Chapitre 324
Chapitre 324 : Chapitre 85
Riftan emmena Maxi aussi loin que possible du lieu de l’exécution. Les soldats qui avançaient dans le champ derrière eux semblaient déconcertés par cet arrêt soudain. Il se fraya un chemin parmi eux et s’immobilisa près de la bannière de Wedon qui flottait au vent, devant un chariot à bagages. Lorsqu’il souleva Maxi pour l’installer dans un espace à l’intérieur, elle se contenta de le regarder avec horreur, le visage d’une pâleur fantomatique.
Il contempla un instant ses yeux gris limpides, puis détacha sa gourde de sa ceinture. « Tiens, bois un peu de vin. »
« J-je n’ai pas soif. »
« Bois quand même une gorgée. Tu es toute pâle. »
Son ton ferme sembla la pousser à obtempérer. Elle ouvrit la gourde et en renifla le contenu. À peine eut-elle pris quelques gorgées prudentes qu’elle fut prise d’une quinte de toux.
« Bon sang… p-pourquoi est-il si fort ? »
Elle lui rendit la gourde en grimaçant. Riftan en referma le bouchon et la remit à sa ceinture.
« Les alcools forts sont utiles pour lutter contre le froid ou nettoyer les plaies », répondit-il d’un ton impassible.
À son soulagement, elle sembla avoir repris contenance.
Quelques couleurs lui étant revenues au visage, Maxi jeta un regard inquiet à l’extérieur du chariot. « P-pourquoi ces hommes ont-ils été exécutés ? Qu’ont-ils bien pu faire… pour mériter une mort aussi cruelle ? »
« C’étaient des déserteurs baltoniens. Ils ont été exécutés conformément au code militaire. » Il se pencha pour prendre une couverture sur le côté du chariot. La lui posant sur les épaules, il ajouta : « Reste ici pendant que les hommes enterrent les corps. Ça ne devrait pas prendre plus de dix minutes. »
« J-je vais bien. J’ai simplement été un peu choquée… »
Riftan fronça les sourcils en reconnaissant l’expression obstinée sur son visage.
Après avoir contemplé un moment le plancher du chariot, Maxi déclara d’un ton raide : « J’ai vu des cadavres bien plus atroces… quand j’étais guérisseuse, et je ne doute pas que d’autres scènes insoutenables m’attendent. Alors… vous n’avez pas besoin d’essayer de me protéger chaque fois qu’il se passe quelque chose. J-je vous assure que vous ne me verrez plus m’évanouir de choc. »
Sur ces mots, elle plia la couverture, la posa de côté et se leva. Riftan l’arrêta alors qu’elle tentait de descendre du chariot. Soudain, quelque chose explosa en lui.
« Je t’ai dit de rester ici ! » gronda-t-il en la forçant à se rasseoir.
Il se maudit en voyant la révolte poindre dans ses yeux. Il savait que la brusquer ne ferait que l’inciter à lui tenir tête, mais cela ne l’empêchait jamais de perdre son sang-froid, encore et encore. Et cela ne faisait presque toujours qu’empirer les choses.
Rassemblant le peu de maîtrise de lui-même qui lui restait, il dit : « Tu n’as aucune raison d’assister à l’enterrement des corps. Ça ne prendra pas longtemps. Attends ici. »
« C’est peut-être vrai… mais je n’ai aucune raison de fuir comme une enfant effrayée ! »
Repoussant sa main d’une tape, elle le foudroya du regard, les yeux pleins de défi. « J-je suis responsable des mages de l’unité de soutien. Je dois… leur montrer que j’en suis capable… s-sinon, personne ne voudra suivre mes ordres. »
Il allait lui dire qu’il punirait quiconque oserait désobéir à ses ordres, mais parvint à se retenir. Il savait bien comment réagirait cette femme si fière.
Maxi descendit du chariot avec hauteur et se redressa. Elle fit quelques pas vers les autres mages, puis s’arrêta et lui lança un regard hésitant par-dessus son épaule.
« J-je vous remercie… de vous inquiéter pour moi, mais… je vous prie de comprendre que j’ai aussi une réputation à défendre. »
Riftan ne répondit pas. Il craignait de laisser échapper des paroles dures dès qu’il ouvrirait la bouche. L’air déçu, Maxi se détourna et s’éloigna. Sa silhouette qui rapetissait à mesure qu’elle avançait paraissait à la fois déterminée et digne.
Si elle n’avait pas été la femme qu’il chérissait plus que sa propre vie, il aurait peut-être admiré sa force de caractère. Pourtant, chaque fois qu’il la voyait poursuivre cette marche éprouvante dans le froid, épuisée, il était assailli par la frustration, la colère et une peur incontrôlable.
Riftan serra le poing, submergé par un sentiment d’impuissance. Il ferait n’importe quoi pour la tenir à l’écart de toutes les horreurs et cruautés de ce monde. L’idée qu’elle s’habitue à la vue des cadavres le révulsait, et la voir travailler avec tant de dévouement, sans se plaindre, lui faisait mal. Pourtant, plus il s’efforçait de la protéger, plus elle se mettait en danger.
L’incertitude pesait sur lui. Tout son corps se couvrit de sueur froide lorsque le souvenir de son corps ensanglanté lui revint à l’esprit. Elle aurait mieux fait de ne jamais l’épouser.
La culpabilité qui le torturait depuis des années le saisit de nouveau. Si le duc de Croyso l’avait mariée à un noble respectable, elle aurait pu mener une vie paisible et confortable, sans jamais connaître les horreurs de la guerre.
Bon sang.
Riftan passa une main tremblante dans ses cheveux et chassa cette idée de son esprit. Ce n’était pas le moment de se perdre dans ces vaines conjectures. Pour elle, il devait mettre fin à cette guerre au plus vite. Il n’avait pas le temps de s’inquiéter d’autre chose.
Après l’avoir regardée s’éloigner, morose, il se tourna vers Ulyseon, qui attendait ses ordres un peu plus loin. Il lui fit signe de la suivre. Ulyseon acquiesça et partit aussitôt sur les traces de Maxi. Riftan le regarda disparaître, puis retourna vers le lieu de l’exécution.
Les soldats avaient réussi à creuser une fosse profonde en si peu de temps et y déposaient à présent la quinzaine de cadavres. Riftan fit appeler un hiérarque pour accomplir un simple rite de purification, puis ordonna aux hommes de reboucher la tombe.
La marche reprit une fois les morts pris en charge. Elliot venait de terminer l’inspection des rangs afin de s’assurer que personne d’autre ne songeait à déserter. Il s’approcha de Riftan pour lui poser une question.
« Comment comptez-vous régler cette affaire, monsieur ? »
« Je compte déposer une plainte officielle », répondit froidement Riftan en enfourchant Talon avec agilité. « De telles exécutions nous exposent aux attaques des monstres et sapent le moral des troupes. Nous ne pouvons pas garder le silence. »
« Vous pensez que cet homme se pliera à votre demande sans résister ? » demanda Elliot, l’air inquiet.
Riftan répondit d’un ton glacial en enfonçant son éperon dans le flanc de Talon : « Nous l’y obligerons. »
***
Maxi enroula une couverture autour du cou de Rem et leva les yeux au ciel avec inquiétude. Après plusieurs jours de ciel gris, la neige s’était mise à tomber en flocons légers. Elle était moins abondante que les jours précédents, mais les vents violents soulevaient les minuscules flocons en tourbillons, rendant la tempête tout aussi redoutable qu’un blizzard.
Resserrant sa cape autour d’elle, Maxi souffla dans ses mains gantées pour les réchauffer.
Chevauchant à ses côtés, Anette toussa et dit : « Dieu merci, Maître Calto a décidé de rester en arrière. On aurait dû l’enterrer avant même que la guerre ne commence. »
Un peu plus loin, Ruth, qui avait l’air épuisé, ricana. Maxi fut frappée par sa pâleur, comme s’il était à l’article de la mort. Elle se demanda comment diable il avait réussi à suivre Riftan pendant toutes ces années.
« Ça fait un moment qu’il n’y a plus eu de déserteurs », marmonna soudain Armin après avoir observé les soldats en marche.
Maxi eut l’air troublé. La première exécution publique n’avait pas empêché les soldats de fuir l’armée. Certains avaient réussi à s’échapper, mais ceux qu’on rattrapait étaient aussitôt exécutés. L’exposition des têtes avait été supprimée à la suite des objections des officiers, mais la menace de mort pesait sur tous ceux qui souhaitaient fuir, ce qui avait effectivement mis fin aux défections.
L’armée baltonienne comptait le plus grand nombre de déserteurs, mais les camps de Wedon, d’Arex et de Livadon n’étaient pas en reste. D’après les chevaliers, ces désertions étaient monnaie courante lors des campagnes militaires de grande ampleur.
« Halte ! Nous camperons ici pour la nuit ! »
Dès que la voix tonitruante retentit à l’avant, des soupirs de soulagement parcoururent les rangs. Maxi n’avait aucune idée du temps qu’ils avaient passé à marcher dans le vent déchaîné. Ses jambes étaient presque engourdies par le froid lorsqu’elle mit pied à terre. Peu après, Ulyseon, toujours dans les parages, se précipita à ses côtés.
En temps normal, elle l’aurait repoussé pour affirmer son indépendance. Mais, le corps raidi et les muscles douloureux d’avoir tremblé toute la journée en selle, elle dut accepter son aide pour desseller sa jument.
Laissant Rem aux bons soins d’Ulyseon, Maxi se dirigea vers les soldats qui allumaient un feu afin de réchauffer son corps glacé. Ce ne fut qu’une fois la chaleur parvenue jusqu’à elle qu’elle eut l’esprit de regarder autour d’elle. Elle parcourut du regard les visages réunis près du feu de camp, puis son regard dépassa le brise-vent dressé par les soldats. Riftan s’y trouvait, donnant ses instructions aux chevaliers depuis le dos de son cheval de guerre.
Son expression s’assombrit. Chaque fois qu’une rafale agitait ses cheveux sombres, elle sentait le froid glacial s’insinuer dans son propre corps. Son visage s’était amaigri ces derniers jours, ce qui ne faisait qu’accroître son inquiétude.
Est-ce qu’il se repose, parfois ?
Comme s’il avait senti son regard posé sur lui, Riftan tourna la tête vers elle. Elle se figea tandis qu’il sautait de cheval et s’approchait à grands pas.
« La dernière réunion stratégique aura lieu bientôt à l’avant. Les mages de la Tour doivent également y assister. »
Maxi ouvrit de grands yeux. « L-la dernière ? »
« C’est ça », répondit-il en fronçant les sourcils. « Tu n’étais pas au courant ? Nous atteindrons notre destination dans deux jours. La bataille approche. »
Ces mots lui firent l’effet d’un coup au cœur. Bien qu’elle se fût préparée à cette nouvelle, son estomac se noua tout de même. Elle déglutit et se leva lentement.
Maxi énuméra les mages placés sous ses ordres : Anette, Armin, Ben et une nouvelle recrue d’Undaim, nommée Renlila. Ceux de l’unité offensive se trouvant déjà à la tête de l’armée avec les troupes osiriyennes, les mages qui assisteraient à la réunion avec elle étaient ceux-là.
« Toi aussi, tu viens », dit Riftan à Ruth, qui tentait de passer inaperçu en se recroquevillant devant le feu.
Quand Ruth se leva à contrecœur dans un soupir, le groupe suivit Riftan vers l’avant, Ulyseon et Elliot juste derrière. Hebaron et Garrow, responsables de l’unité arrière, les rejoignirent peu après..