Chapitre 293
293 Chapitre 54
Riftan semblait lui aussi regretter de lui avoir dévoilé ses sentiments. Ses yeux baissés et son expression sombre en témoignaient.
« Des monstres se cachent peut-être dans les environs. Restez sur vos gardes », avertit Kuahel d’une voix grave en guidant les chevaliers entre deux rochers couverts de glace.
Maxi chassa de force Riftan de ses pensées et s’efforça d’observer les alentours. Sur toute la butte enneigée se dressaient de gros rochers déchiquetés, recourbés comme des crochets. Leurs contours étaient trop étranges pour être le résultat de l’érosion du vent, mais ils ne semblaient pas non plus avoir été façonnés par des mains humaines. Fascinée, elle contemplait ces structures gigantesques lorsque la voix bourrue de Riftan l’interrompit.
« Ce doit être un repaire de basilic. »
Maxi tourna vers lui un regard surpris.
Il arrêta son cheval et balaya les environs du regard avant d’ajouter : « Les basilics bâtissent leurs nids en empilant des rochers comme ceux-ci. Leur forme vient probablement du souffle du monstre, qui fait fondre une partie de la pierre. »
« Est-ce sans danger de rester ici ? » demanda Ulyseon en jetant des regards méfiants autour de lui.
Riftan acquiesça. « Rien n’indique que le monstre vive encore ici. À voir l’épaisseur de la glace sur les rochers, il est parti depuis longtemps. »
Kuahel sembla plongé dans ses pensées tandis qu’il marmonnait : « Quelle aubaine. »
Riftan se retourna vers le chevalier du Temple, les sourcils froncés. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Si tu as raison, il doit y avoir une grotte à proximité qui servait de tanière au basilic. Nous pourrions y établir notre camp. »
« Est-ce bien prudent ? Il se trouve peut-être encore là », intervint l’un des chevaliers du Temple qui suivait Kuahel comme son ombre.
Le visage d’Ulyseon se crispa de colère. Il était clairement furieux que le chevalier ose mettre en doute le jugement de Riftan. Mais avant qu’il ait pu exprimer son indignation, Kuahel prit la parole.
« Pour ce qui est des monstres, tu peux te fier au jugement de cet homme. Après tout, c’est en chassant des dragons qu’il a atteint son rang actuel. »
« Tu es bien aimable », répliqua Riftan en talonnant doucement Talon. « Allons trouver cet abri, alors. »
Toujours inquiets, les mages jetèrent un coup d’œil aux rochers déchiquetés avant de suivre les chevaliers à contrecœur. Rem semblait nerveuse, ses naseaux laissant échapper de la vapeur à chaque renâclement. Maxi la guida autour des rochers, à la suite des autres.
Ils avancèrent un moment sur le sentier sinueux avant de découvrir une ouverture dans une falaise haute d’au moins trente kevettes (environ neuf mètres). Les chevaliers mirent pied à terre et inspectèrent d’abord la grotte, puis firent signe aux mages d’entrer.
Ils suivirent prudemment les lumières allumées par les chevaliers. Les parois de pierre étaient lisses, comme recouvertes de plâtre, et le sol était plat. Même avec quinze chevaux à l’intérieur, la caverne était encore assez spacieuse. Maxi poussa un soupir de soulagement. Dans ces terres désolées, il était extrêmement difficile de trouver un endroit où s’abriter du vent et de la neige ; elle était donc soulagée que les lieux soient plus accueillants qu’elle ne l’avait imaginé.
« Alors, c’est à ça que ressemble une tanière de basilic. C’est plutôt impressionnant ! » s’exclama Sidina en promenant son regard dans la caverne.
Maxi fronça les sourcils en dessellant Rem. « Je préférerais ne pas y penser. »
« Bah ! Pourquoi donc ? Ce n’est pas tous les jours qu’on peut mettre les pieds dans le repaire d’un monstre. »
Maxi secoua la tête devant l’insouciance de la jeune fille. Elle admirait presque Sidina, dont l’optimisme ne semblait jamais faiblir, même au cours d’un voyage aussi éprouvant. Tandis que la fatigue et l’anxiété lui nouaient l’estomac, Sidina restait aussi insouciante que si elle était en vacances.
Maxi s’émerveilla de l’intrépidité de son amie en déposant ses bagages contre la paroi de la grotte. Puis elle se dirigea vers le chariot pour aider les autres mages à allumer les braseros.
Pendant qu’ils allumaient des feux et faisaient fondre de la neige pour abreuver les chevaux, les chevaliers montèrent une écurie de fortune. La construction branlante de planches et de tissu, près de l’entrée de la grotte, devait abriter leurs montures et leur servir à les nourrir. Une fois chaque groupe occupé à sa tâche, toute la troupe se rassembla autour des braseros et mangea tardivement du pain et de la viande séchée.
Le maigre repas méritait à peine ce nom, mais Maxi, affamée, dévora sa ration. Elle partageait amicalement avec Sidina la demi-tasse de bière qui lui restait lorsque Kuahel quitta le groupe de chevaliers du Temple rassemblé dans un coin pour venir vers elles.
« Trois personnes doivent rester dans cette grotte pour garder le chariot et les chevaux. Un mage et deux chevaliers devraient suffire. Avez-vous des suggestions ? »
Les mages levèrent vers lui des yeux absents, puis échangèrent des regards. Tandis qu’ils hésitaient, Ruth leva la main depuis sa place accroupie près du brasero.
« Je vais rester. »
« Ruth Serbel, dit doucement Riftan sans lever les yeux de la carte étalée sur ses genoux. Je te conseille de baisser cette main tant que je suis encore d’humeur conciliante. »
Ruth marmonna dans sa barbe, mais rabaissa tout de même le bras.
Elliot, qui observait la scène en silence, suggéra prudemment : « Pourquoi ne pas choisir parmi les femmes ? Nous allons continuer à pied. Cela risque d’être trop éprouvant pour elles. »
« Ça le sera aussi pour moi », marmonna Ruth, qui ne voulait pas renoncer.
Les mages de la Tour lui lancèrent des regards noirs avant de détourner les yeux avec mépris pour délibérer.
« Je pense que Sidina ou Maximilian devrait rester, comme l’a suggéré le chevalier. »
*Mais aucune de nous ne maîtrise la magie offensive. Si une seule personne doit rester, ne vaudrait-il pas mieux choisir quelqu’un de polyvalent ? Et si un monstre de haut rang attaquait ?*
*Ceux qui quitteront la grotte courront le même risque, et nous avons aussi besoin de mages compétents pour examiner le repaire des monstres.*
« C’est précisément pour cela que nous devons emmener la mage de la terre. Elle nous sera d’une aide précieuse pour les sorts de recherche. »
Albern, Geoffrey et Nevin échangèrent des regards pensifs avant de se tourner vers Sidina et Maxi.
« Qu’en pensez-vous ? demanda Albern. Nous vous laissons décider. »
Maxi observa le visage de Riftan. Son expression était grave ; il semblait se demander s’il valait mieux qu’elle reste ici ou qu’elle l’accompagne. Incapable de se décider, Maxi promena nerveusement son regard autour d’elle.
Voyant son hésitation, Sidina prit la parole. « J’aimerais participer à l’enquête. Ce sera éprouvant physiquement, c’est sûr, mais je préfère ça à attendre ici sans savoir quand vous reviendrez. Et j’ai plutôt confiance en mon endurance. »
Sidina contracta le bras en parlant.
Maxi contempla pensivement le brasero. Un instant plus tard, elle prit sa décision et releva brusquement la tête. « J’aimerais y aller aussi. Je suis sûre que ma maîtrise du sort de pistage me sera utile. »
« Cela signifie que l’un de nous devra rester », dit Geoffrey en se grattant l’arrière de la tête. Il regarda tour à tour Albern et Nevin, puis fixa son regard sur ce dernier. « Ce devrait être toi, puisque tu es le plus fragile d’entre nous. J’imagine que ce ne sera pas une mince affaire de trimballer ton ventre flasque. »
« Tu crois que de telles insultes vont me faire refuser ? » rétorqua Nevin en reniflant avec mépris. « Si je ne vois pas d’inconvénient à rester, j’accepte volontiers cette attention. »
Kuahel, qui avait patiemment écouté leur délibération, décroisa les bras. « C’est donc décidé. Deux paladins resteront ici avec vous.
Il se tourna ensuite vers Riftan, comme pour le mettre au défi de protester. « Un problème ?
Riftan regarda Maxi avec inquiétude, puis secoua la tête en soupirant. Il devait hésiter à la laisser seule dans un endroit pareil.
« Aucun. »
« Bien. Alors, préparons nos affaires. Nous n’irons pas loin, mais il nous faudra tout de même deux ou trois jours pour effectuer une reconnaissance approfondie. Prenez assez de provisions. »
Maxi se leva aussitôt pour préparer ses affaires. Elle ne remplit son sac que du strict nécessaire afin de voyager léger, mais celui-ci finit tout de même par peser aussi lourd qu’une barre de fer. En soufflant, elle s’en attacha les courroies autour de la taille. À cet instant, Riftan s’approcha et lui prit le sac.
« Prends seulement de quoi manger en plus. »
« M-Mais c’est à moi… »
Maxi s’interrompit lorsqu’il lui lança un regard glacial.
« Il sera déjà assez difficile de gravir la montagne toute seule, alors arrête de faire ta tête de mule », lâcha sèchement Riftan.
Il passa son sac sur son épaule comme s’il ne pesait rien, puis sortit de la grotte. Maxi fit la moue, mais poussa secrètement un soupir de soulagement.
À vrai dire, elle était soulagée de ne pas devoir gravir la montagne avec un sac aussi lourd. Elle savait qu’avec son endurance, elle devrait puiser dans toutes ses forces pour suivre le pas des chevaliers. Et elle n’était pas la seule mage à recevoir leur aide. Ses compagnons avaient eux aussi les mains libres, tandis que les chevaliers portaient des bagages supplémentaires sur le dos. Maxi les observait avec un sourire en coin lorsque Kuahel leur fit signe de partir.
Ils traversèrent bientôt la butte enneigée. Tandis qu’elle s’efforçait de suivre le pas régulier des chevaliers, Maxi se félicita d’avoir demandé à Nevin de lui lancer un sort de régénération avant leur départ. Voyager à cheval était difficile, mais à pied, c’était incomparablement pire.
Maxi prit appui sur ses jambes pour ne pas glisser en franchissant les rochers gelés. Enfin, la pente se fit plus raide et les mena à un sentier de montagne escarpé, recouvert de glace.
Riftan devait craindre qu’elle ne trébuche. « Tiens ça », dit-il en lui tendant une corde.
Elle la prit volontiers et il la guida en silence le long du chemin. Grâce à cela, elle put gravir la montagne sans trop de difficulté.
Ils marchaient depuis un temps indéterminé lorsqu’au premier rang, Kuahel se retourna brusquement et leur fit signe de se cacher. À bout de forces après l’ascension, Maxi ne remarqua pas tout de suite son signal. Riftan la tira vers lui et l’allongea à plat ventre sur un rocher.
Surprise, elle retint son souffle. Le hurlement du vent étouffait tout. Le seul son qu’elle distinguait clairement était celui de son cœur, qui martelait sa poitrine après cette pénible ascension. Elle ne comprit donc pas immédiatement ce qui se passait. Ce ne fut que bien plus tard qu’elle entendit des pas lointains et le cliquetis des roues qui roulaient. Son cœur se glaça dans sa poitrine.
Elle tendit l’oreille pour écouter les bruits qui approchaient. La curiosité l’emporta ; elle releva lentement la tête et aperçut Riftan, qui épiait furtivement la pente raide depuis l’abri d’un rocher saillant. En contrebas, dans la vallée, des dizaines de trolls avançaient en longue procession, tirant une quinzaine de chariots…