Chapitre 311
Chapitre 311 : Chapitre 72
Maxi se figea. Un silence gêné s’installa. Elle toussota, puis attacha une ceinture autour de sa taille en disant : « Les domestiques d’ici ignorent que je suis sa femme. Ils… ont dû supposer que je logerais avec les autres mages. » « Alors, tu aurais dû leur dire que tu voulais partager une chambre avec ton mari ! »
« C-cela m’a paru plutôt inconvenant ! Et… je suis ici non pas en tant que dame Calypse, mais comme mage de la Tour… Il m’a semblé préférable que je reste avec vous. »
Sidina se contenta de lui jeter un regard ensommeillé. Maxi balbutia : « Et puis… i-il aurait été indécent de le proposer… alors que Riftan lui-même ne semblait pas gêné par cet arrangement. »
« Qu’est-ce que c’est que ces sottises ? » Sidina secoua la tête, incrédule, puis s’installa dans l’eau. « Vous êtes mari et femme. C’est tout naturel que vous partagiez une chambre. Je ne te l’ai jamais dit, mais j’ai toujours trouvé étrange que vous dormiez sous des tentes séparées pendant toute l’expédition. »
Sans remarquer les joues rouges de Maxi, Sidina poursuivit, éclaboussant l’eau du bain en parlant.
« Vous êtes vraiment un drôle de couple. Vous tenez tellement l’un à l’autre, et pourtant vos rapports sont secs comme de la poussière. Je dois dire que vos disputes sont plutôt animées, mais après, vous recommencez aussitôt à marcher sur des œufs. »
« N-nous avons été séparés trois ans. Il nous faut simplement du temps pour nous réhabituer l’un à l’autre », marmonna Maxi, gênée. « Et puis, nos retrouvailles ont eu lieu dans des circonstances… inhabituelles. »
Sidina s’affairait dans son bain, faisant encore éclabousser l’eau. Comme elle ne disait plus rien, Maxi finit par se confier.
« À vrai dire… Riftan ne voulait pas que j’aille à la Tour des Mages. Nous nous sommes violemment disputés et… maintenant, nous ne savons plus comment nous comporter l’un avec l’autre. »
« Je m’en doutais », répondit Sidina. Elle repoussa la cloison et ajouta : « Mais tu veux vous réconcilier, n’est-ce pas ? »
« B-bien sûr. »
« Alors, vous avez d’autant plus de raisons de partager une chambre ! Vous n’irez nulle part si vous continuez comme ça. Que vous discutiez avec des mots ou avec vos corps, ce qu’il vous faut, c’est un peu de temps en tête à tête. »
Sidina remua l’index en parlant. Maxi rougit devant l’indécence de son amie, puis réalisa l’absurdité de recevoir des conseils conjugaux d’une jeune fille célibataire. Elle regarda Sidina avec scepticisme.
« N-nous finirions encore par nous crier dessus… si nous étions seuls », dit Maxi d’un ton boudeur.
Bien sûr, se retrouver seuls ne les amenait pas qu’à se disputer, mais elle n’avait aucune intention de dévoiler des détails aussi intimes. Recroquevillée sur la chaise devant la cheminée, elle enfouit son visage contre ses genoux.
Sidina poussa un soupir tout en faisant mousser ses cheveux. « Alors, commencez par parler avec vos corps. Il n’y a pas de meilleur remède aux problèmes de couple entre un homme et une femme. » « Et… comment le sais-tu, Sidina ? »
« C’est ce que disent tous les livres ! »
Maxi eut l’air sceptique. « D’après mon expérience… l’intimité ne résout p-pas tous les problèmes. »
« Eh bien, ce serait toujours mieux que de rester comme vous êtes. »
Comme Maxi ne répondait pas, Sidina fronça les sourcils, exaspérée. « Qu’est-ce que tu feras si les yeux de Sir Riftan se mettent à vagabonder ? Il n’est pas rare que les nobles aient des maîtresses secrètes et des enfants illégitimes. »
Maxi se raidit. L’espace d’un instant, son esprit se vida, comme si elle avait reçu un coup de masse de fer. Le visage blême, elle fixa son amie.
« R-Riftan ne ferait j-jamais une chose aussi abjecte ! » s’écria Maxi en se levant d’un bond.
« Il n’en a peut-être pas l’intention, mais je doute que cela empêche les autres femmes de lui tourner autour. Et puis, vous avez été séparés trois ans. Je suis sûre qu’il a été tenté plus d’une fois. Tu crois vraiment que sa fidélité n’a jamais vacillé ? Après tout, c’est un homme. »
Maxi ouvrit la bouche pour répliquer, mais les mots se fanèrent sur ses lèvres. Les souvenirs des femmes qui avaient ouvertement flirté avec Riftan pendant le festival lui revinrent en mémoire. Peu après, elle se rappela aussi les servantes qui gloussaient en l’observant à la dérobée tandis qu’il se lavait au puits.
Il y avait eu d’autres scènes de ce genre, même avant leur mariage. Ses visites au Château de Croyso déclenchaient de vives querelles entre les servantes, qui rivalisaient pour avoir la chance de lui apporter son eau de bain ou ses vêtements. Mais Riftan avait-il seulement accordé un regard à l’une d’elles ? Même des beautés renommées comme Rosetta et la princesse Agnes n’avaient jamais ébranlé sa détermination. Un homme comme lui n’aurait jamais cédé à la tentation.
Malgré sa certitude, Maxi eut soudain du mal à respirer. La simple idée qu’une autre femme puisse le toucher lui déchirait le cœur.
Tout en rinçant la mousse, Sidina dit d’un ton paisible : « Mon père était un homme agréable, mais il avait l’œil vagabond. Ma mère en a beaucoup souffert. Bien sûr, je ne pense pas que Sir Riftan soit comme mon père, mais mieux vaut rester prudente. Même les hommes les plus fidèles peuvent parfois dévier du droit chemin. »
Après s’être rincée à l’eau claire tirée de la bouilloire, Sidina sortit du bain et enfila ses vêtements.
« R-Riftan… ne ferait jamais ça », dit Maxi d’une voix étranglée.
Malgré ses paroles, elle ne cessait de se rappeler à quel point les désirs de Riftan étaient puissants. Une angoisse intense s’empara d’elle. Comme elle ne voulait pas le montrer, elle s’efforça de garder un ton aussi calme que possible.
« M-mais… je reconnais qu’il est étrange qu’un couple marié dorme dans des chambres séparées.
Je vais demander à un domestique de me conduire à sa chambre. »
Sidina applaudit, ravie.
« Tu vois, tu as trouvé la réponse ! »
Elle se précipita vers Maxi et lui prit les mains, les yeux brillants.
« Tu te souviens de ce qu’on a appris pendant nos séances de lecture ? Essaie tout ce soir. Fais de Sir Riftan ton esclave du plaisir, comme ça l’idée d’une autre femme ne lui traversera même plus l’esprit ! »
« T-tu devrais arrêter de lire ces histoires salaces ! » s’écria Maxi en dégageant ses mains. Elle sentit ses joues s’embraser.
Sidina affichait un sourire entendu. Maxi lui lança un regard assassin, attrapa sa robe de chambre et quitta la pièce.
Riftan s’adossa dans le bain et se frotta le visage avec une serviette humide. La vapeur semblait envelopper sa peau. Sentant ses muscles se détendre dans l’eau chaude, il tendit le bras vers son gobelet de vin.
Le bain où il se prélassait faisait partie d’un ensemble de baignoires en bois reliées entre elles. Une table à plateaux se trouvait au centre, à l’endroit où elles se rejoignaient, garnie de fruits séchés et confits au miel. Des gobelets de vin entouraient la table. Ces bains luxueux étaient courants dans les châteaux de la noblesse livadonienne, tout comme l’usage d’offrir aux invités une hospitalité somptueuse.
« Je suis étonné que vous ayez réussi à construire un bain aussi grandiose », marmonna Hebaron dans un soupir languide. « Le Château d’Ethylene n’était plus qu’une ruine quand nous sommes partis. »
Sejuleu, qui se prélassait dans la baignoire d’en face, sourit. « J’ai accordé la plus grande attention à cet endroit dès le début des travaux de restauration. Tu n’imagines pas à quel point le clerc de la paroisse m’a sermonné parce que j’avais fait construire un sauna avant la chapelle. »
Ulyseon, à côté de lui, se régalait. Il s’interrompit pour demander : « À ce propos, où sont passés tous les paladins ? »
Sejuleu haussa les épaules. « Ils sont allés voir le clerc de la paroisse. Ces hommes-là ne sauraient pas ce que signifie se reposer, même si on le leur expliquait en face. »
Riftan retira la serviette qu’il avait posée sur ses yeux et jeta un regard à Sejuleu.
« Tu crois qu’ils comptent contacter Osiriya sans attendre ? »
« Les Chevaliers du Temple arrivés les premiers ont déjà envoyé un message à Balbourne. Ils sont probablement allés se renseigner davantage sur le conclave papal. »
Après avoir contemplé d’un air pensif les gouttes d’eau au plafond, Riftan se pencha en avant et posa le coude sur son genou. De l’autre main, il puisa de l’eau pour se frotter le cou et l’épaule, tandis que la fatigue accumulée alourdissait ses membres.
Il s’essuya les yeux et demanda d’une voix légèrement rauque : « As-tu appris quelque chose au sujet des morts-vivants ? »
« J’ai enquêté dès que j’ai reçu ton message, et je crois que tu avais raison. Quelqu’un crée délibérément ces créatures abominables. Je n’ai pas encore réussi à identifier le coupable, cependant. Qui que ce soit, il n’a laissé aucune trace. »
Le visage de Sejuleu s’assombrit tandis qu’il poursuivait : « Je crois pouvoir affirmer que ma théorie sur les vestiges de l’armée des monstres semant le chaos sur tout le continent était fausse. Je suis certain qu’un petit nombre seulement se charge en secret de créer ces morts-vivants. »
« Une petite unité de monstres pourrait raser un village entier ? » objecta Ulyseon.
Sejuleu fronça légèrement les sourcils et se frotta la tempe. « Les villages attaqués étaient petits, sans la moindre défense. Sans compter que cet ennemi mystérieux maîtrise aussi la magie. Ils n’avaient aucune chance. »
Riftan fronça les sourcils. Si le commandant livadonien avait raison, cela signifiait que les mages noirs parcouraient le Continent occidental, semant derrière eux des morts-vivants cauchemardesques. Leur capacité à se mêler aux humains sans éveiller les soupçons expliquerait comment l’armée des monstres était au courant des affaires intérieures de chaque royaume. Ils auraient facilement pu recueillir des renseignements en se faisant passer pour des domestiques ou des marchands venus livrer des marchandises.
Tout était clair, désormais. Rien ne pourrait empêcher les Sept Royaumes de garder secrète la formation de l’armée de coalition humaine.
« Je me demande jusqu’où ils sont allés », marmonna Riftan.
Sejuleu le regarda, perplexe. « Qu’entends-tu par là ? »
« Les salauds qui parcourent le continent pour créer d’autres morts-vivants. Je me demande à quelle distance ils se trouvent de la base des monstres. Nous avons plus de chances de l’emporter si nous frappons avant qu’ils ne retournent au plateau de Pamela pour annoncer notre invasion. » « C’est vrai », répondit Sejuleu en hochant la tête. « J’ai consigné les endroits où les morts-vivants sont apparus. Ces informations devraient nous permettre de cerner leur emplacement. »
« À quoi bon, si le Conseil des Sept Royaumes met des semaines à se réunir ? » dit sèchement Hebaron en prenant son gobelet de bière. « Personne n’est plus lent à agir que les souverains, tu le sais bien. Je les vois déjà traîner jusqu’à Aquarias. »
Sejuleu lui adressa un sourire ironique. « Tu as déjà oublié notre nouveau pape ? Les souverains de chaque royaume sont déjà réunis à Osiriya pour célébrer son accession. Ils se réuniront sûrement dès qu’ils apprendront la nouvelle. »
Riftan fronça les sourcils. Quelque chose lui disait que tout cela faisait partie d’un plan minutieusement calculé.