Chapitre 314
Chapitre 314 : Chapitre 75
Maxi ne tarda pas à regretter d’avoir laissé passer l’occasion de se retrouver seule avec Riftan. L’image de son mari qui s’éloignait, furieux, refusait de quitter son esprit. Lorsqu’ils atteignirent l’entrée de la caserne, elle finit par regarder par-dessus son épaule, mais il avait disparu.
— Vous devez vous inquiéter pour lui, dit Sejuleu Aren en se penchant vers elle d’un air affable.
Une lueur malicieuse brillait dans ses yeux noisette.
Maxi lui lança un regard sévère. — Vous semblez trouver notre situation amusante, Sir Sejuleu. — Veuillez m’excuser si je vous ai offensée, ma dame, répondit Sejuleu avec un repentir feint. Le voir exprimer de véritables émotions humaines me réjouit tant que je ne peux m’empêcher de le taquiner.
Maxi leva vers lui un regard perplexe. Elle trouvait curieux qu’il estimât toujours Riftan malgré la grossièreté révoltante de son mari.
— Vous et Riftan… êtes proches ? demanda-t-elle avec prudence.
— J’aimerais le croire, mais je doute qu’il soit du même avis. Un léger sourire étira les lèvres de Sejuleu. J’ai rencontré votre mari pour la première fois il y a dix ans, lors d’un tournoi d’escrime dans l’ouest. Il n’était alors que vice-commandant des Chevaliers du Dragon rouge. J’ai engagé la conversation parce que je voulais jauger celui qui avait remporté l’Épée du Chevalier, mais, avant même de m’en rendre compte, nous nous étions lancés dans une vive dispute.
Maxi écarquilla les yeux.
Sejuleu sourit. — À l’époque, j’étais moi aussi assez grossier. J’avais été gâté toute ma vie, je manquais de patience et ma renommée grandissante en tant que chevalier m’avait rendu terriblement vaniteux. Vous comprendrez donc à quel point j’ai été furieux quand votre mari m’a ouvertement ignoré. C’est moi qui me suis comporté comme un enfant et qui ai cherché la querelle.
Maxi fronça les sourcils d’un air réprobateur. En voyant son expression, Sejuleu se gratta la joue, penaud.
— Je sais aujourd’hui combien ma conduite était honteuse.
— Vous avez dû vous marquer mutuellement… Alors, comment se fait-il que vous le teniez en si haute estime ?
— Bien des choses se sont passées depuis.
Les yeux de Sejuleu se plissèrent à peine, et Maxi ne parvint pas à dire s’il souriait ou s’il fronçait les sourcils.
Votre mari a complètement écrasé mon orgueil lors de ce tournoi. C’était la première fois que je perdais de
ma vie.
Ils étaient entrés dans la caserne et gravissaient à présent un escalier. De larges fenêtres en arc s’ouvraient dans les murs de pierre. Une lumière argentée s’y déversait, accompagnée par moments d’une vive brise hivernale.
Sejuleu se plaça du côté des fenêtres tandis qu’ils avançaient, faisant écran au courant d’air. — Cet incident m’a été salutaire. Il m’a appris l’humilité en me prouvant sans l’ombre d’un doute que je n’étais pas le meilleur. Peu après, on m’a chargé de former avec lui une équipe pour une opération conjointe. Le fait d’avoir reconnu ma défaite m’a permis d’admirer objectivement ses talents de chevalier. C’est un homme doté de nombreuses qualités admirables.
Il s’arrêta devant une porte en bois et se tourna vers elle.
— Je reconnais toutefois que j’ai encore du mal à apprécier son langage ordurier.
Ne sachant que répondre, Maxi eut un rire gêné.
Sejuleu lui ouvrit la porte et s’inclina d’un geste théâtral. — Nous voici arrivés, Lady Calypse. Je vous remercie de m’avoir accordé cet honneur.
— Je vous suis… t-très reconnaissante de votre aide, et… Maxi sourit timidement. Votre histoire était intéressante aussi.
— Votre joie est la mienne.
Après lui avoir baisé la main, il redescendit l’escalier. Maxi le suivit du regard un instant, puis se retourna. De l’autre côté de la porte, elle trouva Ruth, emmitouflé dans une couverture devant la cheminée.
Il la regarda d’un air ensommeillé et dit : — On dirait que vous êtes comme les deux doigts de la main.
— Q-Qu’insinuez-vous ?
Ruth fronça les sourcils devant sa réplique sèche, mais haussa bientôt les épaules avec indifférence et se leva. Il tira une chaise de la grande table ronde pour elle.
— Que me vaut votre visite, ma dame ?
Maxi s’assit. — L-Les autres mages ont quelque chose à vous demander, et on m’a chargée de vous conduire auprès d’eux.
Un air horrifié se peignit sur le visage de Ruth. Il rentra la tête dans les épaules comme un chat sur ses gardes et la dévisagea avec méfiance.
— Que peuvent bien vouloir me demander les mages de la Tour ?
— Vous avez assisté aux réunions des chevaliers… Vous devriez donc savoir de quoi ils parlent. C’est ce qu’ils veulent savoir.
— Ah, c’est tout ? Ses épaules se détendirent. Je ne vois pas pourquoi ils auraient besoin que je les renseigne, puisqu’ils assisteront bientôt eux aussi aux réunions stratégiques. Jusqu’ici, on n’a parlé que des provisions et des effectifs de l’armée.
— Mais c’est justement ça. Tout le monde veut savoir où en sont les préparatifs de guerre, expliqua Maxi.
Sur la table ronde devant eux s’étalait une grande carte couverte de symboles. Maxi supposa qu’il s’agissait de codes militaires. Elle examina les petits soldats en bois disposés dessus comme des pièces d’échecs, puis en prit un pour l’observer de plus près. Ruth poussa un soupir.
— Je comprends, dit-il. Ils veulent connaître la situation exacte avant de prendre une décision.
Il se frotta la nuque, réfléchit un instant, puis saisit son manteau. — Les préparatifs sont presque achevés. Nous partirons dès que l’armée sera réunie. Si tout se déroule comme prévu, ce sera dans deux ou trois semaines. Maxi se tourna vers lui, surprise. Elle avait pensé que la formation de l’armée de coalition prendrait au moins un mois.
— C-Comment est-ce possible si vite ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. Il ne faudra pas des semaines rien que pour que l’armée arrive ici ?
— Osiriya avait déjà pris ses dispositions. Ils ont envoyé des provisions dans le nord à l’avance afin de pouvoir réunir rapidement une armée le moment venu. Et les familles royales ainsi que les nobles influents des Sept Royaumes se trouvaient déjà à Balbourne pour assister au banquet de l’Église et à l’intronisation papale. Tout cela nous a fait gagner beaucoup de temps.
Ruth marqua une pause, puis ajouta avec déplaisir : — Le précédent pape est sans aucun doute un homme rusé et méthodique.
— V-Vous voulez dire que le Conseil des Sept Royaumes s’est déjà réuni ? — Je n’en serais pas surpris. Les Chevaliers du Temple ont averti l’Église dès leur arrivée. Le Conseil doit déjà battre son plein. Je ne serais pas étonné que l’armée soit en route.
Ruth se gratta la tête, lassé de toutes ces discussions sur la guerre. — J’espérais que l’invasion commencerait après Paxias, la saison du repos qui correspond à l’hiver, mais il faut croire que ce modeste souhait ne sera pas exaucé.
— J-J’imagine que les Chevaliers du Dragon rouge… vont combattre ?
Ruth haussa un sourcil, comme si la réponse allait de soi. — Bien sûr. Même si Sir Riftan ne le souhaite pas, le roi lui ordonnera de partir au combat.
Maxi se mordit la lèvre. Après avoir étudié son visage pensif, le sorcier demanda brusquement : — Qu’avez-vous l’intention de faire, ma dame ?
Maxi leva vers lui un regard surpris. Ruth croisa les bras.
— À mon avis, Sir Riftan veut vous faire escorter jusqu’à Anatol.
Le visage de Maxi se durcit. — A-Avec l’autorisation de qui ? Comment peut-il décider ça sans même…
— J’ai dit qu’il le souhaitait, pas qu’il comptait le faire, précisa Ruth en levant une main pour calmer sa voix qui montait. Sir Riftan semble lui aussi se tourmenter sur la conduite à tenir. Dans ces circonstances, aucun voyage n’est sans danger, et avec votre penchant pour l’imprévisible… Maxi ouvrit la bouche avec colère pour répliquer, puis pinça les lèvres, penaude, en se rappelant les nombreuses fois où il l’avait surprise en train d’agir sans réfléchir.
Ruth poussa un profond soupir. — Alors, vous avez bel et bien l’intention de prendre part à la guerre.
— J-J’allais en parler d’abord avec Riftan, grommela Maxi.
En enfilant son manteau, Ruth secoua la tête. — Je vois déjà la réaction de Sir Riftan.
— Malgré tout… je dois en parler avec lui.
Après avoir jeté un regard sceptique au plafond, Ruth poussa un nouveau long soupir. Il se dirigea vers la porte.
— La guerre contre les monstres ne sera donc pas la seule bataille qui nous attend. Je vais tâcher d’éviter Sir Riftan ces prochains jours. Maxi lui lança un regard meurtrier, mais ses épaules s’affaissèrent sous le poids de la vérité de ses paroles.
***
Comme Ruth l’avait prédit, les préparatifs de guerre avancèrent rapidement. Quelques jours après leur conversation, l’armée royale de Livadon entra au Château d’Ethylene. Le lendemain, les forces osiriyennes pénétrèrent dans la ville en un long cortège. En voyant le château rempli de soldats, Maxi comprit que la guerre approchait bel et bien. De plus en plus agitée, elle ne désirait rien tant qu’une conversation tranquille avec Riftan, mais ne parvenait jamais à trouver le bon moment.
Les préparatifs, nombreux et variés, l’occupaient de l’aube jusque tard dans la nuit. Maxi aussi était ensevelie sous le travail : elle tentait de déchiffrer les registres des mages noirs. À mesure que la situation s’éternisait, elle découvrit qu’elle n’était pas la seule à en être frustrée. Un jour, alors qu’elle quittait la bibliothèque à la hâte, les bras chargés d’ouvrages de référence pour sa traduction, Riftan lui barra le passage.
— Riftan ! s’exclama-t-elle, rayonnante. Q-Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je suis venu te parler, répondit-il sèchement en lui prenant les livres.
Le visage de Maxi s’éclaira. — J-Je voulais vous parler moi aussi. Je suis venue vous voir dans votre chambre plusieurs fois, mais vous dormiez toujours, et je n’ai pas eu le courage de vous réveiller… — Je renvoie une partie des Chevaliers du Dragon rouge à Anatol, et je voudrais que tu partes avec eux.
Stupéfaite, Maxi le dévisagea. Son sourire s’effaça et elle lui lança un regard glacial.
— O-On m’a dit que l’armée partirait dans quelques semaines, et pourtant vous… vous allez diviser l’une de nos principales forces à un moment aussi crucial ?
Sa réponse fut exaspérément calme. — L’armée royale de Wedon sera là dans quelques jours. Nous aurons assez d’hommes. Je veux donc que tu retournes à Anatol avec nos chevaliers. Maxi répliqua d’un ton tout aussi posé, malgré les mots qu’elle dut arracher à ses mâchoires serrées. — Est-ce… un ordre ou une demande ?
Riftan fronça les sourcils en entendant sa voix douce. Il sembla réfléchir un instant à sa réponse.
— Prends ça pour une demande…