Chapitre 322
Chapitre 322 : Chapitre 83
Les soldats offrirent aussitôt des sièges et du vin aux nouveaux venus, puis le groupe se rassembla autour du brasero pour réchauffer ses membres transis. Tout autour, le camp s’activait tandis qu’on dressait les tentes pour la nuit.
Les épaules de Maxi se détendirent. Avec le brise-vent en place, le froid n’était plus insupportable. Serrant sa coupe glacée entre ses mains, elle jeta des regards furtifs à Riftan entre deux gorgées de vin. Il restait silencieux, le coude posé sur la cuisse, les yeux fixés sur le feu.
Elle se demandait si elle devait lui parler quand la princesse Agnes, qui discutait avec les chevaliers de Wedon, rapprocha sa chaise de la sienne et se mit à lui chuchoter à l’oreille. Quel que fût le sujet, il retint manifestement son attention, car Riftan inclina la tête vers la princesse. Jouant avec sa coupe, Maxi se répéta les paroles de Ruth.
Tu ne fais que te tourmenter. Tu ne fais que te tourmenter.
Ils devaient parler d’affaires officielles. Si elle manifestait son mécontentement maintenant, elle ne ferait que passer pour une personne étroite d’esprit. Tu ne fais que te tourmenter.
Alors qu’elle s’efforçait désespérément de garder le silence, Sejuleu Aren acheva de consulter ses hommes et s’adressa à la personne assise en face de lui.
« L’équipe d’éclaireurs est-elle revenue ? »
Le brouhaha de la tente s’interrompit un instant.
« Ils nous ont seulement fait parvenir un message, répondit sèchement Kuahel. Comme nous traverserons le ravin demain, ils ont décidé de camper près de l’entrée pour la surveiller. » Le jeune clerc qui lui avait apporté une bassine se tenait à ses côtés tandis qu’il se rinçait les mains.
Riftan mit fin à sa conversation avec la princesse Agnes et scruta le visage de Kuahel. « Tu penses que la nouvelle a atteint la cité des monstres ? »
Le clerc tendit une serviette à Kuahel, qui s’essuya les mains avant de répondre avec son indifférence habituelle : « La prudence n’est jamais superflue. Nous ignorons toujours comment les monstres obtiennent des renseignements sur le Continent occidental. Le Conseil a beau avoir bouclé des villes dans tout le pays pour débusquer les espions, il est tout de même possible que des informateurs ennemis aient réussi à s’échapper. »
« Je parierais que c’est le cas, fit remarquer Sejuleu en portant sa coupe à ses lèvres. Je doute que des portes fortifiées ou des contrôles renforcés suffisent à entraver les déplacements des espions. Après tout, ces salauds ont réussi à créer des goules dans les Sept Royaumes sans se faire repérer. Ça fait des mois que j’essaie de les retrouver, sans le moindre résultat. Ils doivent savoir comment tromper les humains… »
« À votre avis, comment les mages noirs ont-ils pu agir si discrètement dans nos villes ? » demanda Riftan en gardant les yeux rivés sur Kuahel.
Les autres avancèrent diverses hypothèses : de fausses identités, l’hypnose ou encore des sorts de dissimulation si élaborés qu’ils pouvaient duper même les clercs. Bientôt, la discussion s’anima dans la tente.
Maxi jeta un coup d’œil à Celtic et à Anton. Tous deux gardaient les lèvres serrées en observant les commandants. Ils semblaient se demander jusqu’où ils pouvaient se permettre de se confier à ces gens.
Se mordillant la lèvre, Maxi songea aux origines des mages noirs. La plupart de ceux qui avaient été bannis dans le nord étaient issus d’une branche du clan Serbel, reconnaissable à ses cheveux argentés et à ses yeux bleus. De nombreux Serbel de Nornui avaient perdu ces traits distinctifs au fil des mariages entre leurs familles, mais les mages exilés n’avaient pas eu la même occasion de diluer leur sang. Cette information pourrait aider à réduire le champ des recherches pour retrouver les espions.
Elle comprenait néanmoins pourquoi les mages d’Urd hésitaient à révéler quoi que ce soit de la sorte. Cela pourrait mettre la Tour des Mages dans une position délicate. De plus, elle ne pensait pas que des personnes aux traits aussi voyants puissent se mêler à la population sans se faire remarquer. Si les mages noirs circulaient sous couverture dans les Sept Royaumes, révéler cette information ne ferait que nuire à la Tour des Mages et à l’Église réformée.
Tandis que Maxi réfléchissait en silence, Kuahel déclara d’un ton grave : « Il serait prudent d’établir notre stratégie en partant du principe que les monstres connaissent nos déplacements. J’ai déjà indiqué tous les endroits où ils pourraient nous tendre une embuscade. Je vous demande d’en prendre note. »
Il fit signe à un aide qui se tenait derrière lui. Celui-ci écarta le brasero, traîna une table à sa place et y déplia une carte. Pendant que les chevaliers de chaque royaume l’étudiaient, des soldats entrèrent dans la tente avec le souper.
Maxi mangea sa ration de ragoût épais d’agneau cuit avec de l’ail, de l’oignon et de la noix de muscade, accompagnée de fines tranches de pain de blé grillé et beurré. Elle n’avait avalé que de la morue séchée et de la viande séchée dure comme de l’écorce pendant la chevauchée de la journée ; la chaleur du repas qui lui remplissait l’estomac sembla donc dissiper sa fatigue.
« Les renseignements sur le terrain autour de la ville sont plutôt incomplets », commenta le commandant de l’armée d’Arex, en caressant sa barbe broussailleuse.
Maxi se souvint que l’homme à la carrure imposante s’appelait Adolf. Il étudia attentivement la carte avant de jeter à Kuahel un regard interrogateur.
« L’itinéraire est indiqué, mais il manque des informations sur les environs. Il pourrait très bien y avoir d’autres lieux propices aux embuscades dans les zones qui n’ont pas été cartographiées. »
« Nous n’avions ni les hommes ni les moyens de procéder à une reconnaissance approfondie, répondit Kuahel sans détour. Quant aux zones non cartographiées, il nous suffit d’y envoyer des éclaireurs. »
« Peut-être, mais n’auriez-vous pas dû… »
« Qu’espériez-vous ? l’interrompit Riftan avec irritation. Nous nous dirigeons vers une terre sans maître. Vous devriez vous estimer heureux que nous ayons pu obtenir autant d’informations. »
Maxi aussi fut agacée par la remarque du commandant d’Arex, mais elle choisit de ne rien en laisser paraître. Elle avait affronté la neige et gravi des montagnes rocheuses pour établir cette carte. Adolf toussota à voix basse et reporta son attention sur la table.
Les mages eurent peu l’occasion de prendre la parole pendant la réunion. Ils se contentèrent de répondre brièvement aux questions des chevaliers puis, à la tombée de la nuit, prirent congé pour regagner leurs tentes. Maxi choisit de rester jusqu’à la fin. Elle suivit attentivement la discussion, mais son attention dériva parfois vers Riftan et la princesse Agnes. Riftan n’avait rien d’intime dans sa façon de traiter la princesse ; pourtant, les voir simplement parler suffisait à lui faire grincer des dents.
Étrangement isolée, elle allait prendre une nouvelle coupe de vin lorsqu’une grande main la lui arracha.
« Tu devrais retourner à ta tente, maintenant. »
Maxi leva les yeux vers le visage impassible de Riftan. Il porta à ses lèvres la coupe à moitié pleine et la vida avant de la poser hors de sa portée.
« Les autres mages sont tous partis se coucher. Tu devrais en faire autant. La marche de demain sera encore plus pénible. »
« Je… je ne suis pas fatiguée. Je ne peux pas partir alors que vous êtes encore en train de… »
« On informera les mages de toute décision importante, dit-il avec raideur. Je ne pense pas que nous aurons encore besoin de leur avis. Tu n’as donc aucune raison de rester. »
Le visage de Maxi se ferma. Les yeux de Riftan, visibles sous ses cheveux ébouriffés, exprimaient un mécontentement tout aussi vif. Leurs regards s’affrontèrent en silence, jusqu’à ce que Maxi finisse par céder. Elle retira la couverture qui lui recouvrait les genoux, se leva et sortit de la tente.
Elliot se trouvait dehors, une torche à la main, en train de donner des instructions aux soldats. Lorsqu’il la vit s’éloigner, il se hâta de la rejoindre.
« Vous retournez à votre tente, madame ? Permettez-moi de vous accompagner. »
Maxi accepta et le suivit à travers les rangées de tentes. Bientôt, la nuit les enveloppa. Des torches étaient plantées un peu partout dans le camp, mais leur lumière ne suffisait pas à éclairer cette nuit sans lune. Maxi jeta un coup d’œil aux silhouettes qui s’agitaient dans la pénombre avant d’entrer dans la tente des mages. À la lueur du brasero, elle étendit maladroitement sa couverture à côté de celle d’Anette et s’allongea. Elle était si épuisée qu’elle se sentait sur le point de perdre connaissance, mais le sommeil la fuyait.
Se tournant sur le côté, elle se couvrit la tête et repensa à la froideur de Riftan. Soudain, une profonde solitude l’envahit. Il lui semblait plus distant encore que lorsqu’elle était à Nornui. S’efforçant désespérément de chasser cette émotion mesquine, elle pria pour trouver le sommeil.
Après s’être retournée dans son lit pendant la majeure partie de la nuit, elle finit par sombrer dans le sommeil, mais quelques heures plus tard, le va-et-vient précipité à l’extérieur la réveilla. À l’exception de Miriam et d’Armin, dont les lits étaient visiblement vides, la plupart des mages dormaient encore profondément.
Maxi mouilla un mouchoir avec l’eau de sa gourde, s’essuya le visage et démêla ses cheveux avec les doigts. Après avoir attaché ses boucles en une tresse, elle enfila sa robe d’un geste las et sortit de la tente. Dehors, l’aube éclaircissait le ciel de minute en minute tandis que les soldats s’activaient à démonter le camp.
Plissant les yeux sous la lumière du ciel, Maxi regarda autour d’elle. Un filet de fumée s’élevait d’un côté du camp ; elle le suivit et trouva des hommes en train de faire bouillir du fourrage et de préparer un petit-déjeuner simple. Elle allait leur prêter main-forte lorsqu’elle vit Riftan fendre la foule des soldats. Elle se figea et le regarda passer. Comme elle s’y attendait, la princesse Agnes marchait à ses côtés.
Riftan écouta avec un intérêt distant ce que lui disait la princesse, puis lui fit signe de le suivre. Bientôt, Maxi les vit s’éloigner des tentes. Elle hésita, puis leur emboîta le pas pour voir où ils allaient. Ils semblaient chercher un endroit à l’écart pour discuter. Arrivés à la rivière, ils disparurent derrière un gros rocher.
Maxi resta clouée sur place, incrédule. Son esprit se vida, incapable de former une pensée cohérente. À cet instant, elle sembla oublier le rappel qu’elle se répétait — que Riftan et la princesse Agnes étaient tous deux des gens intègres.
Après avoir fait les cent pas avec anxiété, elle rabattit sa capuche sur sa tête et se précipita vers l’endroit où ils avaient disparu. Elle aperçut le couple un peu plus loin et plissa les yeux pour tenter de comprendre la situation. Elle ne distinguait pas leurs paroles, mais l’atmosphère entre eux révélait clairement qu’ils parlaient d’un sujet sérieux.
Elle savait qu’elle n’aurait pas dû faire ça. Malgré tout, elle repoussa cette pensée et s’approcha à pas de loup. Cachée derrière un gros rocher, elle tendit l’oreille pour essayer de saisir leur conversation.
Après tout, il était inconvenant qu’un homme marié se retrouve seul avec une femme célibataire, se justifia-t-elle.
« Puis-je vous demander ce que vous faites ici ? »
Maxi se retourna brusquement au son de cette voix bourrue. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle aperçut Kuahel Leon à quelques pas d’elle.
« Quelle chance, dit-il en s’approchant. J’avais justement besoin que vous me confirmiez quelque chose, Lady Calypse. Il s’agit du tunnel relié à l’élevage de basilics… »
Épouvantée, Maxi saisit les vêtements du paladin et tenta de le tirer de toutes ses forces derrière le rocher. Bien sûr, elle avait été sotte de croire que ses bras chétifs auraient le moindre effet sur l’un des plus grands chevaliers des Sept Royaumes. Kuahel baissa simplement les yeux vers elle, alarmé.
Craignant qu’ils ne se fassent surprendre, elle resserra sa prise sur son bras. Kuahel fronça les sourcils, puis s’accroupit à contrecœur derrière le rocher. Maxi agrippa sa tunique à deux mains pour l’empêcher de bouger, tout en surveillant les deux silhouettes au-delà du rocher, les yeux brûlants. Ils se tenaient très près l’un de l’autre et poursuivaient leur conversation. La rage bouillonnait dans sa poitrine.
Se mordillant la lèvre, elle secoua impatiemment l’avant-bras de Kuahel. « Vous… vous entendez ce qu’ils disent ? »
Kuahel ne répondit pas. Sans se soucier de son silence, Maxi continua d’observer le couple avec la vigilance d’un faucon.
« Vous ne trouvez pas… qu’il se passe quelque chose d’étrange entre eux ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Ce n’est pas la première fois que je les vois se chuchoter à l’oreille. »
« Je n’en sais rien, marmonna-t-il d’un ton mécanique. Mais je trouve qu’ils sont beaucoup trop proches. »
« N’est-ce pas ? » approuva vivement Maxi. « Vous aussi, vous le pensez. Ils sont inutilement proches. »
Une fois encore, Kuahel se contenta de garder le silence.
« À votre avis, de quoi peuvent-ils bien parler pour se tenir ainsi ? En tant que clerc, ne devriez-vous pas les réprimander pour un comportement aussi inconvenant ? »
« Si c’est leur comportement inconvenant qui vous préoccupe… » Le paladin laissa sa phrase en suspens.
Ce n’est qu’alors que Maxi tourna la tête vers lui. Elle fut saisie d’embarras en croisant ses yeux verts et limpides qui la regardaient d’en haut, à une distance terriblement courte. Elle le lâcha précipitamment.
Ses joues s’embrasèrent tandis qu’elle retrouvait ses esprits. Elle bredouilla des excuses, sa voix s’amenuisant à mesure qu’elle parlait.
« P-pardonnez-moi. Je… »
« Qu’est-ce que vous faites tous les deux ici ? »
Une voix glaciale retentit au-dessus de leurs têtes. Maxi tressaillit et leva les yeux. Riftan s’était approché sans bruit et les observait d’un regard glacial.
Le visage de Maxi s’affaissa, désespéré. Comment pourrait-elle justifier une entorse aussi grossière aux convenances ? Elle cherchait fébrilement une excuse quand Riftan reprit, d’une voix d’une douceur sinistre.
« Ne me dois-tu pas une explication ? »
« Eh bien… voyez-vous… » balbutia Maxi en levant les yeux au ciel pour réfléchir.
Une seconde plus tard, elle se raidit en remarquant la princesse Agnes derrière lui. Celle-ci les regardait avec curiosité.
« Et vous, que faisiez-vous avec la princesse ? Pourquoi vous étiez-vous aventurés si loin ? »
Elle observa leurs réactions en plissant les yeux. Riftan ne laissa rien paraître, mais la princesse, elle, semblait déconcertée.
« J’avais quelque chose à discuter en privé avec Sir Riftan, expliqua Agnes avec gêne en se grattant la tête. »
Les lèvres de Maxi se pincèrent avant qu’elle ne réponde froidement : « Nous… avions aussi quelque chose à discuter en privé. »
« Qu’est-ce que tu pourrais bien avoir à discuter avec lui ? » lança Riftan.
Décontenancée, Maxi chercha l’aide de Kuahel du regard.
Le paladin soupira. « Je voulais qu’elle me confirme quelque chose à propos de l’élevage de basilics. »
« Et pourquoi fallait-il lui parler dans un endroit pareil ?! »
« Cela ne vous regarde pas, répliqua froidement le Chevalier du Temple en se redressant. Elle n’est pas une mage sous vos ordres. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais vous demander la permission de lui parler. »
Riftan se raidit, le regard flamboyant de rage meurtrière. Kuahel lui tourna calmement le dos pour faire face à Maxi.
« Voulez-vous que nous poursuivions notre conversation ailleurs ? » demanda-t-il poliment.
Maxi, qui avait jeté des regards anxieux d’un homme à l’autre, se releva aussitôt. À cet instant, sa principale préoccupation était de se tirer de cette situation embarrassante. Elle s’empressa de suivre Kuahel comme si elle fuyait une scène de crime, loin de Riftan et de la princesse.