Chapitre 313
Chapitre 313 : Chapitre 74
Le ton acerbe de Maxi n’empêcha pas Sidina de glousser. Elle lança un regard noir à son amie, puis lui écrasa le pied sous le bureau.
« Aïe ! Pas la peine d’en venir aux mains !
— Tu ne m’écoutes jamais autrement, répliqua Maxi d’un ton maussade.
Contrariée, elle prit sa plume dans l’encrier pour se remettre au travail. Dix minutes plus tard, pourtant, elle n’avait toujours rien écrit. Elle souffla sur une mèche qui lui était tombée sur le front, se rappelant l’humiliation et le sentiment de rejet qu’elle avait éprouvés le matin même.
Les deux verres de vin qu’elle avait avalés pour se calmer en attendant Riftan lui étaient montés à la tête. Lorsqu’elle avait repris ses esprits, elle était étendue nue sur le lit, baignée par le soleil du matin. Riftan s’apprêtait à partir après lui avoir préparé une cuvette d’eau près de la cheminée.
En la voyant aux prises avec une gueule de bois, il lui avait servi un verre d’eau froide, puis avait quitté la chambre après lui avoir sèchement recommandé de boire avec modération. Son attitude froide, presque indifférente, l’avait laissée sous le choc. Ils avaient été séparés pendant trois ans avant de se retrouver dans des circonstances où leur vie était en jeu. Tant d’émotions s’étaient accumulées entre-temps que la tension était inévitable. Malgré tout, elle avait cru qu’une partie de celle-ci se serait dissipée depuis.
Elle avait pensé qu’ils pourraient se réconcilier après ce voyage ; sa déception était indicible. Elle se jura amèrement de ne plus jamais laisser une goutte d’un alcool aussi fort franchir ses lèvres.
Alors qu’elle se réprimandait en silence, Anton fit irruption dans la pièce.
« Rassemblez-vous, tout le monde.
Les mages le regardèrent, intrigués, puis baissèrent leurs parchemins. Ils entourèrent Anton, qui se laissa tomber sur le long canapé près de la cheminée. Il poussa un soupir.
« Nous sommes enfin parvenus à un accord avec les Chevaliers du Temple. La Tour des Mages participera officiellement à l’effort de guerre.
— Est-il prudent de prendre une décision pareille sans consulter les anciens ? demanda Ben, un mage chevronné d’Undaim. Cette question reflétait bien son tempérament prudent.
Anton acquiesça. « Maître Cairo a reçu les pleins pouvoirs sur cette affaire. Avant notre départ, le chef l’a désigné comme son représentant, et les anciens ont approuvé cette décision.
— La Tour enverra-t-elle davantage de mages ?
À la question de Miriam, de profondes rides se creusèrent sur le front d’Anton. Il caressa sa barbe grise soigneusement taillée et répondit : « Nous le ferions si nous le pouvions, mais je doute que l’armée de la coalition les attende. Je crois que les chevaliers comptent partir pour la cité des monstres dès que les troupes seront réunies.
Maxi se mordit la lèvre.
Anton parcourut du regard les visages sombres des mages avant de poursuivre d’un ton mesuré : « Bien sûr, il faudra sans doute plus d’un demi-mois pour achever tous les préparatifs nécessaires, mais les mages de la Tour mettront encore plus longtemps à rejoindre Eth Lene. Maître Calto a donc décidé de rassembler les mages indépendants qui se trouvent actuellement dans le nord. Nous avons déjà envoyé un avis par l’intermédiaire de la guilde des mercenaires. Nous espérons en recruter autant que possible.
Malgré l’espoir qui brillait dans les yeux d’Anton, les autres échangèrent des regards sceptiques.
Remarquant leur réticence, Anton ajouta dans un soupir : « Les mages qui rejoindront la coalition seront généreusement récompensés. Ils pourront étudier les archives des mages noirs avant tout le monde et, à leur retour, disposeront d’ateliers privés aux étages supérieurs d’Urd. Ceux qui souhaitent continuer à exercer en dehors de Nornui recevront au moins huit denars, auxquels s’ajoutera une rémunération selon la difficulté de la tâche.
Les mages se mirent à murmurer entre eux.
Après avoir jeté autour d’elle un regard perplexe, Maxi chuchota à l’oreille de Sidina : « Huit denars, c’est beaucoup ?
« C’est bien le problème avec les dames fortunées, dit Sidina en relevant le nez. Un mage de haut rang gagne en moyenne six denars par an, et les plus talentueux peuvent demander plusieurs fois cette somme. Mais j’ai entendu dire que la plupart des mages peinent à gagner plus de quatre denars par an. Bien sûr, cela représente tout de même le double du salaire moyen d’un roturier.
« Préparez-vous à voir tous les mages de seconde zone affluer comme des abeilles, lança Miriam avec mépris. Aucun mage vraiment doué ne se laisserait tenter par une somme aussi dérisoire.
— Peut-être, mais pour la plupart des gens, l’occasion d’étudier les archives des mages noirs ne serait certainement pas dérisoire.
Comme Sidina l’avait prédit, certains mages semblaient tout à fait disposés à se joindre à eux. Après avoir contemplé d’un air pensif la pile de parchemins sur le bureau, Joel leva la main.
« J’aimerais en savoir davantage avant de prendre une décision. Quelle est la taille de l’armée ? Sera-t-elle bien approvisionnée ?
— Je n’ai pas encore reçu de précisions, répondit Anton, embarrassé. Nous ne pourrons en être certains qu’une fois le Conseil des Sept Royaumes réuni, mais si l’on se fie à la taille de la dernière coalition, elle comptera facilement plus de vingt mille hommes.
— Les chevaliers semblent tenir des réunions quotidiennes pour discuter de quelque chose. Tu as entendu parler de quoi que ce soit, Max ? demanda Anette.
Maxi fronça les sourcils et secoua la tête. « Je le vois à peine… alors lui parler…
« Il serait peut-être plus rapide d’interroger le traître, intervint Lucain. Tous les regards se tournèrent vers lui. Le mage de Kabala haussa les épaules et ajouta : « C’est le mage des Chevaliers du Dragon rouge. Il doit assister à ces réunions, non ? Il devrait en savoir davantage.
Un silence s’abattit sur la pièce. Anton fronça les sourcils, manifestement peu emballé par l’idée, mais se tourna vers Maxi.
« Oui, ce ne serait pas inutile de savoir ce que racontent les chevaliers. Va le chercher.
Anton parlait comme si Ruth était un prisonnier qu’il fallait amener pour l’interroger. Maxi leva les yeux au ciel. Comme elle ne faisait pas mine de se lever, les mages lui lancèrent tous des regards insistants. Elle finit par se lever à contrecœur et attrapa son manteau. Après avoir descendu l’escalier, elle sortit sous le soleil éblouissant.
En fronçant les sourcils, elle traversa la vaste cour grouillante d’ouvriers. Bientôt, elle aperçut des dizaines de chariots et de chevaux sur le terrain d’entraînement. Alors qu’elle se frayait un chemin entre eux, une voix familière l’interpella derrière elle.
« Bonjour, dame Calypse.
Maxi se retourna et adressa un sourire gêné à Sejuleu Aren. Malgré son imposante tenue — une cape couleur vin sur une armure noire —, son air décontracté le faisait paraître presque ridiculement jovial.
Il s’approcha et demanda avec douceur : « Puis-je savoir ce qui vous amène ici ? Vous cherchez Riftan ?
« N-Non. Je cherche Kua… le mage des Chevaliers du Dragon rouge.
« Il doit être dans la salle de réunion, là-bas. Il refuse de quitter la chaleur de la cheminée.
Maxi lui adressa un petit sourire reconnaissant et se dirigea vers l’endroit qu’il lui avait indiqué. Elle n’était pas allée bien loin qu’il se mit à marcher à ses côtés.
« Permettez-moi de vous y conduire.
« C-Ce n’est pas nécessaire. Je ne veux pas vous faire perdre votre temps.
« Cela ne me dérange pas du tout. Servir une dame est le devoir le plus noble d’un chevalier.
D’un geste fluide, il porta sa main à ses lèvres et l’embrassa. Peu habituée à tant de courtoisie, Maxi eut l’air mal à l’aise. Elle reprit vite contenance en voyant Riftan marcher vers eux.
Il fut sur eux en un instant.
« Je vais m’occuper de ma femme, dit-il en lui arrachant la main. Va vérifier le matériel. Les marchands attendent ta signature sur le reçu.
« Ne vous inquiétez pas. Mon aide est tout à fait capable de s’occuper de ce genre de tâches, assura Sejuleu. Puis, avec un sourire en coin, il ajouta : Vous ne devriez pas être à la réunion stratégique ?
Riftan lui lança un regard noir, comme s’il avait très envie de lui en coller une. Il siffla entre ses dents : « Je peux bien lui accorder un instant.
« C-C’est étonnant. Je croyais que vous étiez trop occupé pour m’accorder ne serait-ce qu’une seconde, dit Maxi d’un ton boudeur en retirant sa main.
Riftan tourna vivement la tête vers elle. Là où se tenait Maxi, le soleil doré dessinait un halo autour de son visage. La vue ébranla un instant sa détermination. Il avait toujours été d’une beauté à couper le souffle, mais, en vieillissant, il avait commencé à dissimuler sa rudesse impatiente derrière une maîtrise de soi effrayante. Cela lui conférait un charme mûr.
Mais Maxi n’appréciait pas du tout cette retenue. Elle était exaspérée de voir cet homme, autrefois consumé de désir pour elle, se comporter à présent comme un clerc. Une part d’elle craignait qu’il ne la trouve plus aussi désirable.
Désireuse de le faire sortir de ses gonds, elle déclara froidement : « Sir Sejuleu a proposé de m’accompagner. Vous n’avez donc pas à vous en soucier.
Riftan se pencha vers elle et murmura d’une voix menaçante : « Tu me dis… que tu veux être seule avec lui ?
Sejuleu leva la main, exaspéré. « Il y a au moins quatre cents soldats ici. Nous ne pourrions pas nous retrouver seuls. Et comme je vous l’ai rappelé d’innombrables fois, je suis un homme d’honneur. Je suis flatté que vous estimiez tant mon charme, mais je crois que vous exagérez.
« Toi, tais-toi, dit Riftan d’un ton menaçant.
Maxi haussa un sourcil. « V-Vous ne devriez pas être si impoli ! Sir Sejuleu ne fait que se montrer aimable.
« C’est vrai, j’essayais d’aider cette charmante dame, renchérit Sejuleu.
Riftan lui lança un regard meurtrier. « Je te conseille de la fermer avant que je t’arrache la bouche.
« Riftan !
Le visage de Riftan rougit de colère et il leur lança à tous deux un regard noir. Un instant
plus tard, il rejeta ses cheveux en arrière et aboya : « Très bien, fais comme tu veux.
Sur ces mots, il s’éloigna d’un pas vif. Sejuleu secoua la tête en le regardant partir.
« Je crois que nous l’avons vraiment mis en colère. Que souhaitez-vous faire, dame Calypse ?
Après un instant d’hésitation, Maxi releva le menton d’un air déterminé. Elle en avait assez d’être la seule à s’inquiéter et à lui courir après.
Prenant un air hautain, elle dit : « Q-Que voulez-vous que je fasse d’autre ? Je vais voir Ruth comme prévu. Puis-je toujours compter sur vous pour m’accompagner jusqu’à la salle de réunion, sir ?
« Ce sera un plaisir, ma dame.
Avec un grand sourire, Sejuleu lui tendit la main et l’emmena..