Chapitre 312
Chapitre 312 : Chapitre 73
Riftan était certain que l’Église préparait cette guerre depuis un certain temps. Mais depuis quand ? Il se rappela qu’après la grande guerre, trois ans plus tôt, les Chevaliers du Temple étaient restés dans le nord pour poursuivre l’armée de monstres dispersée.
Savaient-ils depuis le début que des mages noirs et une cité monstrueuse existaient ? Avaient-ils caché la vérité pour préserver le peu d’influence qu’il leur restait ? Si c’était le cas, l’Église réformée serait sans aucun doute vivement critiquée.
Après l’invasion des monstres, nombre d’habitants des régions ravagées du nord s’étaient tournés vers l’Église orthodoxe. L’affaiblissement qui en avait résulté avait dû fortement inquiéter le pape. À peine cette pensée lui eut-elle traversé l’esprit que Riftan comprit qu’il tirait des conclusions hâtives. Il fronça les sourcils. Il n’avait encore trouvé aucune preuve concrète pour étayer ses soupçons.
Impatient, il repoussa les mèches qui lui piquaient les yeux et se tourna vers Sejuleu. « Combien de temps faudra-t-il pour rassembler une armée ?
Sejuleu fourra une prune séchée dans sa bouche, l’air pensif. « Difficile à dire. Tout dépend de la poigne avec laquelle le nouveau pape prendra les rênes. Mais nous devrions avoir une armée avant la fin de la saison.
Elliot, qui était resté silencieux jusque-là, remua dans sa baignoire. « Devons-nous prévenir Sir Ursuline ?
Riftan secoua la tête. « Nous ne pouvons pas laisser Anatol sans défense. Le roi Reuben enverra sans doute une armée ; je ne vois donc pas pourquoi nous devrions recruter davantage d’hommes.
« Je suis d’accord, tonna Hebaron depuis sa baignoire. Nous n’avons pas besoin de ce gaillard. Notre unité d’assaut se débrouillera très bien sans lui.
Ulyseon renifla, la joue gonflée par la nourriture qu’il avait fourrée dans sa bouche.
« Comment peux-tu en être si sûr ? » Le jeune homme avala sa bouchée et s’essuya les lèvres avec une serviette. « Si tu te souviens bien, tu as failli perdre un bras lors de la dernière guerre. Sans sa seigneurie, tu serais déjà une goule, Sir Hebaron.
Le visage d’Hebaron se tordit en une grimace furieuse. « Petit avorton ! Combien de temps vas-tu encore me ressortir ça ?
« Sir Ursuline m’a ordonné d’en parler aussi souvent que possible.
« Espèce de sale p…
« Silence, marmonna Riftan d’un ton menaçant.
Hebaron referma aussitôt la bouche. Ulyseon prit un air inquiet, comme s’il craignait d’avoir commis une terrible erreur.
Sans prêter attention aux réactions de ses hommes, Riftan puisa de l’eau dans sa baignoire et s’en aspergea le visage, frottant avec agacement. Chaque fois qu’il repensait à l’attaque surprise du Château d’Ethylene, son sang se glaçait. Il attrapa le long linge accroché au mur et sortit de la baignoire.
« Je vais me reposer. Nous reparlerons demain de l’apparition des morts-vivants.
« À votre guise, murmura Sejuleu.
Riftan noua le linge autour de sa taille et se dirigea vers la pièce attenante au sauna. Les domestiques qui actionnaient les soufflets s’empressèrent de venir s’occuper de lui. Il les congédia d’un geste agacé et se rendit à la longue table devant la cheminée, où l’on avait soigneusement disposé du linge et des vêtements propres.
« Auriez-vous quelque chose à ma taille ?
« Monseigneur en a fait préparer.
À peine avait-il posé la question que les domestiques lui apportèrent une tenue propre : un pantalon de satin noir et une chemise de velours bleu aux bordures richement brodées. Fronçant les sourcils devant les goûts extravagants de Sejuleu, Riftan enfila l’ensemble, puis ses bottes fraîchement cirées. Dans le long couloir illuminé, l’air froid lui enveloppa le visage. Alors qu’il s’y engageait, il se rendit compte qu’il avait passé plus de temps au sauna qu’il ne l’avait cru. Il ne restait presque plus de domestiques dans les parages.
Lorsqu’il atteignit le hall, une servante âgée l’attendait pour le conduire à sa chambre.
Devant la porte de la chambre d’ami, au troisième étage, la servante lui dit poliment : « Veuillez sonner la clochette près du lit si vous avez besoin de quoi que ce soit, monseigneur. »
Riftan ne répondit pas et la congédia d’un geste. La servante descendit l’escalier, le laissant seul. Il entra dans la chambre, jeta la serviette qu’il tenait sur une étagère et se laissa tomber dans le fauteuil devant la cheminée. En se penchant pour retirer ses bottes, il aperçut une silhouette massive sous les couvertures de son lit.
Ses yeux se plissèrent, une irritation sourde l’envahissant. Ce n’était pas la première fois qu’une servante se glissait dans sa chambre et se faufilait sous les draps. Il se redressa d’un bond et marcha jusqu’au lit. Lorsqu’il tira brusquement la couverture, prêt à faire sortir la femme de force, il ne trouva pas une domestique du château, mais son épouse, endormie comme une enfant, les bras autour d’un oreiller.
Riftan se figea. Qu’ils en aient eu conscience ou non, depuis leur dispute, ils s’étaient traités avec une certaine froideur. Il était loin de s’attendre à ce qu’elle vienne dans sa chambre.
Son regard parcourut rapidement sa silhouette endormie. Recroquevillée sur le côté, la joue enfouie dans l’oreiller, elle avait l’ourlet de sa jupe remonté au-dessus de la cuisse. Son regard torturé descendit le long de son corps, tandis que la lumière du feu donnait à sa peau claire des reflets dorés. Sa robe fine épousait ses formes comme un liquide, dévoilant clairement ses mamelons saillants, le creux de son nombril et l’ombre entre ses cuisses.
Le feu lui monta dans les veines. Comme attirée par un aimant, sa main se referma sur l’épaule de Maxi.
« Maxi… »
À cet instant, l’odeur du vin lui assaillit les narines. Il s’interrompit et tourna la tête vers le plateau posé près du lit. Des assiettes en désordre et une bouteille vide y traînaient. Il prit le récipient presque vide et en avala une petite gorgée. L’alcool fort lui brûla les lèvres. Il poussa un long soupir.
« Ivrogne…
Il reposa la bouteille sur la table et se frotta les yeux, douloureux. Cette femme cherchait-elle à le torturer ? Il tapota nerveusement la table du doigt, mais cela ne suffisait pas à le détourner de l’envie de la regarder. Il tourna de nouveau la tête vers elle, sachant parfaitement qu’il ne ferait que se tourmenter davantage. Il ne voyait qu’elle, d’une beauté à couper le souffle.
À l’exception de ses joues rosies, sa peau brillait d’un éclat nacré. Il se revit la couvrir de baisers, son corps entier rougissant tandis qu’ils faisaient l’amour. Il laissa échapper un souffle tremblant. D’autres souvenirs affluèrent : ses cheveux auburn étalés sur l’oreiller, ses boucles retombant sur sa poitrine.
Son sexe se gonfla et se raidit douloureusement ; la sueur perla dans son dos. Il passa une main sur son visage. L’envie de la pénétrer était si violente que son corps faillit convulser lorsqu’il tenta de la réprimer. Il finit par céder et s’allongea près d’elle.
Il l’attira dans ses bras et lui caressa le sein. Elle marmonna dans son sommeil et se blottit contre lui. Son souffle chaud sur son cou lui enfonça dans le ventre un plaisir aigu, comme une lame. Il laissa échapper un gémissement sourd et pressa son bas-ventre palpitant contre le sien.
« Maxi…
Il frotta son mamelon tendu ; un gémissement pareil à un ronronnement s’échappa de ses lèvres. Pourtant, elle ne montra aucun signe de réveil. Impatient, il couvrit son cou de baisers, puis enfouit le visage dans ses cheveux pour en respirer le parfum. Cela faisait si longtemps. Il s’était retenu tout ce temps, et la situation à elle seule lui donnait l’impression qu’il allait jouir.
Un instant plus tard, il fut submergé par un dégoût intense de lui-même. Le voilà qui s’excitait en caressant une femme épuisée jusqu’à l’os. Il fixa le plafond pour calmer sa respiration, puis reporta son attention sur son visage.
Cette fois, il remarqua ses cernes et ses joues légèrement creusées. Son apparence actuelle se superposa à l’image de ses blessures graves, gravée dans son esprit. Il eut soudain l’impression qu’on lui versait de l’eau glacée dessus. Fermant les yeux avec force, il se redressa brusquement et s’assit au bord du lit en se frottant le visage.
« Bon sang… »
Alors qu’il se maudissait ainsi, Maxi remua sous le courant d’air frais qui l’effleura. Rassemblant toute sa maîtrise de lui-même, il remonta la couverture sur son épaule. Puis, se forçant à se lever, il s’éloigna pour jeter une bûche dans le feu. Il sentait l’énergie sexuelle refoulée lui broyer les muscles comme un étau. Il s’assit dans le fauteuil et poussa un soupir las.
Dehors, des dizaines de chariots chargés de bagages franchissaient la porte du château. Maxi traduisait un passage d’un texte ancien sur du parchemin. Elle s’approcha d’une fenêtre et se pencha pour mieux voir. Des soldats se précipitèrent vers les chariots ; quand ils retirèrent les peaux de cuir qui recouvraient les chargements, des centaines de lances et d’arbalètes en dégringolèrent.
Elle sentit son cœur s’alourdir. Cinq jours seulement s’étaient écoulés depuis leur arrivée au Château d’Ethylene, et les chevaliers se préparaient déjà à la guerre. Ils passaient le plus clair de leur temps à discuter stratégie dans la salle de guerre ou à superviser les exercices sur le terrain d’entraînement. Pendant ce temps, les mages s’absorbaient dans le déchiffrement des documents laissés par les mages noirs. La moitié de leurs découvertes devait être envoyée à la Tour des Mages à la première occasion, mais Maxi doutait que les Chevaliers du Temple laissent faire sans opposer de résistance.
« Venez voir ça ! » s’exclama Anette en faisant irruption dans la pièce. Elle posa une pile de parchemins sur un bureau. « Ce document retrace en détail l’histoire des mages noirs.
Maxi cessa de chercher du regard, par la fenêtre, les armures des Chevaliers du Dragon rouge et s’approcha du bureau.
Anette prit l’un des parchemins avec enthousiasme. « Regardez ! Il raconte comment ils se sont établis sur le plateau de Pamela.
« Il y a aussi un récit semblable ici, fit remarquer Maxi en désignant le document qu’elle traduisait.
Anette souffla, puis secoua vivement la tête. « Espèce d’idiote, ça n’a rien à voir ! Ça explique pourquoi ils ont quitté les ruines pour s’installer dans la cité des monstres.
Cela sembla éveiller l’intérêt de certains mages chevronnés, réunis autour du bureau d’en face pour déchiffrer des runes. Ils cessèrent de s’arracher les cheveux et s’approchèrent d’Anette.
« Qu’est-ce que ça dit ? demanda Geoffrey, les yeux brillants d’intérêt.
« Il y aurait eu une scission parmi eux. Entre les factions Hid et CaHid, que je suppose être des noms. Les deux camps se sont affrontés, et l’un d’eux a dû quitter les ruines.
« C’est tout ? Ce n’est presque rien, dit Royald en haussant les épaules. Nous l’avions déjà supposé. On a trouvé partout dans les ruines des traces de combat, et certains dispositifs dans la grotte servaient à se défendre contre les attaques magiques.
Il agita l’index d’un air suffisant et ajouta : « Ça signifie sans doute qu’il y avait un extrémiste violent parmi les mages noirs.
« Ce n’est même pas toi qui as fait cette découverte, dit froidement Miriam, perchée sur le rebord de la fenêtre. Arrête de faire le malin. Tout le mérite revient à maître Anton et maître Elena.
« Ce ne sont encore que des suppositions, mais nous en apprendrons peut-être davantage en traduisant ce document, fit remarquer Anette, toujours sûre de sa découverte.
La réaction de Maxi fut tiède. « Notre priorité… devrait être d’élaborer des stratégies pour attaquer la base des monstres. Ne devrions-nous pas nous concentrer d’abord sur la façon dont les monstres contrôlent les wyvernes ?
« Les mages d’Urd s’efforcent en ce moment même de déchiffrer cette rune. De toute façon, c’est une tâche au-delà de nos capacités, rétorqua Anette avec froideur. Puis elle haussa un sourcil. As-tu décidé de prendre part à la guerre ?
« J’ai l’intention d’en discuter avec mon mari… quand il sera moins occupé, grommela Maxi en tirant une chaise pour s’asseoir.
Sidina, qui somnolait sur le bureau, éclata de rire.
« Tu es encore fâchée à cause d’hier soir ? Tu t’es donné tout ce mal pour te glisser dans sa chambre, et il n’a même pas essayé de te toucher.
« Oh, tais-toi donc…