Chapitre 301
Chapitre 301 : Chapitre 62
Le visage de Maxi s’assombrit d’inquiétude.
Remarquant son trouble, Elliot la rassura : « Ne vous inquiétez pas, ma dame. Il reste encore du temps avant la date convenue. Nous sommes simplement revenus plus tôt. Le commandant devrait être de retour demain, dans la journée. »
Son sourire bienveillant la réconforta.
« Mais surtout, comment s’est déroulée l’enquête ? A-t-elle porté ses fruits ? » demanda Nevin en remuant la marmite suspendue au-dessus du feu.
Maxi leur raconta en détail l’existence de la ferme d’élevage de basilics et du tunnel secret qui menait à la base des monstres. Tout ouïe, Nevin lui servit un bol de soupe. Elle accepta sa ration et la dévora avec appétit. Ruth, qui était épuisé, se remplit lui aussi un bol.
Pendant qu’ils se reposaient, Kuahel et ses hommes se réunirent dans un coin pour discuter. Elliot alla vérifier les chevaux. Maxi observait les chevaliers d’un air distrait quand Ruth se pencha vers elle et marmonna quelque chose en langue elfique.
Elle cligna des yeux, incapable de comprendre ce qu’il avait dit. Nevin, en revanche, sembla saisir aussitôt. Il fixa Ruth avec stupeur, mais garda la bouche résolument close, manifestement peu désireux d’adresser la parole au traître. Puis il retourna sans un mot à sa soupe.
« Je suis désolée… mais je ne maîtrise pas très bien l’elfique », avoua Maxi d’un ton maussade.
Ruth soupira et répéta lentement, en choisissant des mots bien plus simples : « Je crois que les Chevaliers du Temple nous surveillent. »
Maxi dévisagea Ruth sans comprendre, puis son regard fila vers Kuahel. Le chevalier du Temple réagit aussitôt et tourna vers elle ses yeux perçants. Elle tressaillit et détourna le regard.
« P-Pourquoi… pensez-vous cela ? » demanda-t-elle à Ruth en elfique, avec difficulté.
« Tu ne l’as pas remarqué ? J’ai eu l’impression qu’ils nous surveillaient pendant toute l’enquête… non, même avant ça. Ils ont fait très attention à nous garder dans leur champ d’influence. Je sens qu’ils observent le moindre geste des mages. »
« Même si c’était vrai, ce ne serait pas si étrange », intervint Nevin, qui ne parvenait plus à garder le silence. « Nous coopérons par nécessité, mais l’Église et la Tour des Mages sont comme l’huile et l’eau. Je ne doute pas que l’Église désapprouve notre proximité avec la magie des mages noirs. Il est naturel qu’elle se méfie de voir la Tour des Mages mettre la main sur des connaissances dangereuses. »
Maxi ne comprit pas la réponse de Ruth, qui avait fusé trop vite. Leur dispute se poursuivit jusqu’à ce que les Chevaliers du Temple les rejoignent près du feu.
Maxi repassa les paroles de Ruth dans sa tête. Y avait-il eu quelque chose d’étrange dans le comportement des Chevaliers du Temple ? Comme la plupart des paladins ne prononçaient pas un mot, impossible de deviner ce qu’ils pensaient. Même s’ils cachaient quelque chose, comme Ruth le soupçonnait, elle n’avait aucun moyen de découvrir quoi.
Perdue dans ses pensées, elle finit par céder à l’épuisement de la journée.
Grimper et redescendre la montagne enneigée lui avait épuisé toutes ses forces. Avec l’estomac plein, elle avait de plus en plus de mal à garder les paupières ouvertes.
Elle s’excusa et alla s’allonger sur un tapis, près du brasero. Alors qu’elle sombrait dans un profond sommeil, elle espéra que Riftan serait là lorsqu’elle ouvrirait les yeux.
Mais ce vœu resta vain. Le groupe parti explorer la ville ne reparut pas, même le lendemain à midi. Maxi faisait les cent pas devant l’entrée de la grotte, rongée par l’inquiétude. De temps à autre, elle grimpait sur un rocher pour scruter les alentours. Elle avait beau se frotter les yeux, aucune des silhouettes qui se dessinaient n’était humaine. Le silence dans la grotte devenait étouffant à mesure que le soleil descendait.
« Que comptez-vous faire s’ils ne reviennent pas demain ? » demanda Nevin, rompant enfin le silence.
Tous les regards se tournèrent vers Kuahel. La décision ne dépendait que de lui.
Kuahel, l’air plongé dans ses pensées, fixa le feu avant de répondre : « Nos provisions s’épuisent. Nous ne pouvons pas continuer à les attendre. »
« Ils ont peut-être des ennuis. Ne devrions-nous pas aller les aider avant qu’il ne soit trop tard ? » protesta Elliot.
Kuahel tourna vers lui ses yeux calmes. « Vous suggérez de mettre nos vies à tous en danger ? »
« C’est… »
Maxi sentit le regard d’Elliot se poser brièvement sur elle et se mordit la lèvre. Quand il se tut, elle n’y tint plus. Elle se leva d’un bond et se dirigea vers l’écurie.
Après des jours passés enfermés dans une grotte étroite, les chevaux étaient tous nerveux. Dès qu’elle aperçut Maxi, Rem se mit à taper du sabot avec agitation. Après avoir calmé la jument, Maxi jeta un coup d’œil à Talon. Le destrier se tenait dans un coin, la tête haute et l’allure grave.
Maxi s’approcha avec précaution. Talon ne bougea pas tandis qu’elle lui caressait l’encolure. Elle sourit doucement. On aurait dit que le cheval daignait la tolérer. Mais quand les pensées tumultueuses l’assaillirent de nouveau, son sourire s’effaça aussitôt.
Le lendemain, lorsque le groupe de Riftan ne fut toujours pas revenu, Kuahel, Elliot et Nevin se mirent à discuter de la suite. Leurs compagnons disparus devaient eux aussi manquer de provisions. S’ils n’étaient pas revenus malgré cela, c’était forcément qu’ils avaient rencontré un problème.
« La situation est bien plus grave que vous ne le pensez », déclara Kuahel d’un ton grave. « S’ils ont été repérés, nous sommes tous en danger, y compris ceux qui se trouvent aux ruines. Nous devons rentrer au plus vite. »
« Et abandonner les autres ? » rétorqua Nevin avec véhémence. « Je refuse ! Et s’ils parviennent à s’échapper ? Ils mourront de faim en revenant et en découvrant que nous sommes partis ! »
« Si nous restons plus longtemps, c’est nous qui mourrons de faim », répliqua froidement Kuahel. « Si cela vous inquiète tant, nous pouvons leur cacher des chevaux et de la nourriture ici au cas où ils reviendraient. Mais nous ne pouvons pas nous attarder une minute de plus. À force de retarder notre départ, nous risquons de ne pas atteindre les ruines. »
Nevin allait répondre, mais Kuahel le coupa froidement : « Ne m’accusez pas de ne penser qu’à sauver ma peau. Le sort du continent occidental est en jeu. Nous ne pouvons pas mettre en danger des dizaines de milliers de vies pour sept personnes. »
Un lourd silence s’abattit sur eux. Après avoir attentivement observé chacun de leurs visages,
Kuahel ajouta avec fermeté : « Cela fait déjà deux jours que la date convenue est passée.
S’ils ne sont toujours pas revenus demain à midi, nous devrons partir. »
Le visage d’Elliot se crispa, mais il garda la bouche fermée et ne protesta pas.
Maxi était certaine qu’il serait parti seul secourir Riftan si elle ne l’avait pas retenu. Après avoir contemplé le feu en silence, le visage livide, elle se leva sans un mot et se glissa dans son sac de couchage.
Au cœur de la nuit, elle se leva discrètement. Tous les chevaliers étaient étendus près du feu, immobiles, le dos tourné vers elle. Ils semblaient profondément endormis, mais elle était certaine que leurs sens trop aiguisés les alerteraient au moindre geste suspect.
Faisant mine d’avoir besoin de se soulager, Maxi se faufila dans l’écurie. Elle s’approcha silencieusement de Talon et le sella. Elle vit Rem renâcler pour protester, mais fit semblant de ne rien remarquer. Puis elle guida doucement Talon vers la sortie de derrière, aménagée pour évacuer le fumier.
À l’extérieur de la grotte se trouvaient les sacs de nourriture qu’ils avaient cachés la veille : la ration réservée par Kuahel au groupe de Riftan. Maxi les empila sur la selle et les attacha avec une corde. Alors qu’elle s’apprêtait à monter Talon, une main lui agrippa l’épaule. Elle sursauta.
« Je le savais », cracha Ruth, le visage fermé. « Je savais que tu ferais ça. »
Affolée, Maxi lui plaqua aussitôt la main sur la bouche. Ruth fronça les sourcils et repoussa sa main.
« Tu dois bien le savoir toi-même, mais tu es folle ! »
« B-Baisse la voix ! » siffla Maxi en jetant un regard inquiet vers la grotte.
Ruth regarda Maxi, puis Talon, d’un air réprobateur.
« C-Comment… as-tu deviné ? » demanda-t-elle en essayant de prendre l’air le plus enjoué possible.
« Comment ne l’aurais-je pas deviné ? Tu n’as pas prononcé un mot de la nuit. C’était évident que tu mijotais quelque chose », répondit-il. Ses mots lui martelèrent le crâne comme le bec d’un pic. Il s’interrompit et poussa un profond soupir. « Qu’est-ce que tu comptais faire toute seule ? T’infiltrer dans la base des monstres ? »
« J-Je suis peut-être imprudente… mais je ne suis pas idiote ! » rétorqua Maxi à voix basse. « Je compte me cacher près de la ville et la surveiller aussi discrètement que possible. J-Je pourrais peut-être retrouver Riftan grâce à la magie de traçage. »
« Et après ? Qu’est-ce que tu comptais faire ensuite ? »
Les épaules de Maxi se raidirent à cette voix glaciale. Elle tourna la tête et aperçut Kuahel Leon, adossé à un rocher.
« Son groupe compte de meilleurs mages que vous », dit-il en s’avançant lentement. « Sans parler de la compétence de Riftan Calypse, un épéiste chevronné qui a traversé toutes sortes d’épreuves. Que feriez-vous face à une situation qu’eux-mêmes ne pourraient pas surmonter ? »
« Je sais… Je ne peux pas faire grand-chose ! » répliqua Maxi en relevant le menton avec obstination. « M-Mais je peux au moins observer la situation et leur apporter des provisions ! Ils ont sûrement épuisé leurs rations à l’heure qu’il est. »
« La base des monstres se trouve à une journée de marche d’ici », dit froidement Kuahel. « S’ils peuvent s’en sortir, ils ne mourront pas après quelques jours sans nourriture. Mais s’ils ne parviennent pas à se libérer, peu importe qui part à leur secours, ce sera inutile. »
« V-Vous êtes vraiment un h-homme sans cœur ! » Maxi chercha désespérément son regard, puis ses émotions débordèrent. « Vous ne comprenez donc pas ? J-Je ne vais pas abandonner mon mari dans un endroit pareil ! Je dois faire t-tout ce que je peux ! » *Ce qui n’est rien. Vous ne feriez que mettre votre vie en danger.*
Le visage de Maxi s’empourpra. La rage bouillonnant en elle, elle ne sentait plus le froid mordant.
« E-Et en quoi cela vous regarde-t-il ? » lança-t-elle avec amertume. « Que sept ou huit personnes meurent… ça ne devrait pas changer grand-chose pour vous ! Alors pourquoi vous en mêler ?! »
Kuahel ne se laissa pas troubler par ses reproches acerbes.
Maxi agrippa les rênes de Talon et poursuivit d’une voix ferme : « M-Ma mission était de vous aider à localiser la base des monstres sur le plateau de Pamela, et je l’ai accomplie. Ce que je fais ensuite, c’est m-ma décision. Et j’ai choisi… de rejoindre mon mari ! »
Un instant de silence passa tandis que Kuahel l’observait. Puis il répondit d’un ton neutre :
« Si vous êtes si déterminée, je ne peux rien faire. »
Maxi le dévisagea avec méfiance, puis finit par se détendre. À cet instant, une grande main se rua vers elle et lui couvrit le visage. Prise au dépourvu, elle voulut la repousser, mais une lueur passa devant ses yeux. Toute force quitta son corps.
Chancelante, elle s’affaissa dans les bras de Kuahel. Elle leva vers lui un regard incrédule. Ses yeux verts étaient la seule chose qui trahissait la moindre émotion : une lueur indéchiffrable. Il leva la main au-dessus de son visage. Bientôt, elle sombra dans les ténèbres…