Chapitre 289
289 — Chapitre 50
Maxi se raidit. Par-dessus l’épaule de Kuahel Leon, elle aperçut le visage glacial de Riftan. Tandis qu’elle cherchait quoi répondre, Anette prit la parole.
« C’est possible. Mais fouiller une ville de cette taille avec nos effectifs actuels prendrait beaucoup trop de temps. »
À cette réponse réfléchie, le fin sourcil de Kuahel tressaillit. Son expression laissait clairement entendre qu’il attendait d’eux une coopération sans réserve. Sous cette pression silencieuse, les mages échangèrent des regards.
Après un moment de silence gêné, Celric soupira. « Nous sommes venus étudier les ruines, pas jouer les espions. Puisque nous n’avons jamais parlé, pendant les négociations, de participer à une mission aussi dangereuse, nous devons d’abord en discuter entre nous avant de vous donner une réponse. »
« La Tour des Mages se retrouverait elle aussi dans une situation délicate si nous ne parvenions pas à déjouer le complot des mages noirs », déclara Kuahel d’un ton glacial.
Le commandant des Chevaliers du Temple parut quelque peu surpris par la réponse de Celric. Habitué à fonctionner selon une hiérarchie stricte, il ne concevait pas qu’un responsable doive obtenir l’accord de ses subordonnés.
« Si l’on apprenait que des mages noirs sont derrière l’armée de monstres alliée, poursuivit-il, l’Église réformée ne tarderait pas à s’effondrer et la faction orthodoxe à prendre le pouvoir. Et si les choses tournaient au pire, les tragédies du passé pourraient se répéter. Le candidat à la papauté soutenu par l’Église orthodoxe est connu pour son intégrisme. »
« C’est une menace ? » gronda Anette, comme si elle était prête à en découdre.
Malgré l’hostilité soudaine qui régnait dans la pièce, le Chevalier du Temple resta calme. « Je me contente de souligner que cette affaire vous concerne aussi. Si nous n’arrêtons pas l’armée de monstres, elle mettra en péril la vie d’innombrables personnes et anéantira tout espoir de réconciliation entre la Tour des Mages et l’Église. Sans parler de la guerre qui ravagerait le continent occidental. »
Miriam, qui fixait le modèle de cristal sans mot dire, demanda brusquement : « Combien de jours faudrait-il pour atteindre cet endroit ? »
Riftan rompit le silence pour lui répondre, le visage sombre. « Je dirais une semaine. À condition que nous ne rencontrions aucun problème en chemin. »
À ces mots, les mages affichèrent une réticence encore plus marquée.
« Les Chevaliers du Temple vous protégeront », rétorqua Kuahel en fronçant les sourcils.
« Si je me souviens bien, vous avez déjà échoué deux fois à les protéger, ricana Riftan. À votre place, je ne ferais pas de promesses aussi grandiloquentes. »
Le visage de Kuahel se figea en un masque impassible, et Maxi sentit l’animosité entre les deux hommes atteindre un degré dangereux. Ne pouvant plus supporter cette hostilité, elle prit prudemment la parole.
« Jusqu’ici… nous avons utilisé les sources chaudes pour économiser le bois et les pierres à feu. Il nous en faudra davantage pour faire l’aller-retour en deux semaines. Il sera aussi de plus en plus difficile… de transporter les chariots et de prendre soin des chevaux. Dans ces conditions, rejoindre la base des monstres sera difficile. Je suggère que nous retournions d’abord sur le continent occidental afin de nous préparer comme il faut… »
« Nous devons au moins vérifier que l’emplacement et la taille de la base des monstres correspondent à ce qui est indiqué ici », déclara Kuahel en secouant fermement la tête. « Nous ne pouvons pas interrompre nos recherches et rentrer à cause d’un simple modèle. Le voyage du retour nous prendrait des semaines à lui seul, sans compter le temps nécessaire pour former une équipe de reconnaissance approuvée par le Conseil. Pendant ce temps, l’armée de monstres continuera d’attaquer des villages pour créer d’autres morts-vivants. Nous n’avons pas une minute à perdre. »
« Vous voulez dire que vous nous sacrifieriez pour la cause ? » maugréa Royald. « Si nous remontons plus au nord, nous mourrons de faim ou de froid. Quand nous aurons mangé tous vos chevaux de guerre, nous devrons porter nous-mêmes tous les bagages et traverser les terres désolées jusqu’à la ville. Vous autres, avec vos muscles, vous y arriverez peut-être, mais nous, les mages, nous gèlerons sur place. C’est ça que vous proposez ? »
« Nous ne vous emmènerons pas tous », répondit Kuahel en pressant ses doigts contre ses tempes, comme pour chasser un mal de tête. « Je compte former un petit groupe pour mener une enquête discrète. Il nous faudrait seulement six mages capables d’utiliser la magie de recherche. »
Kuahel promena sur eux un regard las, puis ajouta d’un ton plus respectueux : « Malheureusement, la magie divine ne nous permet pas de reproduire vos sorts de recherche complexes. Votre aide est donc indispensable. »
Alors que Riftan s’apprêtait à parler, Kuahel ajouta précipitamment : « Et vous, Sir Riftan, vous savez aussi qu’il est important de recueillir des renseignements avant de faire la guerre. Des centaines — non, des dizaines de milliers de vies sont en jeu. Je comprends que vous vous inquiétiez pour votre épouse, mais je vous demande également de considérer les conséquences si nous ne parvenons pas à anéantir la base des monstres. »
« Qu’est-ce que tu comprends, exactement ? » La patience de Riftan semblait s’épuiser. Il décroisa les bras et s’approcha de Kuahel, grondant comme un chien sauvage : « Comment un moine pourrait-il savoir ce que ça fait, pour un mari, de voir sa femme — qu’il n’a pas vue depuis trois ans — manquer de mourir sous ses yeux, et cela deux fois ? »
Maxi resta sidérée par cette explosion d’émotion. Il semblait sur le point d’empoigner le Chevalier du Temple par le col.
Elliot posa vivement la main sur l’épaule de Riftan. « Commandant, je vous en prie, maîtrisez-vous. »
Après avoir foudroyé le chevalier du regard, Riftan aperçut le visage livide de Maxi. Il jura entre ses dents et recula.
Le lourd soupir de Celric rompit le silence tendu. « Je comprends votre point de vue, mais, comme je vous l’ai déjà dit, nous voulons en discuter entre nous avant de prendre une décision. »
Il observa les visages des mages avant d’ajouter : « Qui sait ? Certains d’entre nous se porteront peut-être volontaires. »
Les mages gardèrent le silence, comme si leur langue s’était déliée à l’envers ; seule Miriam se déclara prête à participer. Malheureusement, elle ne maîtrisait ni la magie de recherche ni celle de pistage.
« On ne pourrait pas simplement envoyer les mages de la Salle de Nome ? » lança Royald avec légèreté. « Les mages de la terre sont les meilleurs en magie de pistage. »
« On pourrait en dire autant des mages du vent, répliqua Anette avec un reniflement. Et nous savons tous que tu es capable, toi aussi, d’utiliser des sorts de pistage fondés sur le vent. »
« Je suis un mage de l’eau ! Je ne maîtrise pas ces sorts aussi bien que les mages de la terre et du vent. »
« Et si nous… sortions pour en discuter en privé ? » suggéra Maxi d’un ton suppliant.
Ils étaient entourés d’hommes qui vivaient selon le code de la chevalerie. Devant un tel public, voir les mages se chamailler pour savoir lequel d’entre eux échapperait au danger était terriblement embarrassant.
« N-Notre priorité, pour l’instant, est d’étudier cet endroit. Il y a peut-être d’autres choses cachées ici que nous n’avons pas encore découvertes. »
« Tu as raison », acquiesça vivement Geoffrey. « De toute façon, nous devons consulter Maître Calto avant de prendre une décision. Nous en discuterons à notre retour au camp. »
Le groupe mit fin à sa discussion tendue et sortit de la chambre secrète pour examiner les gravures sur les murs du temple. Ils fouillèrent la caverne à la recherche d’objets magiques ou d’autres salles cachées pendant un bon moment, mais ne trouvèrent rien de notable.
Finalement, les mages rentrèrent au camp avant la tombée de la nuit sans avoir fait la moindre découverte. Installés autour d’un brasero pour un souper tardif, ils s’observèrent avec nervosité.
« Alors ? » demanda Anette avec irritation, agacée par l’atmosphère tendue. « Qui est-ce qu’on envoie ? »
« Nous vous serions tous reconnaissants si vous acceptiez de mettre vos talents à contribution, Anette, dit Royald, les yeux brillants d’espoir.
Anette renifla. « Pour être honnête, j’aimerais voir cette ville de monstres de mes propres yeux. Mais je ne compte pas vous faire ce plaisir en me portant volontaire. »
Elle fronça soudain les sourcils.
« Et puis, je détesterais devenir une marionnette de ces salauds bigots de l’Église. Je suis née à Nornui. C’est chez moi. À vrai dire, je n’en ai rien à faire que cette terre parte en flammes. »
« Comment peux-tu dire une chose pareille sans avoir honte ? » s’indigna Miriam, foudroyant Anette du regard avec un profond mépris.
Maxi fut elle aussi horrifiée par les paroles insensibles de son amie. Anette, cependant, ne sembla pas troublée par leurs réactions.
« Pourquoi devrais-je avoir honte ? Mes ancêtres étaient des montagnards, chassés de cette terre et forcés de vivre au milieu de l’océan. Et je devrais risquer ma vie pour ceux qui ont exilé mon peuple ? »
« Si la Tour des Mages et l’Église… faisaient la paix grâce à cette coopération, tout le monde pourrait vivre librement ici. »
Anette haussa les épaules, indifférente. « Je n’en veux pas aux gens d’ici, mais je ne veux pas sacrifier mes frères et mes proches pour la paix de cette terre. »
« C’est pareil pour tout le monde ici, répliqua froidement Miriam. Quelle que soit la raison, tu as accepté de participer à cette expédition ; tu portes donc la même responsabilité que nous. Si chacun se met à avancer ses excuses, personne ne prendra de risques. »
Un lourd silence s’abattit sur eux. Maxi contempla désespérément les flammes et se demanda en silence ce qu’elle voulait faire. Elle n’avait pas davantage envie de s’aventurer dans cet endroit dangereux. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de penser à toutes les morts tragiques de la guerre précédente. Ces souvenirs douloureux la poussaient à faire tout son possible pour empêcher une telle catastrophe de se reproduire.
Bientôt, le visage de Riftan s’imposa à son esprit. Était-il juste de lui infliger encore plus de tourments, alors qu’elle l’avait déjà fait tant souffrir ? Maxi se mordit la lèvre. Ne devrait-elle pas le faire passer avant tout, comme Anette avait fait passer ses frères avant le reste ? Elle ruminait en silence lorsque Celric entra dans la tente avec les mages seniors.
« Qu’ont dit les autres ? » demanda Miriam en se levant.
Ils avaient discuté de la marche à suivre avec les mages seniors restés sur la falaise. Celric s’assit devant le feu, l’air épuisé. « Ils choisiront deux mages pour se joindre à nous dès l’aube. Les quatre autres seront choisis parmi ceux qui se trouvent ici. »
« Il y en a douze là-haut. Combien faut-il donc en choisir parmi nous ? » protesta Royald.
Nevin soupira. « Écoute, râleur. Les douze mages là-haut viennent pour la plupart de Kabala ou d’Undaim. Ils ne seraient pas d’une grande aide pour chercher quoi que ce soit. Quant aux mages d’Urd, ils maîtrisent peut-être tous les éléments, mais… » Nevin s’interrompit pour observer l’expression de Celric, puis reprit : « Ils ne sont pas assez robustes pour supporter une tâche aussi éprouvante. En revanche, il y a ici deux mages de haut rang de Segrew : Geoffrey et moi, ainsi que deux mages de la Salle de Nome. Et nous sommes tous jeunes et en bonne condition physique. »
« Qui a été choisi pour descendre ? » demanda Miriam.
Geoffrey haussa les épaules. « Les mages de Kabala se sont portés volontaires, mais Albem est le seul parmi eux à maîtriser la magie de recherche ; il sera donc probablement l’un d’eux. Et même si Elena est la meilleure guérisseuse qui soit, elle sera sans doute écartée, car elle a peu d’expérience en magie de recherche. Ils tireront au sort pour désigner le dernier membre. »
« Ça me semble la méthode la plus équitable », remarqua Anette en se caressant le menton, comme si l’idée lui plaisait.
Nevin acquiesça. « De notre côté, Geoffrey et moi nous sommes portés volontaires. À ce qu’il semble, le traître sera lui aussi du voyage ; il ne nous faudrait donc qu’un seul d’entre vous. » Il désigna tour à tour Anette, Maxi et Royald.
« Pourquoi est-ce que vous m’écartez ? » intervint Miriam.
« Nous savons tous à quel point tu excelles en magie offensive, Miriam, mais, pour être franc, tes compétences dans les autres domaines sont assez limitées. Ni la magie offensive ni la guérison ne seront très utiles pour cette mission. La magie divine des Chevaliers du Temple suffira pour les deux. Il a été décidé de ne retenir que ceux qui maîtrisent la recherche, le pistage, la communication et la dissimulation.
Compte tenu des provisions prévues pour l’équipe de reconnaissance, il ne serait pas raisonnable d’y ajouter des membres sans nécessité. »
Le visage de Miriam s’assombrit, comme si son orgueil avait été blessé.
Geoffrey fit semblant de ne pas s’en apercevoir et demanda d’un ton enjoué : « Eh bien… qui est-ce que ce sera ? »
Maxi regarda tour à tour Anette et Royald. Les lèvres pincées, Royald semblait aussi peu disposé qu’Anette à partir. Maxi se sentit incapable de lever la main, redoutant la colère inévitable de Riftan.
Le mage senior expira bruyamment devant leur silence. « Puisqu’aucun de vous ne veut y aller, nous n’avons pas d’autre choix que de tirer au sort, nous aussi. »
Royald, qui avait affiché jusque-là une mine accablée, eut une étincelle dans les yeux lorsqu’il intervint : « Si nous laissons le destin décider, pourquoi ne pas choisir une méthode plus amusante ? »
Ignorant le regard méfiant d’Anette, il se leva d’un bond et sortit de la tente. Il revint bientôt avec un petit sac de cuir. Maxi l’observa avec curiosité.
Royald ouvrit le sac, révélant trois dés et un jeu de cartes. « Et si nous décidions de notre sort en jouant à un jeu de hasard ? »
« Espèce d’ordure, le rabroua Miriam. Tout le monde sait à quel point tu aimes jouer. Tu essaies clairement de truquer le jeu pour que cette idiote naïve soit choisie. »
Miriam désigna Maxi en parlant.
Maxi se leva d’un bond, furieuse. « Q-Qui est-ce que tu traites d’idiote naïve ? »
« Qui d’autre ? Il essaie de forcer quelqu’un qui a failli mourir à risquer sa vie une nouvelle fois.
Et il ose se prétendre un homme ! »
Cette insinuation, comme si sa défaite était certaine, blessa profondément Maxi. Ce n’était pas la première fois que Miriam la traitait comme une sotte, mais elle n’en revenait pas de la voir la rabaisser aussi ouvertement devant les mages seniors.
« C-Cesse de te mêler de ce qui ne te regarde pas ! s’écria Maxi. Je suis certaine… que tu seras surprise de voir à quel point je suis douée à ce jeu. J’ai déjà gagné assez d’argent pour acheter un cheval ! »
Elle l’affirma avec assurance en repensant à la fois où elle avait dépouillé Riftan de ses boutons d’or à un jeu de hasard. Miriam et Anette la regardèrent avec scepticisme.