Chapitre 299
Chapitre 299 : chapitre 60
« Pourriez-vous dresser une barrière ici ? »
Kuahel interrompit le déploiement d’une couverture sur le sol glacé et désigna le côté du rocher.
Maxi s’approcha en titubant, les jambes flageolantes, et invoqua une barrière pour couper le vent.
L’effort lui arracha le peu d’énergie qui lui restait, et elle s’affaissa, épuisée. Pendant ce temps, Kuahel transforma la toile qui lui avait servi à transporter ses affaires en un petit auvent.
Maxi peinait à garder les paupières ouvertes tandis qu’elle le regardait allumer un feu à même la terre. Ils n’avaient pas emporté de bois. Elle se demanda en silence comment il comptait s’y prendre. Lorsqu’il parvint à faire prendre le feu, elle plissa les yeux et distingua sous les flammes un tas de plumes rouges.
« Q-Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle, le regard vague.
« Des plumes de basilic. Il y en avait un tas d’un côté de la grotte, alors j’en ai pris quelques-unes. »
Se demandant quand il avait réussi à en subtiliser, Maxi fixa le chevalier d’un air hébété. Il continuait à disposer des pierres sur les plumes enflammées pour empêcher le vent de les disperser.
« Je me suis soudain souvenu qu’on m’avait dit que les plumes de basilic étaient très prisées comme combustible à Balto, car elles ne s’éteignaient pas une fois allumées, expliqua-t-il. Je suis content d’y avoir pensé. »
Clignant des yeux avec lassitude, Maxi tenta d’imaginer le commandant des Chevaliers du Temple fourrant des plumes dans sa poche. Un petit rire lui échappa. Kuahel la dévisagea, déconcerté, manifestement troublé par le gloussement d’une femme au bord de l’effondrement.
Maxi secoua la tête pour dissiper son regard interrogateur. « N-Nous devrions… sans doute manger quelque chose. »
« Je vais ramasser de la neige. »
Kuahel prit sa gourde et passa derrière la barrière. Pendant ce temps, Maxi sortit les rations de secours du sac. La poche contenait deux tranches de viande séchée, un morceau de pain et un bout de fromage. Dépitée, elle contemplait ce maigre repas lorsque Kuahel lança devant elle une bourse en cuir.
« Il devrait y avoir du lard et du vin là-dedans. »
Elle hésita avant de sortir les provisions. Après avoir coupé les ingrédients gelés en dés à l’aide d’un couteau, elle les versa tous dans l’eau bouillante pour préparer un ragoût tout simple. Leur repas improvisé fut prêt, et ils s’installèrent près du feu pour apaiser leur faim.
La nuit était tombée et le vent soufflait plus fort. Maxi regarda avec inquiétude la montagne rocheuse et désolée, ensevelie dans l’obscurité. Elle se souvint du temps où elle était restée prisonnière d’une grotte avec Riftan. Elle n’avait pas eu peur, alors. En vérité, elle n’avait éprouvé que du bonheur à se retrouver seule avec lui.
L’idée de passer la nuit avec cet homme froid qu’elle connaissait si peu la tendit. Elle ramena ses genoux contre elle et se recroquevilla dans sa cape. À cet instant, elle sentit un poids tomber sur ses épaules.
« Vous devriez dormir. Nous repartirons dès l’aube. »
Maxi baissa les yeux vers la couverture que Kuahel avait posée sur elle. « M-Mais… elle est à vous, Sir Kuahel. »
« Vos affaires sont avec les Chevaliers du Dragon rouge, n’est-ce pas ? » fit-il remarquer en jetant une autre plume rouge dans le feu. « Je préférerais que vous ne mouriez pas de froid. S’il vous arrivait quelque chose, je devrais affronter Calypse avant que nous puissions commencer cette guerre contre les monstres. J’aimerais m’épargner cette peine. »
Le visage de Maxi s’empourpra de colère. Elle avait l’impression qu’il se moquait de l’attachement aveugle de Riftan à son égard.
« Même s’il m’arrivait quelque chose… je doute que Riftan vous en tienne responsable, Sir Kuahel », dit-elle d’un ton glacial.
« Ne me dites pas que vous le croyez vraiment. »
Elle ouvrit la bouche avec colère pour répliquer, puis s’interrompit en se rendant compte qu’elle ne pouvait pas le contredire.
Kuahel ramassa une autre pierre, la jeta dans le feu et déclara d’un ton sec : « Je ne l’aurais pas cru du genre obsessionnel, mais il se montre étonnamment déraisonnable dès qu’il s’agit de vous. »
Maxi plissa les yeux, intriguée par son ton énigmatique. « Qu’entendez-vous… par là ? »
« Exactement ce que je viens de dire. »
Le chevalier s’adossa au mur et allongea une jambe. Il rappelait à Maxi un chat alangui devant une cheminée. Elle le regarda verser un peu de vin dans une petite coupe et y goûter.
« Cet homme est une bête, dit-il sans détour. Je l’ai toujours vu comme un monstre solitaire, que personne ne pourrait comprendre. »
« C-Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Je… »
Maxi bondit sur ses pieds et manqua de faire s’effondrer leur auvent. Elle se rassit et lança un regard indigné au Chevalier du Temple.
« V-Vous ne savez rien de Riftan ! Beaucoup de gens autour de lui… »
« … l’estiment. C’est un chevalier honorable… qui a accompli bien des bonnes actions pour son peuple. V-Votre description est infondée et partiale ! »
« Les gens qui l’entourent et ce qu’il a accompli n’ont aucune importance. Je parle de sa nature profonde », répliqua-t-il avec indifférence en retirant son ceinturon d’épée pour le poser à côté de lui. Son indignation ne semblait pas l’affecter.
Maxi le foudroya du regard, pleine de ressentiment, puis reprit d’un ton plus calme : « Je ne comprends pas comment vous avez pu en arriver à une idée aussi absurde. Riftan… n’est pas un monstre. C’est un homme… »
« … comme les autres. »
Le Riftan qu’elle connaissait dissimulait sa vulnérabilité et sa sensibilité à la douleur derrière une façade impénétrable. Le paladin, lui, semblait le voir sous un jour tout à fait différent. Elle voulut soudain savoir ce qui lui avait donné cette impression.
« N’avez-vous pas… combattu à ses côtés pendant la Campagne du Dragon ? J’ai entendu dire que Riftan avait joué un rôle important dans la mort du dragon. »
« C’est vrai », acquiesça aussitôt Kuahel.
« Alors, pourquoi… avez-vous une si mauvaise opinion de lui ? »
Le Chevalier du Temple ne lui répondit pas tout de suite. Il contempla longuement les flammes dansantes avant d’ouvrir lentement la bouche. « C’est à cause de son état d’esprit peu conventionnel. Pour le dire en termes élogieux, c’est un homme remarquable. En termes moins flatteurs, il frôle dangereusement l’hérésie. » Maxi fronça les sourcils, sans comprendre ce qu’il voulait dire.
Kuahel jeta une autre plume dans le feu. « Vers la fin de la Campagne du Dragon, beaucoup perdirent l’envie de se battre et commencèrent à déserter le camp. Même si nous avions soigneusement préparé notre prochaine manœuvre, nos chances de réussir étaient minces, et nombre de nos hommes s’attendaient à mourir. Même ceux qui gardaient espoir étaient rongés par la peur, ce qui semait la confusion. Les chevaliers de haut rang s’employaient à maintenir l’ordre parmi les troupes. Mais même au cœur d’un tel chaos… cet homme… » Il s’interrompit, les yeux tournés vers l’obscurité, comme s’il cherchait ses mots. Il finit par reprendre : « Cet homme a essayé de comprendre ce qui se passait dans l’esprit du monstre. »
« Que… voulez-vous dire ? »
« Exactement cela », répéta-t-il.
Comme Maxi continuait de le regarder, attendant des précisions, il fronça les sourcils, légèrement irrité par ses questions incessantes.
« Tandis que tout le monde s’efforçait de se préparer au pire, dit lentement Kuahel… »
« Calypse a tenté de tout voir à travers les yeux du dragon, comme s’il jouait aux échecs. Les pensées de Sektor, ses désirs… Il voulait savoir comment ce monstre, ivre de sa propre toute-puissance, verrait les humains, et pourquoi il ne faisait rien alors que ces humains fouillaient son territoire. Il a cherché à lire dans l’esprit du dragon. »
Ses yeux froids se posèrent sur Maxi.
« Et il y est parvenu. Sans lui, la campagne aurait été un échec cuisant. »
Un frisson étrange parcourut Maxi tandis qu’elle plongeait le regard dans les yeux tranquilles du paladin. Elle eut l’impression qu’il avait condensé plusieurs événements en une seule histoire. Mais, connaissant son caractère, elle doutait qu’il lui en dise davantage.
Après un instant, elle demanda : « J-Je ne comprends toujours pas. Pourquoi cela… vous donne-t-il une si mauvaise opinion de lui ? »
« Vous ne voyez donc pas ? » dit Kuahel, fronçant les sourcils comme un maître d’école face à un élève stupide. « Le simple fait qu’il ait essayé de comprendre un tel monstre le rend déjà singulier, mais il y est aussi parfaitement parvenu. En somme, Calypse est capable de penser comme un monstre. »
Percevant une pointe de malaise dans sa voix, Maxi protesta : « N-Ne jugez-vous pas trop vite ? J’ai peur… que vous ne voyiez mon mari sous un jour très négatif. »
« Je n’ai rien contre votre mari. »
Maxi ricana. « Q-Qui pourrait croire ça ? Dois-je vous rappeler… que vous critiquez chacun des actes de Riftan ! »
Le chevalier du Temple fronça à peine les sourcils. « Je crois que c’est vous qui êtes partiale. C’est votre mari qui critique chacun de mes actes. » « Il ne faisait que donner son avis. »
Lorsque Kuahel plissa les yeux devant son parti pris manifeste, Maxi tressaillit et baissa le regard.
Le silence gêné fut rompu par Kuahel, qui avait repris son expression impassible. « Je ne vois pas l’intérêt de cette discussion. Vous devriez dormir. Nous devrons repartir dès l’aube. »
« Quand avons-nous fait autrement ? » répliqua froidement Maxi avant de s’allonger en lui tournant le dos.
Les paroles de Kuahel au sujet de Riftan tourbillonnaient dans son esprit. L’idée qu’il puisse avoir des facettes cachées, qu’elle-même ignorait, l’angoissait. Elle voulait le comprendre tout entier, le connaître parfaitement. Pas seulement comme amant, mais aussi comme seigneur et comme chevalier.
Riftan, pourtant, s’efforçait de la tenir à distance. C’était sa faute à elle, d’être partie après qu’il lui avait ouvert son cœur. Même si son départ avait été inévitable, il l’avait profondément blessé.
Son cœur s’ouvrirait-il de nouveau ? Maxi chassa cette pensée sombre. Ils n’avaient besoin que de temps. Une fois cette mission achevée, ils auraient tout le temps du monde pour apprendre à se connaître. Après avoir contemplé les ombres vacillant sur la roche, Maxi ferma les yeux comme pour prier.
Maxi et Kuahel repartirent le lendemain, avant l’aube. Ils devaient contourner une montagne pour rejoindre l’itinéraire qu’ils avaient prévu, et ce détour imprévu poussa Kuahel à accélérer le pas. Il la pressa d’avancer sans lui accorder le moindre repos. *C’est sans doute ainsi que se sentent les chevaux quand on les éperonne*, songea Maxi en gravissant péniblement la pente rocheuse, à bout de souffle.
Des perles de sueur se formèrent sur son front malgré le froid glacial, et ses mollets étaient raides, prêts à éclater. Pourtant, Kuahel refusa de leur accorder une seconde de répit.
« P-Pouvons-nous… faire une petite pause, je vous en prie ? » finit par supplier Maxi.
Même si elle détestait se plaindre, elle craignait de mourir pour de bon s’ils continuaient ainsi. Kuahel tourna la tête et l’examina attentivement, puis finit par s’arrêter.
Son soupir de soulagement fut interrompu lorsque le Chevalier du Temple leva la main devant son visage, lui lança un sort de guérison et la remit en marche. Pour la première fois de sa vie, Maxi fut saisie d’une violente envie de pousser quelqu’un du haut d’une falaise.
Kuahel se retourna lorsqu’il remarqua que Maxi s’était arrêtée.
« Pourquoi ne bougez-vous pas ? » lança-t-il par-dessus son épaule.
Maxi se sentit complètement abattue et entreprit de redescendre en s’agrippant à la pente rocailleuse.