Chapitre 319
Chapitre 319 : Chapitre 80
Sejuleu contempla la carte en silence, puis se tourna vers Kuahel.
« Il nous faudrait une quantité phénoménale de bois pour construire des tours de siège capables de s’attaquer à des remparts aussi hauts. Rien que le transporter jusqu’au plateau de Pamela serait une tâche harassante. »
« Nous devons nous munir de toutes les armes disponibles, répondit Kuahel en balayant l’assemblée de son regard toujours aussi mort. Des dispositifs anti-magie ont été installés sur les remparts, ce qui rendra difficile de franchir les murs à l’aide de la magie. Il nous faudra compter sur des armes physiques pour prendre la ville. »
« Mais nous avons déjà trop de bagages, même sans les tours de siège, fit remarquer Agnes. Ajoutez-y les vivres et le fourrage, et il nous faudra davantage d’hommes pour tout transporter, donc encore plus de provisions. Rien que ce problème nous donne déjà de quoi nous arracher les cheveux. »
Richard Breston ricana. « Quelle inquiétude inutile. À la fin de cette guerre, les bouches à nourrir auront diminué de moitié. Je vous assure que nos réserves actuelles suffiront largement. »
Agnes lança un regard méprisant à l’homme, indignée par sa remarque insensible. Elle ne fut pas la seule à trouver ses paroles odieuses ; plusieurs autres chevaliers présents le fusillèrent eux aussi du regard. Breston n’en tint pourtant aucun compte. Il ramassa la carte et la parcourut d’un œil distrait.
« Le rapport indique clairement qu’environ treize mille monstres vivent actuellement dans cette ville. Vous vous attendez à ce que nos pertes soient si faibles, même après avoir entendu ces chiffres ? N’est-ce pas un peu trop optimiste ? »
« Je crois que vous êtes trop pessimiste, rétorqua sèchement Sejuleu. Nous devrions au moins essayer de réduire nos pertes au minimum. »
« Les paroles de sir Richard peuvent sembler dures… mais il n’a pas tort, intervint le chevalier d’âge mûr assis à la droite de Breston. Moi non plus, je ne vois pas pourquoi nous devrions augmenter nos réserves de nourriture. »
À sa tenue, Maxi en déduisit qu’il devait commander l’unité de lanciers aréxienne. Le chevalier se tourna vers Kuahel et ajouta : « De plus, le Conseil des Sept Royaumes a déjà imposé à ses nobles de financer cette coûteuse guerre. Leur réclamer davantage d’argent susciterait des résistances. »
« Une situation regrettable, mais inévitable si la guerre s’éternise, renchérit un autre chevalier. Il semblait avoir un rang supérieur à celui du premier intervenant. Nous combattons pour protéger la paix des Sept Royaumes. C’est au Conseil de fournir à notre armée toutes les provisions nécessaires, chaque fois que nous en aurons besoin ! »
« Je vous assure que vous n’avez pas à craindre une interruption du ravitaillement, répondit Kuahel avec calme. Il serait néanmoins préférable de trouver le moyen de prendre la ville aussi vite que possible. Les ressources sont rares sur le plateau, et rien ne garantit que les convois de ravitaillement arriveront toujours à temps. Si le siège s’éternise, je ne doute pas que le Conseil ordonnera la retraite, ce qui réduira cette campagne militaire à un échec. »
Son regard perçant s’attarda sur chacun des visages autour de la table.
« Nous devons prendre la ville en moins d’un demi-mois. »
« Absurde ! Comment pourrions-nous prendre une forteresse entourée de remparts gigantesques en seulement quinze jours ?! » s’exclama Breston avec un reniflement. Il se mit à tapoter la carte avec son couteau. « Nous sommes déjà désavantagés par le terrain. Les monstres ont l’avantage d’occuper les hauteurs. Même douce, une pente reste une pente. Il faudra deux fois plus d’efforts pour déplacer les tours de siège, et les catapultes en pâtiront aussi. Sans compter que nos ennemis se régénèrent sans limite. Chaque attaque nous coûtera cher en vies, tandis qu’eux guériront aussitôt ! Les monstres savent que le temps joue en leur faveur. Vous verrez, ils chercheront à faire durer la bataille. »
Anton, qui jusque-là avait écouté les chevaliers en silence, prit soudain la parole.
« La capacité de régénération des trolls n’est pas illimitée. »
Tous les regards se tournèrent vers lui. Le mage s’éclaircit légèrement la gorge et reprit d’un ton calme : « Les trolls guérissent en puisant dans les réserves de nutriments de leur corps. Une fois leurs blessures guéries, ils sont donc affamés. S’ils venaient à manquer de provisions, ils finiraient par perdre leur capacité de régénération, et la faim les rendrait probablement furieux. »
Personne ne dit mot pendant un instant. Riftan releva les yeux de la carte qu’il étudiait et rompit le silence.
« Ils ne peuvent donc pas non plus tenir indéfiniment. Nous aurons peu de chances de l’emporter si les monstres décident de se retrancher derrière leurs murs. Mais s’ils peinent eux aussi à se procurer de la nourriture, ils ne pourront pas prolonger le siège aussi facilement. »
« Les trolls ont besoin de cinq fois plus de nourriture qu’un humain ordinaire, et les ogres, douze fois plus, dit Agnes. Ils ne pourront certainement pas tenir très longtemps. » Elle plissa les yeux, réfléchissant intensément. « Et ces monstres Ayin élèvent des dizaines de wyvernes dans leur ville, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire qu’une seule wyverne a besoin, chaque semaine, d’autant de nourriture qu’une vache entière. Il semble que notre souci de nourrir les chevaux soit bien peu de chose, comparé à ce que les monstres doivent gérer. »
« Écoutez, mademoiselle. Ne vous est-il pas venu à l’esprit que les trolls pourraient se nourrir des wyvernes ? »
Agnes lança un regard agacé à Breston, irritée par son impertinence.
Elle allait lui répondre sèchement quand Riftan intervint d’un ton glacial : « Pourquoi mangeraient-ils les wyvernes alors qu’une proie bien plus appétissante se trouve à proximité ? »
Un silence pesant s’abattit sur la salle.
Riftan tapota la table du doigt avant de poursuivre : « Les humains sont les proies les plus tentantes pour tous les monstres. Dès qu’ils manqueront de nourriture, nos ennemis se tourneront vers nous. Des cannibales affamés ne resteront pas docilement derrière leurs murs alors qu’un festin s’offre à eux. »
Il s’interrompit pour rassembler ses pensées, puis ajouta : « La question, c’est de savoir combien de temps ils pourront tenir. Nous ne pouvons pas attendre qu’ils soient à bout de forces. Après les avoir encerclés, nous devrons les épuiser aussi vite que possible. Sans relâche. »
« Pouvons-nous renforcer les engins de siège ? demanda Hebaron en relevant les yeux de la carte. Avec nos catapultes actuelles, il sera difficile d’endommager sérieusement les remparts. Nos essais ont été décevants, c’est le moins qu’on puisse dire. Il faudrait les améliorer pour qu’elles atteignent des cibles plus éloignées. »
« Plus facile à dire qu’à faire, répondit Sejuleu. Il nous faudrait un levier plus grand pour augmenter la puissance d’une catapulte. En construire une avec nos ressources limitées, c’est une chose ; transporter les matériaux nécessaires à la fabrication de tours de siège et de catapultes gigantesques par des sentiers de montagne dangereux, c’en est une autre. Cela nous ralentirait énormément. »
Il poussa un profond soupir et secoua la tête.
« D’ordinaire, nous nous approvisionnerions dans les forêts alentour, mais ce n’est pas envisageable là-bas. Nous devrons emporter tout ce dont nous avons besoin. Il ne faut pas l’oublier. »
« Et si nous renforcions les catapultes à l’aide de dispositifs magiques ? demanda Elliot en regardant Anton. Ne pourriez-vous pas les consolider comme vous l’avez fait avec les mantelets ? »
Tous les regards se tournèrent alors vers Anton. Le mage s’éclaircit légèrement la gorge et tapota l’épaule de Maxi. « C’est elle qui est la mieux placée pour répondre aux questions sur les dispositifs magiques. Elle et deux autres personnes sont actuellement chargées de les fabriquer. »
Maxi déglutit péniblement. Se retrouver au centre de l’attention, entourée de tant de chevaliers, était intimidant. Pourtant, à la vue du visage impassible de Riftan, elle sentit sa détermination se raviver. Elle voulait lui montrer qu’elle avait confiance en elle.
Elle s’éclaircit la gorge et expliqua : « Nous travaillons déjà à cela. En ce moment, nous… renforçons les engins de siège. Cela devrait suffire à augmenter la puissance des catapultes pour qu’elles puissent lancer des rochers ou des boulets de canon… trop lourds pour une catapulte ordinaire. »
« Et leur portée maximale ? demanda Riftan en se penchant légèrement en avant. »
Maxi hésita un instant, puis soutint son regard.
« Compte tenu de la taille de la catapulte et du poids du projectile… la portée maximale devrait être d’environ un thradion (environ 185 mètres), répondit Maxi en articulant chaque mot. Si l’on tient aussi compte de la pente et de la hauteur des remparts, il serait plus efficace de placer les catapultes plus près. »
« Cette portée ne suffit pas, marmonna Riftan en fronçant les sourcils. »
Maxi en fut décontenancée. De toute évidence, il s’était attendu à mieux.
Il sembla réfléchir longuement en se frottant la tempe. Puis il demanda d’un ton neutre : « N’y a-t-il pas d’autre moyen d’augmenter encore la puissance des catapultes ? Pour réduire nos pertes au minimum, nous devons les placer hors de portée de nos ennemis. »
« M-Mais… il y a une limite à ce qu’un dispositif magique peut renforcer. Nous pouvons consolider le bois grâce à la magie, mais nous ne pouvons pas faire grand-chose pour renforcer les cordes. La tension due au lancement de rochers à plus grande distance finirait par les rompre. Plutôt que de risquer qu’elles cassent, nous pourrions… »
Maxi s’interrompit. Elle craignait qu’on se moque d’elle si elle partageait une idée qui venait soudain de lui traverser l’esprit.
Voyant son hésitation, Riftan la pressa sans ménagement : « Nous pourrions quoi ? »
Elle étudia son expression. Que pensait-il de sa participation à cette réunion ? Son visage ne laissait rien paraître.
Maxi s’humecta nerveusement les lèvres. « Ne vaudrait-il pas mieux… modifier le terrain ? »
« Modifier le terrain ? demanda Kuahel en haussant un sourcil. »
Avant que quiconque ait pu rejeter sa proposition ou s’en moquer, Maxi se lança dans ses explications. « Nous pourrions élever les catapultes en faisant surgir des barrières de terre sous elles, grâce à la magie. Ainsi… nous pourrions attaquer de plus loin sans avoir à modifier davantage les engins. »
« Mais la concentration de mana est faible sur le plateau. Maintenir les barrières exigerait deux fois plus de mana. Il faudrait que tous les mages se consacrent à cette tâche », protesta Miriam, peu convaincue.
Ce n’était pas nouveau. À la Tour des Mages, Miriam avait régulièrement démonté ses idées. Cette fois, cela ne fit que renforcer la détermination de Maxi.
« U-Une barrière ne demande pas autant de mana ! De plus… nous n’aurions pas besoin de la maintenir toute la journée. Il nous suffirait d’élever le sol sous les catapultes pendant les attaques. »
« Ce n’est pas une mauvaise idée, murmura Sejuleu. »
Le visage de Maxi s’éclaira.
Agnes avait les yeux fixés sur la carte et pesait la proposition de Maxi. La princesse hocha bientôt la tête, approbatrice..