Chapitre 290
290 — Chapitre 51
« Pas d’objection, alors ? » demanda Royald d’un ton scrutateur en lançant les dés en l’air.
Son assurance fit vaciller celle de Maxi. Elle connaissait les règles, mais n’avait jamais joué avec quelqu’un d’autre que Riftan. Royald, en revanche, était un joueur invétéré, connu pour organiser des parties d’argent à la Tour des Mages dès qu’il en avait l’occasion.
Était-il sage d’accepter si précipitamment le défi d’un joueur aussi chevronné ? Sa série de victoires contre Riftan pouvait très bien s’expliquer par l’absence totale de talent de celui-ci au jeu. Elle promena nerveusement le regard, se demandant quoi faire, quand Anette poussa un soupir.
« Je comprends que tu aies envie de miser, mais je n’ai jamais joué. Je connais à peine les règles. »
« Quoi ? Tu n’as jamais joué aux dés ? » s’exclama Royald, feignant l’étonnement. « Pourquoi ne pas en profiter pour apprendre ? Ce n’est pas compliqué, et je veux bien t’expliquer. »
« Royald, tu ne trouves pas que c’est honteux, pour un joueur expérimenté, de défier une débutante ? »
« Tu n’y connais visiblement rien aux jeux de hasard ! Pour ta gouverne, les débutants ont souvent plus de chance. »
Tandis qu’Anette contemplait le jeu de cartes, pensive, Maxi passa rapidement en revue ses options. Elle ne gagnerait peut-être pas contre Royald, mais battre une novice comme Anette ne devrait pas être trop difficile. Elle pesa rapidement le pour et le contre des deux possibilités — tirer au sort ou jouer aux dés — afin de déterminer laquelle lui éviterait le plus probablement d’être choisie.
Un tirage au sort lui donnerait une chance sur trois d’être désignée. En jouant aux dés contre une débutante comme Anette, elle aurait davantage de chances d’éviter la dernière place. Elle se sentit coupable d’avoir seulement pu envisager une telle chose.
Anette était une amie qui avait toujours veillé sur elle à la Tour des Mages. Et pourtant, la voilà qui essayait de lui refiler une mission risquée. En quoi valait-elle mieux que Royald ? Malgré tout, pour épargner à son mari, qui avait déjà tant souffert, elle ne voulait pas foncer tête baissée vers le danger, cette fois.
Après avoir écouté attentivement les explications de Royald, Anette hocha la tête. « D’accord. C’est assez simple, alors je veux bien régler ça par une partie. »
Maxi hésita un instant, puis se rangea à l’avis de sa conscience. « T-tu es sûre ? Ce serait ta première partie. Tu ne crois pas que… »
« Si je perds, j’y vais. C’est aussi simple que ça. Et puis, je suis curieuse de voir à quoi ressemble cette ville des monstres. »
« Dans ce cas, pourquoi ne pas te porter volontaire ? On n’aurait pas besoin de jouer. »
Anette, Maxi, Miriam, Geoffrey, Nevin et même Celric fusillèrent Royald du regard.
« Ce n’était qu’une suggestion ! » protesta le mage, les épaules affaissées. « Pas la peine de me regarder comme ça. Bon, alors, tout le monde est d’accord ? Pas de récriminations après coup. »
Maxi réfléchit un instant, puis ferma les yeux et hocha la tête. Les trois participants déplièrent aussitôt le tapis de jeu en cuir couvert de symboles numériques, puis le rapprochèrent de la lumière.
Après les avoir observés en silence, Nevin secoua lentement la tête. « Je dois avouer que je suis un peu déçu de voir à quel point vous tenez tous les trois à sauver votre peau. J’espérais qu’au moins l’un de vous se porterait volontaire. »
Maxi fit semblant de ne pas l’entendre et prit les cartes que Geoffrey, désigné comme arbitre, lui distribuait. Sans un mot, elle posa sur le tapis les boutons qui leur serviraient de monnaie.
Quand son tour fut terminé, Anette passa les dés à Maxi. « Tiens. À toi. »
Après avoir examiné ses cartes avec soin, Maxi ajouta quelques boutons à sa mise, puis lança les dés. Quelques tours plus tard, il devint évident que la partie ne se déroulait pas du tout comme elle l’avait imaginé. Les boutons s’amassaient devant Anette.
Maxi et Royald avaient tous deux le teint livide. Une minute plus tôt, il avait dévoilé sa main avec assurance ; à présent, il fulminait, Anette venant encore de battre la sienne.
« Toi… ! Tu n’as pas dit que tu n’avais jamais joué ? Tu nous as menti pour nous avoir ? »
« Je n’ai pas menti », répondit Anette d’un ton plat en ramassant ses gains. Elle dévisagea Royald, exaspérée. « Ce n’est pas que je sois douée ; c’est que vous êtes nuls, tous les deux. Pour Max, je peux comprendre, mais toi ? On raconte que tu as toujours des dés sur toi, tu n’as donc aucune excuse pour être aussi mauvais. »
« Il joue sans arrêt, mais il ne gagne pas souvent », expliqua Geoffrey en se pliant de rire. « Il a tellement la poisse que les mages d’Undaim et de Segrew l’appellent le Porte-monnaie. »
Même Royald semblait découvrir la chose : il devint rouge comme une tomate et ses épaules se mirent à trembler de rage. Mais Maxi s’en sortait encore plus mal que lui. Pour une raison qui lui échappait, ses adversaires semblaient connaître sa main à chaque tour. C’était si flagrant qu’elle soupçonnait presque une tricherie magique.
Se mordillant la lèvre, Maxi passa des cartes au tapis de jeu. Elle ferma les yeux et lança les dés ; des exclamations consternées éclatèrent autour d’elle. Elle entrouvrit lentement un œil et vit Royald pousser un cri de joie en ramassant ses gains.
Anette claqua la langue, visiblement contrariée. « Essaie de faire mieux, Max. Je veux vraiment que Royald y aille. Il faut absolument que je voie ce minable souffrir un peu. »
Nevin, qui sirotait de la bière près du brasero, secoua la tête. « Pour ma part, je préférerais que Maximilian parte. Puisqu’il faudra travailler ensemble, autant que ce soit quelqu’un d’utile. »
« Tu as entendu, Limace ? Maître Nevin veut mettre tes talents à profit pour cette mission. Tu ne devrais pas décevoir les mages chevronnés ! Et de toute façon, tu vas perdre, c’est évident. Pourquoi ne pas sauver la face et abandonner ? »
« A-Arrête de bavarder et joue ! » lança Maxi avec humeur en jetant les dés à Royald.
Jusque-là, Miriam avait observé la partie sans un mot. Elle se frotta la tempe en soupirant. « Je n’arrive pas à croire que je perde mon temps à regarder cette partie idiote. »
« Ha ! Facile à dire pour la seule volontaire qu’on a refusée parce qu’elle est incapable de faire de la magie de soutien. Mêle-toi de tes affaires, Miriam ! »
Une boule de feu s’alluma dans la paume de Miriam. « Je te grille vivant ? »
Royald ne lui prêta aucune attention. Les yeux levés vers le ciel, il adressa une prière fervente, les dés serrés dans la main, puis les lança sur le tapis.
Maxi ferma les yeux et les rouvrit lentement. Dès qu’il vit le résultat, Royald se lamenta et cogna la tête contre le sol. Anette mâchonnait un morceau de viande séchée tout en plissant les yeux pour calculer les scores. Puis elle rafla tous les boutons.
Maxi en perdit quelques-uns, elle aussi, mais évita de justesse la dernière place. L’écart entre elle et Royald était minime ; la partie pouvait donc basculer à tout moment. Nerveuse, elle se rongea un ongle en faisant passer son regard du tapis aux cartes restantes.
À cet instant, l’entrée de la tente s’ouvrit et quelques chevaliers y passèrent la tête.
« Veuillez nous excuser de vous déranger, dit Elliot, toujours aussi courtois. Nous voulions savoir si vous aviez décidé qui… »
Il s’interrompit en apercevant le tapis de jeu par terre.
Devant son air stupéfait, Geoffrey expliqua : « La plupart des participants ont été choisis. Nous allons désigner le dernier par une partie. »
« En jouant de l’argent ? »
Jusque-là, Ulyseon s’était penché par-dessus l’épaule d’Elliot pour voir. Il entra dans la tente et écarquilla les yeux en découvrant le maigre nombre de boutons de Maxi. « Ma dame ! Vous êtes en train de perdre ! »
« N-Non ! Je suis deuxième ! »
« Avec deux boutons d’avance ! » lança Royald. « Je peux facilement renverser la situation. »
« Bande d’imbéciles. »
Apparemment décidée à ne rien avoir à faire avec cette histoire, Miriam s’installa dans un coin et se couvrit d’une couverture. Maxi ne lui accorda pas un regard et posa soigneusement sa mise. Elliot et Ulyseon s’approchèrent discrètement derrière elle pour examiner sa main, l’inquiétude gravée sur le visage.
Maxi jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir ce qu’ils en pensaient. Tous deux affichaient une expression étrange.
« I-il y a… quelque chose qui cloche avec mes cartes ? » demanda-t-elle, anxieuse.
« Vous allez vraiment miser autant avec une main pareille, ma dame ? »
Maxi regarda de nouveau ses cartes, puis le tapis. Elle ne comprenait pas où était le problème. Elliot se caressa le menton, hésitant à intervenir. Il sembla prendre une décision et s’apprêtait à parler lorsque Royald le coupa en criant.
« Pas d’intervention ! C’est notre affaire ! Aucune influence extérieure n’est tolérable. Ce serait de la triche ! »
« Nous ne sommes pas des étrangers ! » s’emporta Ulyseon. « Comment pourrions-nous l’être, alors que nous servons sa dame, la dame d’Anatol ? »
« Comme nous vous l’avons rappelé à plusieurs reprises, Maximilian est ici en tant que mage de la Tour des Mages. Les responsabilités sont réparties également entre tous les membres ! »
Anette claqua la langue. « Tu parles, pour quelqu’un qui essaie de se dérober à ses responsabilités dès qu’il en a l’occasion. »
Royald ouvrit la bouche pour répliquer, mais l’entrée de la tente s’ouvrit de nouveau. Cette fois, c’était Riftan qui venait d’entrer.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Un silence glacial s’abattit aussitôt sur la tente. Bien qu’elle n’eût rien fait de mal, Maxi se recroquevilla sur elle-même. Elle l’observa prudemment. Il avait déjà ôté son armure et portait désormais un manteau sur une tunique bleu marine sombre et un gilet en peau de wyverne noire. Il s’approcha d’eux et se pencha au-dessus du tapis de jeu, les sourcils froncés.
« Vous jouez pour vous distraire ? »
Elliot marqua une pause, puis répondit avec prudence : « Les mages sont en train de choisir le dernier membre de l’équipe d’éclaireurs. »
Riftan leva les yeux vers Elliot, puis son regard se posa sur Maxi. « Avec une partie de dés ? »
Sous son regard réprobateur, Maxi hocha maladroitement la tête. Riftan ouvrit grand la bouche, comme s’il allait tonner, puis se couvrit les lèvres d’une main. Sa réaction était bien différente de celle qu’elle avait attendue de celui-là même qui l’avait félicitée pour son talent naturel au jeu. Le peu de confiance qui lui restait s’évanouit rapidement.
Riftan se tourna vers Nevin et demanda d’un ton menaçant : « Les membres ne devraient-ils pas être choisis parmi les mages de haut rang ? »
« La plupart n’ont pas d’expérience sur le terrain, alors nous avons jugé prudent de choisir des mages doués en magie de recherche. Il a été décidé que les volontaires possédant les compétences requises partiraient, mais bien peu d’autres se sont proposés… » Nevin se gratta l’arrière de la tête, embarrassé, avant d’ajouter : « C’est pourquoi nous avons choisi une méthode équitable pour attribuer la place restante. »
« Et cette méthode équitable, c’est le jeu ? »
« C’est ce que les candidats ont convenu, alors je ne vois pas où est le problème. »
À court d’objections, Riftan pinça les lèvres. Maxi remarqua Royald qui jetait des coups d’œil nerveux dans toute la tente.
« Allez, c’est le dernier tour », dit Royald en passant précipitamment les dés à Anette.
« Lancez-les si vous avez fait vos mises. »
Anette jeta un coup d’œil à Riftan avant de prendre les dés. La partie reprit dans une atmosphère désormais tendue. Tandis qu’ils misaient à tour de rôle, Riftan les observait comme un faucon guettant sa proie.
Ne pouvant plus supporter cette pression silencieuse, Royald finit par se plaindre : « Maître Geoffrey, en tant qu’arbitre, ne devriez-vous pas interdire un tel comportement ? »
« Quel est le problème ? » demanda Riftan avec un sourire froid. « Nous ne faisons que regarder. »
« V-Vous essayez de nous intimider ! » protesta Royald, d’une voix qui s’amenuisait de plus en plus.
Quand il se tourna vers Geoffrey pour lui demander de l’aide, le mage chevronné fit semblant de ne pas le remarquer et distribua les cartes avec indifférence. « Arrête de faire des histoires et lance les dés.
Ça devient lassant. »
Abattu par le manque de soutien, Royald prit les cartes sans entrain. Maxi examina attentivement sa main et posa deux boutons sur le tapis. Au même moment, Royald déposa une carte par terre et rassembla les boutons qui lui restaient, l’air décidé.
« C’est quitte ou double. »
Sur ces mots, il posa tous ses boutons sur le tapis. Maxi écarquilla les yeux, surprise.
Anette jeta aussitôt ses cartes. « Je me couche. »
Royald lança à Maxi un regard de défi. « Et toi ? Tu te couches ou tu continues ? »
Maxi déglutit. Si elle se couchait, il ne lui resterait que quatre boutons, tandis que Royald prendrait aussitôt la première place en remportant les mises d’Anette et les siennes. Elle était certaine que c’était là la raison de l’assurance de Royald.
Se mordillant le pouce, elle ferma les yeux et poussa tous ses boutons sur le tapis. « Très bien. J-je mise tout, moi aussi. »
Royald eut un mouvement de recul. Une seconde plus tard, il déclara fermement, comme pour se donner du courage : « Très bien. Alors, retournons une carte. »
Maxi choisit celle qui avait la valeur la plus élevée et la posa devant elle. En gémissant, Royald retourna la sienne.
Le visage de Maxi s’illumina. Leurs deux cartes faisaient quatorze, et les chances que les trois dés totalisent davantage étaient faibles.
« Ne te réjouis pas trop vite. Ce qui est terrifiant avec les jeux de hasard, c’est qu’on ne peut pas prévoir comment ils finiront. »
« A-Arrête de jacasser et lance-les ! » s’écria Maxi, triomphante.
Royald pencha la tête de côté, comme pour faire écran entre lui et Riftan, qui se tenait derrière Maxi tel une sentinelle. Puis il se mit à prier avec ferveur.
Geoffrey trembla de rire. « Quel dommage que les Chevaliers du Temple ne soient pas là pour voir un mage prier avec autant de ferveur. »
« Je crois que cela ne ferait que dégrader davantage l’image qu’ils ont de nous », remarqua Nevin en secouant la tête.
Royald acheva sa longue prière et lança les dés. Les trois cubes décrivirent un arc avant de rebondir sur le tapis. Lorsqu’ils s’immobilisèrent, des cris consternés retentirent dans la tente. Royald se frotta les yeux avec les poings, puis bondit sur ses pieds en poussant un cri de joie.
« J’ai gagné ! J’ai renversé la situation ! »
Maxi fixa les dés, incrédule. Elle eut beau vérifier encore et encore, les chiffres qui s’affichaient devant elle étaient six, six et cinq.
« C-Ce n’est pas possible ! »
« C’est la volonté de Dieu ! »
Ivre de victoire, Royald ne put s’empêcher de ricaner, malgré les regards meurtriers des chevaliers.
« Bon voyage, Limace ! Je prierai ici pour ton retour rapide ! »
Ulyseon se pencha vers elle et murmura d’une voix presque sinistre : « Ma dame, si vous le souhaitez, je peux m’en débarrasser discrètement et faire passer ça pour un accident. »
Anéantie, Maxi continua de fixer les dés. Derrière elle, Riftan se tenait le front à deux mains. Il la regarda d’un air sombre, puis quitta la tente dans un soupir. Les épaules de Maxi s’affaissèrent.
« De toute façon, nous allions partir, alors ne vous inquiétez pas, ma dame », la consola Elliot. « Ce n’est pas une situation que nous n’avions pas envisagée. »
Ses paroles et son doux sourire lui transpercèrent le cœur comme un poignard. Au bord des larmes, elle baissa faiblement la tête.
Le lendemain, le groupe se prépara à partir sans tarder. Les mages dressèrent une carte à partir du modèle en cristal, tandis que les chevaliers empaquetaient vivres et matériel. La mission étant dangereuse, Kuahel Leon décida de les accompagner. Après de vives négociations, Riftan et deux de ses hommes furent également autorisés à se joindre à eux.