Chapitre 298
Chapitre 298 : Chapitre 59
Maxi fixa Kuahel d’un regard hagard, puis ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle atterrit sur les fesses dans un bruit sourd. Autour d’eux, les torches des gobelins jonchaient le sol de la grotte, toujours allumées. Un silence inquiétant pesait sur eux comme un nuage noir.
Kuahel examina le fond du passage. S’étant assuré qu’aucun danger ne les menaçait dans l’immédiat, il rengaina son épée élégamment recourbée en croissant de lune.
« Ce passage doit mener quelque part.
Sa voix calme tira Maxi de sa torpeur. S’efforçant de reprendre ses esprits, elle dit : « J-je crois… qu’on devrait d’abord chercher un moyen d’ouvrir la porte. »
Elle se releva en tremblant, prenant appui sur le mur, et sentit quelque chose heurter son talon. Surprise, elle baissa les yeux. Une tête de gobelin la fixait. Elle sursauta, étouffant un cri. À la lumière vacillante des torches, le visage rouge sombre du monstre, tordu par la douleur, apparaissait crûment.
Luttant contre l’envie de vomir, elle détourna le regard. Elle venait apparemment de vivre un nouveau traumatisme lié aux gobelins.
« Laissez-moi faire », dit Kuahel dans un soupir.
Maxi jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et le vit donner un coup de pied dans la tête du gobelin avec sa botte ferrée. Celle-ci roula jusqu’au corps décapité. Il lança sur la dépouille le chiffon dont il s’était servi pour essuyer son épée. Bientôt, des flammes bleues se répandirent sur les cadavres des monstres.
Horrifiée, elle se couvrit le visage de sa manche. Les flammes dévorèrent les corps en un rien de temps, ne laissant que des cendres. Après avoir dispersé négligemment les restes du pied, Kuahel haussa un sourcil.
« Pourquoi êtes-vous encore là ? N’aviez-vous pas dit que vous alliez ouvrir la porte ? »
« J-j’allais m’y mettre. »
Maxi se retourna à la hâte pour examiner de nouveau la tête de serpent. De toute évidence, ce mécanisme fonctionnait autrement que ceux qu’ils avaient trouvés dans les ruines. Elle eut beau le manipuler dans tous les sens, rien ne bougea. Se mordant la lèvre, elle étudia la rune gravée sur le mur. Elle avait supposé qu’elle ne serait pas difficile à comprendre. Après tout, les gobelins avaient réussi à s’en servir. Mais plus elle la déchiffrait du regard, plus elle se rendait compte qu’elle n’y comprenait rien.
Abattue, Maxi fronça les sourcils.
Sir Kuahel Leon s’approcha derrière elle et demanda d’un ton sec : « Il y a un problème ? »
« J-je n’arrive pas à comprendre comment ça fonctionne », avoua-t-elle, les joues en feu.
Kuahel fronça les sourcils et tira sur la tête de serpent. En vain. Il se plaça alors devant la porte d’acier et cogna dessus du poing, comme pour en évaluer l’épaisseur.
« Nous pourrions défoncer la porte, mais je préférerais ne laisser aucune trace de notre intrusion. »
« R-Ruth… pourra peut-être comprendre comment l’ouvrir de l’autre côté. »
Maxi s’approcha de lui et colla l’oreille contre l’acier. Elle entendit vaguement la voix agitée d’Elliot, ainsi que Ruth qui s’efforçait fébrilement de le calmer. Le brusque tour qu’avaient pris les événements semblait les avoir tous deux bouleversés. Elle se mordit la lèvre avec anxiété.
« Je crois que les autres s’inquiètent pour nous. Q-Qu’est-ce qu’on devrait faire ? »
« C’est pour vous qu’ils s’inquiètent », rectifia sèchement Kuahel avant de faire volte-face.
Il ramassa une torche et s’engagea dans le passage obscur. Maxi, qui palpait le mur à la recherche d’autres mécanismes, le regarda avec inquiétude.
« O-Où allez-vous ? »
« Nous ne pouvons pas rester ici éternellement. Ce passage mène forcément quelque part. Je dois découvrir où. »
« Vous êtes fou ? » s’écria Maxi.
Elle se couvrit aussitôt la bouche quand sa voix résonna contre la pierre. Puis elle trottina derrière lui et le réprimanda à voix basse : « Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire, t-tous les deux ? C’est trop dangereux ! On devrait d’abord trouver comment ouvrir la porte, pour pouvoir… »
« Nous n’avons pas de temps à perdre », trancha Kuahel sans ralentir. « Et si j’ai raison, ce passage est probablement relié à la base des monstres. Il est essentiel de le vérifier. »
Maxi ouvrit de grands yeux. « Vous pensez que ça mène à la base des monstres ? »
« Les gobelins n’étaient pas armés et ne portaient pas d’armure. Il est peu probable qu’ils aient parcouru tout ce chemin depuis la ville sans aucune défense. Ce qui signifie…
qu’ils ont emprunté une voie sûre, à l’abri des menaces extérieures. »
Il fit apparaître une boule de feu dans sa main pour éclairer le tunnel sombre, qui semblait interminable.
« Ou bien ils ont une autre cachette que la ville. Dans les deux cas, nous devons en avoir le cœur net. »
« M-Mais… c’est trop dangereux ! Si quelque chose tournait mal… »
Kuahel s’arrêta et la fixa intensément. Il semblait peser le pour et le contre. Maxi recula instinctivement devant l’éclair de brutalité pure qu’elle avait aperçu sous son masque froid.
La peur commença à la ronger. Était-il prudent de rester seule avec cet homme ? Elle ne savait presque rien de lui. Il se pouvait qu’il se soucie fort peu de sa sécurité — ou de sa vie. Tout au long du voyage, il lui avait montré qu’il était prêt à prendre tous les risques et à faire n’importe quel sacrifice pour mener sa mission à bien.
Comme s’il avait perçu sa peur, Kuahel prit un air cynique. « Je doute que vous demander de me faire confiance vous rassure beaucoup. Je ne propose pas de suivre ce tunnel jusqu’au bout. Si j’ai raison, vous devriez pouvoir utiliser de nouveau votre sort de traçage après nous être éloignés d’une certaine distance de l’élevage de basilics. Nous irons jusque-là, pas plus loin. Vous pourrez ensuite nous dire où mène ce tunnel grâce à votre magie. »
« J-je… C’est une bonne idée. Ils n’auraient certainement pas placé des runes d’entrave magique plus loin que nécessaire », balbutia Maxi, le visage rouge. Elle eut un pincement au cœur, coupable de s’être méfiée de lui sans raison.
« Nous reviendrons ici quand nous aurons terminé. Si l’autre mage n’a pas réussi à ouvrir la porte d’ici là, nous la forcerons. »
« T-Très bien. Faisons comme ça. »
Dès que Maxi eut hoché la tête, Kuahel reprit sa marche dans le passage ombreux. Elle le suivit maladroitement, balayant du regard les murs sombres, les piliers de soutènement rugueux et le sol légèrement boueux. Une puanteur de marécage semblait s’infiltrer de quelque part.
Les gobelins devaient se soulager sans retenue dans ce tunnel, lorsqu’ils faisaient la navette. Dès que cette pensée lui traversa l’esprit, elle la chassa. Elle ne tenait pas à s’y attarder.
« Et si… d’autres monstres venaient voir ce qu’il est advenu des gobelins ? »
« C’est possible », répondit Kuahel sans s’en émouvoir. « Qui sait ce que ces gobelins comptaient faire à l’élevage ? Leur absence pourrait suffire à inquiéter les autres et à les pousser à venir voir. »
« A-Alors, nous devrions renoncer et faire demi-tour… »
« Cela dit, ce tunnel semble très long », la coupa-t-il avec une impatience marquée. « S’il est relié à la ville, il nous faudra au moins une demi-journée pour l’atteindre. Ce sera largement suffisant pour enquêter. Et même si nous tombons sur quelque chose, je m’en chargerai comme tout à l’heure. »
À court d’objections, Maxi pinça les lèvres. Même si elle avançait cent raisons d’abandonner l’enquête, elle était certaine que cet homme n’en démordrait pas. Elle ravala un soupir. Si elle voulait sortir de cet endroit saine et sauve, il lui faudrait achever la mission aussi vite que possible.
Tous les quelques pas, elle effleurait le mur du bout des doigts pour vérifier si sa magie était toujours bloquée. Comme le Chevalier du Temple l’avait prédit, son mana se mit à circuler librement au bout d’une dizaine de minutes. Soulagée, elle expira et posa les deux mains contre le mur pour lancer le sort de traçage.
Une fois reliée au réseau de mana d’un esprit de la terre, elle déploya son mana le long du tunnel. Elle tissa son filet aussi lâchement que possible afin de couvrir une plus grande zone. Malgré cela, le tunnel semblait s’étendre au-delà de sa portée. Quand les limites de sa perception commencèrent à se brouiller, elle se concentra de toutes ses forces.
Enfin, elle atteignit le bout du long tunnel. À bout de souffle, elle s’écria :
« V-Vous aviez raison, Sir Kuahel ! Ça mène à la base des monstres. »
« Excellent. »
Kuahel contempla pensivement le tunnel sombre, et Maxi devina à quoi il pensait.
Grâce à ce passage, ils pourraient s’infiltrer dans la ville sans avoir à abattre les remparts. Cette découverte faisait pencher la guerre en leur faveur. Cependant, les monstres rendraient sans doute cette voie secrète inutilisable s’ils apprenaient que des humains l’avaient découverte.
De plus en plus inquiète, Maxi insista : « Je crois vraiment… qu’on devrait retourner vite. Si les monstres… »
« Chut. »
Kuahel passa un bras autour d’elle et les entraîna tous deux derrière l’un des piliers. Les yeux de Maxi s’écarquillèrent au-dessus de la main qui lui couvrait la bouche. Lui ne quittait pas des yeux le mur vide devant eux.
Un instant plus tard, le mur coulissa et une créature en sortit. Maxi retint son souffle. Elle avait le visage ridé, un nez crochu, les articulations étrangement tordues et les membres couverts de longs poils. Un kobold.
Le monstre, semblable à une hyène, s’avança nonchalamment dans le passage, droit vers eux. Kuahel prit aussitôt une décision. Il relâcha Maxi et se glissa derrière le kobold, poignard à la main. D’un seul geste rapide, il envoya la créature s’effondrer au sol dans une gerbe de sang. Elle ne poussa pas même un gémissement. Kuahel réduisit ensuite le cadavre en cendres grâce à sa magie divine.
« J’ai taché mes vêtements. »
Il considéra avec dégoût les éclaboussures de sang sur son habit, puis fit signe à Maxi d’un mouvement de tête.
« Pouvez-vous vérifier où mène ce tunnel ? » demanda-t-il en désignant l’entrée par laquelle le kobold était arrivé.
Maxi se précipita vers la porte et lança son sort de traçage. Cette fois, elle atteignit le bout en peu de temps. Ce passage qu’ils venaient de découvrir était assez court et débouchait à l’extérieur.
« O-On dirait que ça mène dehors. »
« C’est bien ce qu’il me semble », répondit Kuahel en ramassant la lance que le kobold avait laissée tomber.
Il réduisit rapidement l’arme en cendres, puis désigna la porte d’un signe de tête.
« Nous pouvons sortir par là. »
« M-Mais les autres… »
« Nous leur dirons que nous avons trouvé une autre sortie et leur demanderons de partir eux aussi. »
Sur ces mots, il repartit sur ses pas. Maxi dut presque courir pour suivre ses longues enjambées. Comme prévu, Ruth n’avait pas réussi à comprendre comment ouvrir la porte. Quand Maxi colla l’oreille contre celle-ci, la voix anxieuse et étouffée d’Elliot lui parvint.
Kuahel se plaça face à la porte et appela son subordonné d’une voix claire. C’était proprement stupéfiant qu’il parvienne à se faire entendre sans crier.
« Nous avons trouvé une autre sortie. Vous et les autres devez partir immédiatement, vous aussi. »
Son subordonné répondit qu’il avait compris.
« Et avant de partir, ajouta Kuahel, réveillez quelques basilics. Nous devons faire croire aux monstres qu’ils sont devenus fous et ont tué les gobelins. »
« C-C’est trop dangereux. Les basilics pourraient blesser… »
Sans tenir compte des protestations de Maxi, le Chevalier du Temple se retourna. Elle le foudroya du regard, incrédule. Existait-il homme plus suffisant ? Elle jeta un regard inquiet à la porte d’acier, puis le suivit à contrecœur.
En sortant du tunnel, ils furent accueillis par une violente tempête de neige sous un ciel violet. Maxi inspira brusquement. Ils se trouvaient dans une vaste clairière. Sur le côté s’élevait un monticule de têtes de basilics, dont les crêtes charnues dépassaient de la neige. À cette vision macabre, la chair de poule lui hérissa le corps.
« D’abord un élevage, et maintenant un abattoir ? » marmonna Kuahel. Il s’engagea dans la neige. « Nous devons d’abord trouver un abri. Dépêchez-vous. »
« D’abord un élevage, et maintenant un abattoir ? » marmonna Kuahel. Il s’engagea dans la neige. « Nous devons d’abord trouver un abri. Dépêchez-vous. »
Maxi se précipita derrière lui tandis qu’il les entraînait hors de la clairière d’un pas si vif qu’elle eut à peine le temps d’avoir peur. Lorsqu’ils commencèrent à descendre un sentier rocailleux, elle haletait déjà et puisait dans ses dernières forces pour le suivre.
Le Chevalier du Temple avançait si vite, sans guère se soucier d’elle, qu’elle finit par craindre qu’il ait complètement oublié son existence. Il continuait son chemin sans jamais se retourner.
Après ce qui lui sembla une éternité, Kuahel désigna un rocher creusé.
« Ça fera l’affaire. »
Maxi haletait comme un chien sous un soleil de plomb. Son souffle lui restait coincé dans la poitrine et elle avait la tête qui tournait. Sans même prendre le temps d’examiner l’abri choisi par Kuahel, elle s’effondra au sol.