Chapitre 302
Chapitre 302 : Chapitre 63
Quand Maxi reprit connaissance, le soleil couchant avait commencé à teinter le ciel de rouge. Elle fixa d’un air hébété les rayons écarlates qui filtraient par une ouverture en arche. Enveloppée dans d’épais fourrures, elle sentait le sol trembler sous elle.
Comprenant que quelque chose n’allait vraiment pas, elle agita frénétiquement les bras pour se redresser, mais ses membres lui semblaient lourds comme du coton imbibé d’eau. Elle gémit et parvint à se hisser sur son séant. Peu à peu, son esprit embrumé se remémora les instants qui avaient précédé son évanouissement. Elle bascula à quatre pattes et rampa vers l’ouverture de la toile pour regarder dehors. Une plaine crépusculaire défilait sous ses yeux.
Comprenant enfin qu’elle se trouvait dans un chariot, Maxi poussa un cri de désespoir. Depuis combien de temps était-elle inconsciente ? La peur et la confusion tourbillonnaient en elle tandis qu’elle regardait à droite et à gauche. Elle rampa vers l’arrière du chariot, comme si elle allait en sauter.
Le chariot s’arrêta brusquement. Les yeux pleins de larmes, Maxi foudroya du regard la tête qui venait de passer par l’ouverture de la toile.
« Tu es réveillée, dit Ruth en poussant un long soupir.
Elle le fusilla du regard, furieuse de sa trahison, puis demanda d’une voix étranglée : « D-Depuis combien de temps… suis-je inconsciente ?
— Tu es dans les vapes depuis un jour et demi.
Ses yeux s’écarquillèrent en comprenant tout le temps qui s’était écoulé. Rassemblant ses forces, elle tenta de se lever sur ses jambes vacillantes, mais Ruth se précipita vers elle et la repoussa sur le lit de fortune.
— Tu dois rester allongée. Ce paladin dément t’a paralysée avec sa magie. Il va falloir du temps à ton corps pour retrouver toutes ses capacités. Beaucoup de temps, même.
« P-Paralysée ? » répéta Maxi.
Elle s’en était doutée, mais elle n’arrivait toujours pas à croire qu’il était allé si loin…
Ruth paraissait tout aussi choqué. Les dents légèrement serrées, il ajouta : « Et il t’a assommée pour de bon. Il y est allé trop fort, sans doute parce qu’il n’a jamais utilisé ce sort que sur des monstres. C’est pour ça que tu as mis si longtemps à te réveiller.
Avant qu’elle ait pu protester, Ruth la repoussa sur la couverture étendue au sol. Ses membres faibles ne résistèrent pas et elle retomba lourdement. Ces quelques minutes passées assise l’avaient épuisée. Mais ses émotions, elles, menaçaient d’exploser. Elle avait peur de se mettre à hurler si elle ouvrait la bouche.
Tandis qu’elle s’efforçait de se contenir, une voix d’un calme exaspérant s’éleva :
« Tu devrais lui donner quelque chose à manger, maintenant qu’elle est réveillée. Nous ne lui avons donné que du vin ; elle doit être affamée et faible.
Maxi fusilla Kuahel du regard, mais celui-ci ne sembla même pas remarquer son hostilité. Il entra et tendit un bol à Ruth.
— Donne-lui ça pour l’instant. Le mage du vent l’a préparé. Il a dit que c’était une soupe de mandragore.
La maîtrise de Maxi céda quand il se retourna pour partir. « V-Vous n’avez… absolument pas le droit de me faire ça !
Kuahel tourna la tête vers elle. « J’ai juré de protéger les mages de la Tour. Je n’avais pas le choix : je devais t’empêcher de jeter ta vie aux orties.
« Q-Quelles absurdités ! N-N’avez-vous pas abandonné… Sidina, Maître Geoffrey et Maître Albern à la première occasion ?
« C’est justement pour éviter d’autres pertes que je devais t’en empêcher, répondit Kuahel avec une indifférence glaciale.
Incapable de contenir sa rage, Maxi se redressa en tremblant. Elle arracha à Ruth le bol en bois qu’il tenait et le lança au paladin.
Le bol le heurta à la poitrine avant de tomber au sol dans un claquement. La moitié de son contenu avait été renversée quand elle s’en était emparée, si bien que les dégâts furent malheureusement minimes.
Kuahel baissa les yeux vers le bol. « Je vais vous en apporter une autre portion.
« J-Je n’en veux pas ! » cria Maxi, la voix au bord des larmes. Kuahel haussa un sourcil ; elle mordit sa lèvre tremblante et croassa : « Je ne vous pardonnerai… j-jamais de m’avoir fait ça.
— Comme tu voudras.
Sur ces mots, il ramassa le bol et s’éloigna. Dès qu’il eut disparu de sa vue, Maxi sentit le peu de forces qui lui restait l’abandonner. Ne voulant pas renifler comme une idiote devant Ruth, elle se coucha en lui tournant le dos et retint ses larmes.
Elle entendit un soupir préoccupé, puis sentit une série de petites tapes maladroites dans son dos. « Sir Riftan reviendra. Il ne se laissera pas tuer si facilement, et Sir Ulyseon non plus. Avec eux deux, je suis certain que les autres s’en sortiront aussi.
« C-Comment pouvez-vous en être sûr ? I-Il n’y a ni nourriture… ni arbres p-pour faire du bois, par ici !
« Nous avons laissé de la nourriture et des chevaux dans la grotte. Je suis sûr qu’ils se débrouilleront, répondit Ruth d’un ton assuré.
Maxi le dévisagea, incrédule. « E-Et qui va s’occuper des chevaux ? Et si, Dieu nous en préserve, les monstres dévorent les provisions et les chevaux… qu’est-ce qu’ils feront ? Même s’ils parviennent à revenir, ils n’auront aucun moyen de regagner les ruines !
« Ma dame, ne soyez pas si pessimiste, répliqua Ruth, l’irritation perçant dans sa voix. Sir Elliot a proposé de les attendre quelques jours de plus dans la grotte. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter.
« S-Sir Elliot est resté là-bas ? » répéta-t-elle d’une voix absente.
Le soulagement l’envahit, mais l’inquiétude persistait malgré les assurances de Ruth. Elle savait bien quels dangers rôdaient dans ces lieux. Sir Elliot était sans conteste un chevalier exceptionnel, mais rester seul dans un repaire de monstres, sans même un mage pour le soigner, était beaucoup trop dangereux.
Voyant son visage s’assombrir, Ruth claqua doucement la langue. « Vous vous inquiétez vraiment pour la sécurité d’un chevalier talentueux ? Vous avez déjà oublié que vous avez essayé de partir seule pour la cité des monstres ?
« M-Mais…
Une brusque vague de vertige coupa court à sa protestation. Ruth remonta la couverture jusqu’à son cou et claqua de nouveau la langue.
— Ne parle plus. C’est le fait d’être restée paralysée près de deux jours qui te donne le vertige. Tu dois rester allongée jusqu’à avoir complètement récupéré.
« U-Une fois remise… je lui ferai subir le même sort », promit Maxi entre ses dents serrées.
Ruth secoua la tête et sortit du chariot.
Le lendemain, Maxi se sentit toujours aussi faible. Même si elle s’était sentie un peu mieux à son réveil, ses membres n’avaient pas plus de force que ceux d’un nourrisson. Marcher était déjà épuisant, alors corriger un Chevalier du Temple n’en parlons pas. Monter à cheval était hors de question, anéantissant tout espoir de s’éclipser pour chercher Riftan.
Elle ne pouvait que foudroyer du regard l’homme qui lui avait fait ça. Elle l’aurait étranglé si elle l’avait pu. Bien sûr, elle savait que même au meilleur de sa forme, elle n’aurait pas la moindre chance de lui égratigner la peau.
Maxi regarda dehors, désespérée. Des larmes lui montèrent aux yeux en voyant les Chevaliers du Temple chevaucher fièrement leurs montures. Tandis qu’on la transportait comme un bagage inerte, sans qu’elle sache si son mari était vivant, les paladins avançaient au trot, aussi calmement que d’habitude.
Après les avoir foudroyés d’un regard chargé de colère, Maxi se recroquevilla dans un coin du chariot et posa la tête sur ses genoux. La voix de Riftan résonna dans ses oreilles.
Je ne veux plus jamais avoir à revivre ça.
Elle ferma les yeux. Elle lui avait fait peur, avait-il dit.
Pourquoi n’avait-elle pas réussi à parler, à ce moment-là ? Pourquoi n’avait-elle pas pu lui dire qu’elle ne le quitterait plus jamais ? Qu’elle ne pourrait pas supporter de revivre ça ? À présent, elle n’en aurait peut-être plus jamais l’occasion.
Elle gémit en se prenant la tête entre les mains. En silence, elle se répétait les mêmes choses.
C’était impossible. Il avait promis de revenir sain et sauf ; il rentrerait donc auprès d’elle sans une égratignure. Elle avait beau se le répéter, son inquiétude ne s’apaisait pas.
« Nous y sommes presque !
La voix de Nevin arracha Maxi à ses pensées. Elle releva brusquement la tête et se pencha hors du chariot pour regarder devant elle. Une éblouissante paroi de roche blanche les dominait.
Elle s’humecta les lèvres avec anxiété. Les chevaliers du Dragon rouge se précipiteraient sûrement vers le repaire des monstres pour aider Riftan, mais rien ne garantissait que lui et les autres soient encore en vie. Maxi chassa aussitôt cette idée et marmonna pour elle-même, comme pour hypnotiser son esprit et le forcer à obéir.
Riftan était le Tueur de dragons. Il devait être sain et sauf. Il avait forcément dû se passer quelque chose pour l’empêcher de revenir.
Le chariot s’arrêta bientôt. En descendant tant bien que mal, Maxi aperçut une silhouette qui s’avançait vers eux. La démarche souple de l’inconnu contrastait avec sa carrure massive. Les yeux de Maxi s’écarquillèrent. C’était Hebaron. Il était venu jusqu’ici depuis les ruines pendant leur absence.
Les grands yeux perçants d’Hebaron parcoururent Ruth, Maxi, Nevin et les Chevaliers du Temple avant de se poser sur Kuahel. « Où avez-vous laissé les autres ?
« Ils ne sont pas revenus, répondit Kuahel d’un ton neutre en descendant de cheval.
Maxi aurait volontiers regardé Hebaron frapper cet homme, mais le chevalier se contenta de croiser les bras sur son torse musclé et de hausser un sourcil. Après un long moment, il indiqua la tente d’un signe de tête.
« Pourquoi ne pas entrer, pour que vous puissiez nous expliquer ?
Un peu déçue par son calme, Maxi se traîna vers la tente.
Ruth marcha à sa hauteur et lui soutint le bras. « Ce clerc t’a prise pour une ogresse ? À quel point son sort était puissant, pour que…
« J-Je peux marcher toute seule », dit Maxi en repoussant son bras avec obstination avant de se glisser sous la tente. Elle détestait qu’on la traite comme une enfant sans défense.
Alors qu’elle titubait à l’intérieur, Anette l’accueillit en fronçant ses sourcils broussailleux. « Tu es blessée ?
À la vue de son amie, les yeux de Maxi se remplirent de larmes de joie. Comprenant aussitôt que quelque chose n’allait pas, Anette se leva d’un bond et se précipita vers elle.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Elle jeta un regard interrogateur à Ruth et Nevin, qui étaient entrés derrière Maxi. « Où est Sidina ? Et Maître Geoffrey ? Maître Albern ?
Le visage accablé de Nevin suffit à Anette. Elle prit un air grave…
L’air accablé de Nevin suffit à Anette comme réponse. Son visage s’assombrit.