Chapitre 31
Chapitre 31 : Chapitre
Maxi posa la question sur la conversion qui la déconcertait le plus.
« A-Alors cette petite pièce d’or… un d-denar, c’est ça ? Combien vaut un d-denar en liram ? »
« Il n’existe pas de conversion exacte, puisque cinq liram valent trois denar », répondit Ruth en faisant glisser sur la table un denar d’or et un liram d’argent.
Elle se mit aussitôt à griffonner des notes sur un parchemin. Ruth l’observa quelques instants, puis poussa un léger soupir.
« Vous avez probablement confondu les liram et les denar dans vos transactions avec le marchand. Le soldem a trop de valeur et sert rarement, tandis que le derham, de faible valeur, ne convient pas aux transactions d’envergure. Les échanges entre les maisons nobles et les marchands se font généralement en liram, la pièce d’argent roemienne, ou en denar d’or de Lakazim. Malheureusement, les liram et les denar ne se convertissent pas aisément. Impossible de couper les pièces en minuscules morceaux : les marchands les convertissent donc souvent en derham pour simplifier les choses. Si vous faites correctement la conversion, vos calculs devraient être exacts. »
Maxi hocha la tête, abattue.
« J-Je ne savais pas qu’il y avait t-tant de sortes de pièces… »
« Vous n’en avez vu qu’une infime partie, ma dame. Balto, au nord, et Sykan, à l’est, ont leurs propres monnaies. La pureté et le poids de leurs pièces sont identiques à ceux du soldem et du liram, mais vous feriez mieux de retenir au moins leur apparence. »
Il fouilla dans ses poches, puis se gratta la tête.
« Je n’ai pas d’exemplaires sur moi. Peut-être une prochaine fois. »
Maxi le regarda avec inquiétude. Plus de monnaies ne ferait qu’ajouter à sa confusion.
« S-Si elles valent autant que le s-soldem et le liram, faut-il vraiment les v-voir ? »
« De plus en plus de seigneurs frappent leurs propres pièces pour étaler leur richesse et leur puissance. Mais la plupart sont des alliages impurs contenant du plomb ou du cuivre. Il faut les refuser lors des transactions. Les pièces de Balto ou de Sykan, en revanche, sont pures et fiables. Au printemps prochain, des marchands de ces royaumes viendront à Anatol ; mieux vaut donc que vous sachiez reconnaître leurs pièces. »
« J-Je vois… »
« Le soldem, le liram, le denar, le derham et le shekel de cuivre, largement utilisés par les gens du peuple, comptent parmi les monnaies les plus fiables. Et puis il y a le dant, que seule l’élite utilise. Vous devriez vous en sortir si vous retenez celles-là. »
Les oreilles de Maxi se dressèrent à la mention du dant. Elle n’en avait entendu parler qu’en passant.
« C-Combien vaut un d-dant ? »
« Le dant est la monnaie qui a la plus grande valeur au monde, expliqua Ruth. Elle fut frappée à l’âge d’or de l’Empire roemien. Ces pièces ont la taille d’un livre et ressemblent davantage à des plaques de métal qu’à des pièces. Fabriquées en orichalque, elles sont extrêmement rares. Il n’en existe que six cents sur le continent, et sir Riftan en possède cent soixante. »
Maxi ouvrit de grands yeux. Ruth se mit à se vanter.
« Sir Riftan les a trouvées il y a six ans dans l’antre d’un monstre, dans les canyons d’Osiriya. À l’époque, il chassait les monstres comme un forcené et amassait toutes sortes de trésors. Les pièces de dant comptaient parmi ses trouvailles les plus précieuses. Il en possédait deux cents au départ, mais en dépensa quarante pour bâtir les remparts du château, paver les routes du village et réparer le château. »
« I-Il a pu faire tout ça a-avec seulement q-quarante pièces ? »
« Vingt auraient suffi, mais sir Riftan a payé les ouvriers plusieurs fois le salaire habituel pour accélérer les travaux. »
Ruth ne chercha pas à dissimuler son mécontentement.
« V-Vous connaissez R-Riftan depuis longtemps. »
« Depuis qu’il n’était qu’un mercenaire de basse extraction. Cela fait presque douze ans. »
Maxi fut intriguée. Douze ans plus tôt, Riftan devait avoir seize ans. Était-il devenu mercenaire à cet âge-là ? Elle savait qu’il avait été adoubé à dix-huit ans. Or, pour devenir chevalier, il fallait généralement suivre au moins trois ans d’entraînement, puis apprendre l’escrime auprès d’un chevalier pendant une année supplémentaire…
« Nous nous sommes éloignés du sujet. Revenons au livre de comptes, ma dame. Nous devons terminer avant l’arrivée du marchand. »
Maxi ravala ses questions et replongea le nez dans le livre de comptes.
***
Aderon fut visiblement contrarié lorsque Maxi annula une partie des commandes. Son éloquence faillit la convaincre de revenir sur sa décision, mais elle tint bon, se rappelant la grimace de Ruth devant ses dépenses excessives. Finalement, le marchand rédigea un nouveau relevé en poussant un soupir de résignation.
Maxi tenta d’estimer le coût total. Lorsqu’elle comprit qu’elle allait payer avec des piles des pièces étincelantes que Ruth lui avait montrées, elle se dit que la somme n’avait rien de négligeable. Animée d’un regain de responsabilité, elle signa le reçu et rassembla les rouleaux de parchemin.
Ruth eut l’air soulagé quand elle lui annonça que tout s’était bien passé.
« Puis-je voir le reçu ? »
Elle lui tendit le morceau de parchemin.
« Ce gaillard n’est pas complètement dépourvu de scrupules », dit-il après l’avoir examiné attentivement.
« Il est assez i-insistant, m-mais ce n’est pas quelqu’un de m-mauvais… »
« N’importe qui peut jouer les parangons de vertu quand il y a de l’or en jeu. »
Il tira une chaise pour s’installer à la table. Maxi prit place en face de lui et leva les yeux au ciel. Sa remarque glaciale contrastait avec ses traits doux. Elle s’en était déjà doutée, mais le sorcier avait bien plus mauvais caractère et la langue bien plus acérée que son visage ne le laissait penser. Plus curieux et bavard que Riftan, il partageait néanmoins avec lui un tempérament indéniablement difficile.
« Veuillez consigner la transaction dans le livre de comptes. Je vous aiderai à apporter les corrections nécessaires. »
« B-Bien… »
Elle obéit sans remettre en question son droit de lui donner de telles instructions.
« Ce calcul est faux. »
« Oh, p-pardon… »
Ruth l’observa en silence tandis qu’elle grattait le papier avec sa plume. Au bout d’un moment, il posa le pouce contre son front et tapota un coin du parchemin. Lorsqu’elle corrigea précipitamment son erreur, il désigna la ligne suivante.
« Cette unité-là est incorrecte. »
« J-Je suis désolée… »
« Et veuillez tenir les comptes avec davantage de détails. Cela évitera toute confusion au moment de les régler. »
« J-Je comprends… »
« Ici, il y a une faute d’orthographe. Et tâchez de ne pas écrire aussi mal. Ces documents officiels seront transmis aux générations futures. »
Maxi se ratatina. Même le précepteur engagé par le duc de Croyso ne s’était pas montré aussi sévère. Lorsqu’elle eut terminé le livre de comptes, Ruth en vérifia les chiffres comme s’il corrigeait ses devoirs.
« C’est acceptable », déclara-t-il avec hauteur en refermant le livre, le visage s’éclairant comme si un grand poids venait de lui être retiré. « Nous avons réglé tous les problèmes. À présent, ma dame, j’aimerais vous demander de ne pas troubler mon sommeil. »
Maxi leva de nouveau les yeux au ciel. Comptait-il continuer à dormir dans la bibliothèque ? Riftan ne lui avait-il pas dit que ses appartements se trouvaient dans la tour ? Mais ce n’était pas à elle de s’en mêler. Elle hésita longuement avant de se décider à parler.
« N-Nous avons décidé de nous occuper des j-jardins au printemps prochain… »
…
Le visage de Ruth se déforma. Maxi le regarda d’un air suppliant. Elle avait travaillé seule pendant des jours et ne voulait pas continuer à s’arracher les cheveux. Après avoir subi toutes sortes d’humiliations, elle n’avait plus rien à perdre.
« Et r-réparer l’a-annexe… »
Ruth se prit la tête entre les mains, regrettant d’être intervenu.
***
À partir de ce jour, Ruth supervisa la tenue des comptes de Maxi. Elle entrait dans la bibliothèque et venait se tenir en silence près de lui tandis qu’il dormait dans un coin ; il finissait par se lever en maugréant qu’il n’aurait jamais dû se mêler de tout ça. Malgré tout, il examinait minutieusement le livre de comptes et la conseillait sur ses achats. Ses conseils frôlaient parfois le sermon, mais il lui était d’une grande aide, et Maxi se mit à faire appel à lui pour les problèmes les plus insignifiants.
Quand Maxi lui parla de ses projets pour le jardin, toutefois, il parut inquiet.
« Les domestiques seront embarrassés si vous ordonnez d’abattre l’arbre près du pavillon. »
Maxi le regarda, perplexe.
« M-Mais il est mort. Il ne fait même plus de f-feuilles. »
« Les Anatoliens croient que des nymphes habitent les arbres. Ils répugnent à les déraciner, même lorsqu’ils sont morts, et l’abattage est sacrilège. Si vous ordonniez de couper cet arbre pour des raisons esthétiques, ils en seraient horrifiés. »
« M-Mais… » dit-elle, déconcertée. « I-Ils ne comprendraient pas si on leur disait que le bois servirait à se chauffer ? Regardez comme il est affreux… »
…
« Ils l’accepteraient probablement », songea Ruth en se frottant le menton, le coin des yeux plissé. « Mais cet arbre est un chêne. »
« Q-Qu’a-t-il de p-particulier, le chêne ? »
« Les Anatoliens chérissent la légende de sir Rosem Wigrew, le premier chevalier à avoir volé dans les cieux sur le dos d’un dragon. Selon la légende, Wigrew serait monté sur son dragon depuis cette colline avant de partir. »