’avertissement au commandant arexien, Agnes se tourna vers Riftan avec dignité.
« Ce que je veux savoir, c’est qui va désactiver la rune. »
Albern avait écouté en silence les échanges tendus. Dès que la princesse posa sa question, il lui répondit :
« Ce sera nous. »
Tous les regards se tournèrent vers les mages de Nornui, assis un peu plus loin.
« Geoffrey et moi sommes ceux qui se sont introduits dans la cité des monstres avec Sir Riftan, poursuivit calmement Albern. Comme nous avons également copié la rune, nous sommes les mieux placés pour nous en charger. »
Agnes acquiesça. Les chevaliers se mirent alors à discuter du second plan de Riftan. Ils passèrent rapidement en revue les positions de l’infanterie, des archers et de la cavalerie, puis l’emplacement des catapultes, les itinéraires et les mesures à prendre en cas d’attaque de wyvernes.
Toutes ces informations embrouillaient Maxi. Elle n’avait même pas encore assimilé l’annonce de son mari, qui comptait s’aventurer en territoire ennemi. Ne sachant que faire, elle leva les yeux vers Riftan. Sa raison reconnaissait qu’il ne faisait qu’accomplir son devoir de chevalier, mais son cœur se remplissait de ressentiment. Elle éprouvait aussi de la colère. Il la protégeait à l’excès, mais ne semblait jamais se soucier de sa propre sécurité.
Pourtant, elle savait qu’elle manquait d’objectivité. Riftan était un chevalier et, dans une guerre où des dizaines de milliers de vies étaient en jeu, il aurait été déshonorant pour un commandant de ne penser qu’à sa propre survie. Alors qu’elle luttait en silence contre l’envie de le dissuader de suivre ce plan insensé, Quahel lui posa soudain une question.
« Combien de mages de l’unité de soutien maîtrisent la magie défensive ? »
Maxi ne comprit pas tout de suite sa question. Ce ne fut qu’en remarquant que tous la regardaient qu’elle sortit de ses pensées.
« Les m-mages de la Tour maîtrisent tous les sorts défensifs de base, répondit-elle précipitamment, et… deux des mages indépendants aussi. Sept en tout. »
« C’est bien peu », répondit Quahel en fronçant les sourcils. « Il est essentiel, avant tout, de protéger nos provisions. Les monstres ont déjà pris notre unité de soutien arrière pour cible et ils recommenceront sans doute. Nous devons nous préparer à de telles attaques. »
« Les grands prêtres ne peuvent-ils pas dresser des barrières ? demanda Riftan en se penchant légèrement en avant. Il serait plus prudent d’en déplacer quelques-uns de l’avant vers l’arrière. »
« La magie divine est notre meilleure arme contre les mages noirs. Nous ne pouvons pas affecter à l’arrière des membres du personnel aussi indispensables », répondit Quahel en secouant fermement la tête.
Le visage de Riftan tressaillit à peine. « N’avez-vous pas dit vous-même qu’il était essentiel de protéger nos vivres ? Si nous les perdons, tout est fini. »
« C’est précisément pour cela que nous devons réfléchir à une solution », répliqua Quahel avec âpreté.
Sentant la tension monter entre les deux hommes, Maxi décida d’intervenir.
« Et si nous rassemblions les provisions au même endroit… puis installions des dispositifs magiques pour les protéger ? Nous pourrions aussi… placer la tente des mages à proximité, afin qu’au moins l’un d’eux monte la garde en permanence. »
Quahel réfléchit un instant, puis acquiesça. « C’est sans doute la meilleure solution. »
Bien qu’il eût manifestement encore des choses à dire, Riftan se tut et détourna le regard. La discussion revint à la manière d’attirer les monstres hors de la cité. Malgré son épuisement, Maxi continua d’écouter attentivement. Mais la fatigue accumulée et la tension qui régnait dans la tente finirent par lui ôter ses dernières forces.
Elle n’était apparemment pas la seule à être épuisée : quelques mages rassemblés autour du brasero commençaient à s’assoupir. Riftan interrompit la discussion en les voyant.
« Puisque nous avons réglé les grandes lignes, arrêtons-nous là pour aujourd’hui. Nous devons nous reposer avant la marche de demain. »
Les autres commandants approuvèrent et se levèrent les uns après les autres. Soulagée, Maxi se leva avec eux. Elle retira le manteau de cuir et tenta de le rendre à Riftan.
« Garde-le », lui dit-il.
Elle promena un regard inquiet sur son mari, qui ne portait sous son armure et sa ceinture de cuir qu’une tunique noire. « Mais il neige dehors… »
« Je demanderai à quelqu’un de m’apporter une cape. Fais ce que je te dis », répliqua-t-il sèchement avant de se tourner vers Sejuleu Aren.
Maxi fronça les sourcils devant sa brusquerie, mais finit par obtempérer en soupirant et sortit de la tente. Ulyseon la suivit aussitôt pour l’escorter. Riftan, lui, ne fit aucun geste pour la rejoindre. Elle jeta discrètement un coup d’œil dans la tente. Les grands prêtres et les mages étaient déjà partis se coucher, mais Riftan et les autres commandants se tenaient encore autour de la longue table, plongés dans leur discussion.
Elle ne détourna les yeux que lorsque Anette l’y invita, puis reprit le chemin du camp. Le soleil avait disparu depuis longtemps et une obscurité totale les enveloppait. Ramenant son manteau contre elle, elle se laissa guider par les feux allumés dans tout le camp. Lorsqu’elles atteignirent enfin le campement wédonien, elle était trop épuisée pour lever le petit doigt.
Après avoir remercié Ulyseon de l’avoir escortée, elle tituba jusqu’à la tente des mages, où les autres dormaient déjà sur leurs paillasses.
Elle partagea un repas frugal avec ceux qui avaient assisté à la réunion, puis se prépara un lit en étendant une couverture sur une natte de jonc. Elle retirait son manteau et sa ceinture de cuir lorsqu’un petit objet se détacha de ses vêtements et tomba par terre.
Décontenancée, elle tâtonna au sol jusqu’à ce que ses doigts se referment sur une petite bourse de cuir. Elle supposa qu’elle appartenait à Riftan et qu’elle était tombée après s’être accrochée à sa ceinture. La tenant près du brasero, elle vit que la bourse, de la taille de sa paume, était en cuir de qualité et sans ornements. Curieuse, elle l’ouvrit pour en examiner le contenu. Tout au fond se trouvait une corde enroulée, usée par le temps.
Maxi sortit délicatement le morceau de tissu pour l’examiner. Une extrémité semblait déchirée, tandis que l’autre était tachée d’une substance qui ressemblait à du sang. Pourquoi Riftan gardait-il une chose pareille ? Elle fronça les sourcils et la remit dans la bourse. Alors qu’elle en refermait l’ouverture, un souvenir lui effleura l’esprit.
Elle se figea et rouvrit la bourse.
« Tu peux couvrir ce brasero, maintenant ? grommela Anette depuis sa paillasse. Il faudrait qu’on dorme un peu avant la marche infernale qui nous attend. »
Maxi posa le couvercle de laiton sur le brasero et glissa la bourse dans son sac. Elle se promit de la rattacher plus tard. Elle ôta sa ceinture, la posa à côté d’elle et se glissa dans sa couverture. Lorsqu’elle remonta le manteau de Riftan jusqu’à ses épaules, son odeur familière sembla apaiser ses craintes.
Le visage enfoui dans son manteau, elle murmura une prière : « Faites que tout cela soit terminé quand je rouvrirai les yeux. »
Elle ne tarda pas à s’endormir.
***
Quand les éclaireurs revinrent le lendemain matin, les Chevaliers royaux de Bolosé se préparèrent aussitôt à partir. Tandis qu’ils chargeaient leurs chevaux de provisions pour un mois, les soldats remplissaient trois chariots de charbon, de bois de chauffage et de fourrage, et les mages empaquetaient herbes et dispositifs magiques.
Sept hommes de plus avaient été choisis pour rejoindre les Chevaliers royaux de Bolosé : Hans, le paladin qui avait participé à l’expédition sur le plateau de Pamela, cinq de ses subordonnés et un mage de la Tour. Ce dernier serait chargé d’ouvrir les portes du tunnel et jouerait donc un rôle crucial.
Après mûre réflexion, Celric désigna Miriam. Bien qu’elle fût spécialisée dans la magie offensive, Miriam savait parfaitement manier les dispositifs magiques. Surtout, ils pourraient se servir de ses fées pour communiquer à longue distance.
Une fois que tout fut prêt, l’équipe clandestine partit vers l’ouest sans perdre de temps. Maxi regarda anxieusement ses membres s’éloigner.
*C’est peut-être la dernière fois que je les vois.*
Elle chassa cette sombre pensée et s’efforça de ne pas y revenir. Imaginer le pire avait toujours été une très mauvaise habitude. Se détournant, Maxi alla aider les autres à lever le camp. Ils se mettraient bientôt en marche vers l’est, le long des montagnes qui entouraient la cité des monstres, et s’y cacheraient en attendant le signal pour attaquer.
Son estomac se noua. La nausée la submergea tandis que ressurgissaient les souvenirs des catastrophes passées. La seule différence, cette fois, était qu’ils combattraient en territoire monstrueux, loin de toute habitation humaine.
Rassemblant son courage, elle chargea ses sacs sur la selle de Rem avec une détermination renouvelée. Alors qu’elle s’apprêtait à monter à cheval, elle aperçut Riftan. Avant chaque marche, il inspectait généralement les rangs à la tête de l’armée wédonienne avec la princesse Agnes. Maxi fut donc surprise de le voir se diriger vers elle.
Il s’arrêta devant elle et déclara d’une voix étrangement nerveuse : « Est-ce que je peux te parler un instant ? »
Maxi leva vers lui un regard perplexe. Depuis le début de cette campagne militaire, il s’était montré avec elle d’une froideur impersonnelle. Elle se rappelait à peine leur dernière conversation intime. De quoi pouvait-il bien vouloir parler ? L’anxiété lui noua la gorge et elle acquiesça.
« N-Nous pourrions aller quelque part où nous serions seuls ? »
« Non, ce n’est pas nécessaire. Je voulais juste te demander… » Il s’interrompit, agité.
Ne l’ayant jamais vu dans cet état, Maxi cligna des yeux, hébétée. Qu’est-ce qui pouvait bien déstabiliser à ce point cet homme d’ordinaire si maître de lui ?
Se frottant nerveusement les lèvres d’une main gantée, Riftan reprit d’un ton hésitant : « À propos de mon manteau. Est-ce que tu… »
« Votre manteau ? » répéta Maxi, prise au dépourvu par cette question inattendue. « J-J’ai demandé à Ulyseon de vous le rendre à l’aube. Vous ne l’avez pas reçu ? »
Riftan sembla presque bouleversé. Il ouvrit et referma stupidement la bouche. Finalement, il pinça les lèvres, comme s’il ne trouvait pas ses mots, et son visage se vida de toute émotion.
« Si, je l’ai reçu. Pardonne-moi de t’avoir fait perdre ton temps. Ce n’est pas important, n’y pense plus. »
Sur ces mots, il fit demi-tour et s’éloigna. Ce ne fut qu’alors que Maxi se souvint de la bourse.
Elle le rattrapa à la hâte et souleva la petite bourse de cuir. « V-Vous cherchiez ça ? Elle est tombée hier soir pendant que je me changeais. Je comptais la recoudre, mais j’ai complètement oublié. »
Les yeux de Riftan s’assombrirent de dépit lorsqu’il aperçut la bourse. Il la lui arracha des mains et demanda d’un ton accusateur : « Tu as regardé à l’intérieur ? »
Surprise par sa réaction si vive, Maxi rentra la tête dans les épaules et acquiesça honteusement. Elle le vit serrer la mâchoire tandis qu’il scrutait son visage en silence.
Un instant plus tard, son expression se glaça. D’une voix froide, il déclara : « Ne te donne pas cette peine. J’ai retrouvé ce que je cherchais, alors retourne à ce que tu faisais. »
Sur ces mots, il pivota sur ses talons et s’éloigna à grands pas. Maxi le regarda partir, déconcertée. Elle ne comprenait vraiment pas sa réaction.
*Cette ficelle crasseuse compte tant que ça pour lui ?*
À cet instant précis, un souvenir lui revint. Elle se raidit, puis se précipita à sa suite.
« L-La ficelle à l’intérieur… c’est l’ornement que je vous ai offert ? » demanda-t-elle d’un ton incertain.
Son cou bronzé qui rougissait lui apporta la réponse.