Chapitre 32
Chapitre 32 : Chapitre
Ruth désigna la colline escarpée, de l’autre côté de la fenêtre. Les yeux de Maxi s’arrondirent. Elle connaissait bien la légende de Wigrew, à qui Dieu avait accordé une épée sacrée pour mettre fin à la guerre contre les ténèbres. Le héros avait rassemblé les royaumes de l’Ouest sous la bannière de l’Empire roemien avant de s’élever jusqu’aux cieux. Il figurait dans les histoires que l’on racontait aux enfants avant de les coucher, et d’innombrables bardes et artistes avaient immortalisé la scène de Wigrew s’envolant vers le ciel sur un dragon blanc.
À l’idée que ce lieu légendaire se trouvait juste devant elle, les yeux de Maxi brillèrent d’émerveillement.
« C-cette légende est-elle vraiment v-vraie ? »
« Les Anatoliens le croient, même s’il n’existe aucune preuve historique », répondit Ruth.
« M-mais quel rapport avec les c-chênes ? »
« On raconte que Wigrew est tombé amoureux de la nymphe du chêne. Les Anatoliens croient qu’elle attend toujours son retour. À chaque fête du printemps, toutes les jeunes filles se rendent dans les collines pour chanter les louanges de l’amour de la nymphe. »
« C-c’est donc pour ça que les g-gens d’ici ne c-coupent pas les chênes. »
Ruth acquiesça. Maxi comprit alors. Elle ne pouvait pourtant s’empêcher de penser que l’arbre mort déparait l’entrée principale du château.
« Les s-serviteurs m’en voudraient-ils si je faisais a-abattre l’arbre ? »
« Les habitants d’Anatol révèrent Wigrew. Ils vous en voudront probablement. »
Maxi fronça les sourcils en se rappelant les Anatoliens qui avaient acclamé « Rosem Wigrew » le jour du retour de Riftan. Ruth remarqua son air soucieux et soupira.
« Je vais voir si je peux le faire revivre. »
« V-vous pouvez r-ranimer un arbre m-mort ? »
« La vie humaine et la vie végétale sont différentes. Parfois, les plantes semblent mortes, mais elles sont simplement en dormance. Si nous infusons l’arbre de mana… »
Il se gratta la tête et laissa sa phrase en suspens, comme si ces explications l’ennuyaient.
« Je ne peux rien garantir, mais nous pourrions au moins faire savoir que Votre Seigneurie a demandé l’aide d’un sorcier pour ranimer le chêne sacré. Même si l’expérience échoue, cela suffira à apaiser les serviteurs. »
Son ton sarcastique la fit hésiter.
« V-vous voulez dire que je me s-soucie trop de ce que les s-serviteurs pensent de moi ? »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il est naturel que la dame du château cherche à gagner le respect de ses serviteurs, surtout quand elle vient d’arriver. »
La réponse de Ruth était d’une bonté inhabituelle, mais Maxi se sentit plus perplexe que soulagée. Elle s’était habituée à ses remarques mordantes.
Ne sachant où poser les yeux, elle dit avec prudence : « Alors, je vous l-laisse. »
Ruth avait l’air de regretter de s’être porté volontaire pour une tâche aussi fastidieuse.
« Tout ce que je souhaite, ma dame, c’est que ces travaux se terminent pour que je puisse reprendre tranquillement mes habitudes. »
***
Les travaux de rénovation avançaient sans encombre. Le sol de la salle des banquets, autrefois recouvert de grossières dalles, brillait désormais de carreaux de marbre ; quant aux appuis de fenêtre qui grinçaient, ils avaient été remplacés par du bois d’acajou soigneusement huilé.
Comme Ruth l’avait conseillé, on n’installa des fenêtres en cristal que dans la salle des banquets, la grande salle, les huit plus grandes chambres d’amis et la chambre de Maxi. Les fenêtres de la bibliothèque, des casernes et du réfectoire furent équipées de verre balt. Dans les autres pièces et les couloirs, on posa du parchemin graissé, muni de volets. Ces changements, modestes, suffirent à égayer le château lugubre, et les serviteurs semblaient ravis de cette transformation. Ils travaillaient de bon cœur, même s’ils devaient ensuite nettoyer deux fois plus lorsque les ouvriers soulevaient des nuages de poussière en s’affairant.
« Vous avez vu les nouveaux meubles ? Ils sont magnifiques ! »
« Et les rideaux sont superbes aussi ! J’ai hâte de voir le lustre. Nous aurons bientôt la plus splendide salle des banquets de tout Wedon. »
« Et maintenant, la grande salle mérite enfin son nom. J’ai entendu dire qu’on allait poser de nouveaux tapis quand les fenêtres seront terminées ! »
Maxi, qui traversait le couloir à la hâte, s’arrêta. Trois jeunes servantes, les joues rouges, portaient des paniers remplis de linge et bavardaient avec animation. Maxi reconnut les nouvelles recrues qu’Aderon avait recommandées.
« Le seigneur sera sûrement surpris en rentrant ! »
« Et comment ! J’ai entendu dire qu’il était furieux de voir l’état du château à son retour de campagne militaire. »
Les paroles des servantes firent battre le cœur de Maxi d’impatience. Serait-il vraiment content des changements ? Ou les trouverait-il peut-être trop extravagants ? Mais elle chassa aussitôt ses inquiétudes. Après tout, Ruth avait dit que ces dépenses restaient raisonnables…
Même s’il avait eu l’air un peu contrarié.
Elle repoussa son anxiété et descendit pour superviser les préparatifs de l’hiver. En l’absence de Riftan, il lui revenait de veiller à ce que le château dispose de réserves suffisantes de bois de chauffage et de nourriture, que les chevaux aient du fourrage et de l’eau, et que les serviteurs et les gardes aient des vêtements chauds.
« Ma dame, les nouvelles appliques murales et les braseros sont arrivés », l’informa Rodrigo en entrant avec les serviteurs, qui portaient des caisses en bois. « Souhaitez-vous les voir ? »
À la demande de Maxi, Rodrigo posa les caisses et en ouvrit une à l’aide d’un tisonnier. Elle contenait neuf élégantes appliques murales.
« Il y a quinze caisses en tout, ma dame. »
« V-veuillez vérifier qu’elles sont toutes en b-bon état. Je veux qu’on les installe dans la grande s-salle, la salle des b-banquets et les c-couloirs. »
« Et les braseros ? »
« Veuillez en mettre d-deux dans la c-cuisine. Les a-autres iront dans les c-casernes et le p-poste de garde. »
« À vos ordres, ma dame. »
Les serviteurs emportèrent les caisses une à une à travers la salle. Maxi se retourna pour quitter la grande salle. L’hiver approchait et les jours se faisaient plus froids. Elle souffla dans l’air glacial, puis prit d’un pas léger et rapide la direction des écuries. Elle comptait visiter les écuries, l’annexe et la forge afin de voir s’il fallait acheter autre chose. En feuilletant de vieux registres, elle avait découvert que ses prédécesseurs inspectaient le château chaque année. Absorbée par les travaux, elle avait négligé d’autres parties du domaine.
Maxi emprunta le chemin qui longeait le jardin pour gagner les écuries, situées à l’extrémité sud du domaine. Les palefreniers laissèrent tomber le fourrage qu’ils transportaient et se hâtèrent d’ôter leur chapeau, surpris par sa présence.
« Ma dame ! Que faites-vous ici ? Aucune servante ne vous accompagne ? »
C’était Qenal Osban, le maître des écuries auquel on l’avait présentée le jour de son arrivée. Maxi prit une profonde inspiration et s’efforça de parler calmement.
« Elles a-avaient leurs propres tâches à accomplir. Je suis venue v-voir si vous aviez besoin de quelque chose pour l’hiver. J’ai entendu dire que les marchands v-voyageaient moins quand il f-faisait froid… »
« Oh, merci, ma dame. J’allais justement en parler à Rodrigo. »
Le visage de Qenal s’éclaira. Il ouvrit la porte des écuries et leva une lampe pour éclairer le chemin. On aurait dit qu’elles venaient d’être nettoyées. Maxi grimaça légèrement à cause de la puanteur et se pencha sans entrer. À l’intérieur, vingt chevaux de guerre renâclaient et mâchaient du foin. Qenal désigna le fond de la pièce, où une stalle semblait sur le point de s’effondrer.
« Il nous faudra de nouvelles cloisons, mais nos outils sont vieux et nous manquons de bois. »
« A-avez-vous besoin d’autre chose ? »
« Il nous faudra aussi davantage de foin pour tenir tout l’hiver, ma dame. »
« T-très bien, je vais en c-commander. »
…
« Que le ciel vous bénisse, ma dame ! Merci infiniment. »
Le vieil homme sourit de toutes ses dents. Maxi lui rendit son sourire et, en elle-même, poussa un soupir de soulagement. Peu auparavant, la présence d’autrui suffisait à la faire trembler de peur, mais elle pouvait désormais soutenir le regard des gens et leur parler avec assurance.
Sa langue refusait toujours de lui obéir, mais elle bégayait moins : ici, elle avait bien plus souvent l’occasion de parler qu’au Château de Croyso. Fière de ses progrès, Maxi quitta les écuries et s’avança dans le vaste jardin. Les hauts murs y projetaient des ombres glaciales. Elle resserra son châle autour de ses épaules.
La brise portait une odeur d’herbe. Des mèches folles lui dansaient autour du visage et la chatouillaient. Elle les écarta machinalement, puis s’interrompit en se rappelant que Riftan avait comparé sa chevelure épaisse à des nuages de coton.
En levant les yeux, elle aperçut les montagnes que Riftan avait sans doute traversées pour rejoindre la capitale. Il devait être arrivé à Drachium, à présent. Elle imagina la capitale royale en pleine effervescence, les festivités battant leur plein, et Riftan, vêtu d’une armure d’argent, se tenant droit et fier devant les nobles, tel un héros de légende. Plus personne n’oserait mépriser ses origines modestes. Même les nobles dames qui l’avaient autrefois rejeté tomberaient sous son charme…
Maxi sentit son humeur s’assombrir. Le ventre noué, elle s’imagina Riftan entouré de nobles dames raffinées, parées de somptueux atours, dans la salle de bal du palais royal. Et, grisé par leurs regards admiratifs, il finirait par regretter de l’avoir épousée. Il se rendrait compte qu’il avait eu tort de ne pas demander l’annulation de leur mariage… freewebnovel.com
« Que faites-vous ici, toute seule, ma dame ? »