Chapitre 286
286 Chapitre 47
Riftan se retourna vers elle, les yeux plissés. Maxi le repoussa et s’avança en levant les mains. Les ailes translucides de l’esprit, pas plus grand que sa paume, frémirent tandis qu’il volait en cercles désordonnés au-dessus de sa tête. Il se posa avec grâce sur sa main et poussa un cri aigu. Soudain, cinq ou six autres fées apparurent et se mirent à tournoyer au-dessus d’eux.
« Qu’est-ce que c’est que ces trucs ? » grommela Riftan en fronçant les sourcils.
Comprenant qu’ils étaient sauvés, Maxi afficha un large sourire. « C-ce sont des familiers que gardent les mages. Les autres nous cherchent ! »
Elle fouilla dans son sac à la recherche d’une plume et d’un morceau de parchemin. Mais l’encre gelée l’empêchait d’écrire. Après l’avoir fait fondre grâce au mana qu’elle rassembla dans sa main, elle griffonna à la hâte sur le parchemin qu’ils étaient tous deux sains et saufs. Elle ajouta aussi qu’ils manquaient cruellement de nourriture et de pierres magiques.
« Qu’est-ce que je devrais écrire d’autre… ? » demanda-t-elle en levant les yeux, hésitante.
Riftan pencha la tête pour parcourir son message, puis porta son regard vers la paroi rocheuse, évaluant la distance. « Dis-leur de nous retrouver là où nous avons atterri. »
Soutenant le parchemin dans sa paume, Maxi griffonna le message de travers. Elle attacha le billet à la taille de la fée avec le cordon qui retenait ses cheveux. La fée émeraude, toute brillante, serra le parchemin contre sa minuscule poitrine et s’envola avec les autres.
« Quelqu’un… devrait venir nous secourir, maintenant. »
Riftan fixa la direction prise par les fées, puis hocha la tête. Quand il baissa les yeux vers elle, elle vit le soulagement dans son regard.
« Nous devrions y aller tout de suite. Ce n’est pas loin, » l’encouragea-t-il.
Ils reprirent aussitôt leur marche. Maxi leva les yeux vers le ciel en suivant les traces de pas de Riftan. L’inquiétude la piqua lorsqu’elle remarqua que le vent, jusque-là calme, se remettait à souffler plus fort. Même un mage du vent ne pourrait pas lancer un sort de vol au beau milieu d’un blizzard. Elle ignorait combien de personnes comptait le groupe de recherche, mais doutait qu’il y eût un endroit assez grand pour les abriter tous des éléments déchaînés. Elle examina la paroi rocheuse, tentant d’en estimer la hauteur.
Sans prévenir, Riftan l’entoura de son bras et la plaqua contre la paroi. Surprise, Maxi leva les yeux vers lui et vit qu’il observait la colline avec méfiance.
Elle suivit son regard et ouvrit de grands yeux en apercevant un cheval blanc dans la plaine enneigée. C’était une créature magnifique, comme on en voit dans les rêves. Sa silhouette était svelte et élégante, ses jambes délicatement fines, et sa robe immaculée brillait plus que celle de Rem. Enchantée, Maxi contempla la crinière bleu argenté du cheval sauvage, qui ondulait dans le vent.
Ses yeux s’agrandirent encore lorsqu’elle remarqua quelque chose d’inhabituel. Une longue et belle corne, scintillant comme du cristal, dépassait du front du cheval.
Riftan saisit la poignée de son épée tandis que la licorne s’approchait lentement d’eux. Ses yeux bleus les observaient avec douceur. Malgré l’absence totale d’hostilité dans son regard, Maxi connaissait bien la férocité qui se cachait sous l’apparence amicale de la créature.
Agrippée à la cape de Riftan, elle se prépara à lancer un bouclier. C’est alors qu’une autre licorne apparut au sommet de la colline. Elles se frottèrent affectueusement leurs longs cous, puis se mirent à avancer dans la neige. Une autre licorne les suivit, puis une autre, et encore une autre, jusqu’à ce que tout un troupeau passe devant eux. On aurait dit une scène de rêve. Maxi resta fascinée à les regarder s’éloigner.
Riftan s’approcha d’un endroit traversé par le troupeau, sans lâcher Maxi. À sa grande surprise, les licornes n’avaient laissé que de légères empreintes. Elle se demanda comment ces créatures pouvaient se déplacer avec tant de légèreté dans une neige qui leur arrivait aux genoux. Une curiosité frivole lui traversa l’esprit : les licornes possédaient peut-être une affinité innée avec la magie du vent, tout comme les salamandres et les basilics en avaient une avec la magie du feu.
Elle réfléchissait distraitement à cette idée quand la voix grave de Riftan retentit.
« Ce sont des marques de fers. »
Maxi tressaillit et leva les yeux. Accroupi sur un genou, Riftan examinait chaque empreinte.
« À l’exception du petit, elles portaient toutes des fers. »
« L-les licornes ? »
Comprenant ce que cela impliquait, Maxi se raidit. Une sueur froide lui perla dans le dos.
« Vous voulez dire… que quelqu’un les élève ? »
Riftan ne répondit pas. Il se contenta de fixer d’un air sombre le chemin qu’avaient emprunté les créatures. De légers flocons continuaient de tomber sur les empreintes. Bientôt, toute trace du passage des licornes aurait disparu.
Après avoir observé la scène avec inquiétude, Maxi demanda : « N-nous ne devrions pas les suivre ? Nous… pourrions peut-être trouver un indice. »
« Ça pourrait être dangereux. »
« Mais si nous laissons passer cette occasion… n-nous ne savons pas quand nous aurons une autre piste. Nous devrions au moins découvrir où elles… »
Elle s’interrompit, craignant de lui imposer une charge supplémentaire. Riftan promena son regard entre son visage et les traces de licorne qui s’effaçaient peu à peu, plongé dans ses réflexions.
« D’accord. Mais nous n’irons pas loin. Et nous rebrousserons chemin dès que je sentirai le moindre danger. »
Ils se mirent aussitôt à suivre les licornes. Maxi resta près de Riftan et accéléra le pas. Le vent se leva à mesure qu’ils avançaient, recouvrant les dernières empreintes.
Maxi craignit que toute cette entreprise ne soit vaine. Ne vaudrait-il pas mieux retrouver les autres et se mettre d’abord à l’abri ? Ils pourraient explorer les environs quand le temps serait plus clément. Elle regrettait déjà sa décision précipitée lorsque Riftan prit la parole.
« Il y a aussi une source chaude, par ici. »
En effet, de la vapeur s’élevait au pied d’un escarpement, non loin devant eux. Maxi suivit prudemment Riftan qui s’en approchait. Arrivée plus près, elle vit un petit bassin, au bas d’une pente raide, d’où montait de la vapeur. Plusieurs licornes se prélassaient au bord de l’eau. Derrière elles, une caverne s’ouvrait sur une hauteur d’au moins vingt kevettes (environ six mètres).
Maxi regarda autour d’elle avec nervosité. « Vous pensez… que l’éleveur se trouve quelque part par ici ? »
Riftan secoua la tête. « Non, je ne sens aucune autre présence. »
« Malgré tout… laissez-moi lancer un sort de détection, juste pour être sûre. »
Le front de Riftan se plissa légèrement ; il n’approuvait manifestement pas qu’elle dépense son mana. Mais il dut juger cette précaution nécessaire à leur sécurité. Il finit par acquiescer dans un soupir. Maxi retira aussitôt ses gants, posa les mains sur un rocher et laissa son mana s’écouler.
Heureusement, elle ne détecta aucune forme de vie autre que les licornes. Cela n’excluait toutefois pas la présence de golems ou d’autres dispositifs magiques dans les environs. Maxi étendit son réseau de mana plus loin encore afin de fouiller soigneusement les alentours. Elle ne repéra aucun mécanisme dangereux, mais sentit plusieurs objets à l’allure artificielle.
*Il ne semble pas y avoir de monstres, mais il y a une structure artificielle. J-je pense que nous devrions aller l’inspecter.*
Elle leva les yeux vers lui, hésitante. Riftan fronça les sourcils, puis sauta avec agilité du rocher où ils se tenaient. Il la saisit par la taille et la déposa au sol.
« Suis-moi. Fais attention. »
Les licornes les remarquèrent à leur approche, mais ne montrèrent aucun signe de méfiance. Elles faisaient sans doute partie du cheptel élevé par les mages noirs.
Sa fascination évidente dut inquiéter Riftan. Il l’avertit : « Ne t’approche pas trop. Elles ont beau avoir l’air dociles, ce sont quand même des monstres. On ne sait pas quand elles pourraient décider de nous attaquer. »
Maxi hocha la tête, contourna le bassin et s’arrêta devant la caverne. Tandis qu’elle y jetait un coup d’œil, Riftan monta la garde pour tenir les licornes à distance.
Elle fit apparaître une petite flamme dans sa main. Sa lumière révéla vaguement un plafond voûté et des piliers de pierre sur les côtés. Maxi balaya la caverne du regard, puis s’y engagea lentement. L’eau de la source chaude s’écoulait dans un profond canal, à gauche d’un large passage régulier pavé de pierres. Les murs étaient ornés de piliers ouvragés et d’étranges motifs. Après les avoir examinés, Maxi franchit prudemment l’entrée.
Un frisson lui parcourut le corps. Au centre de la caverne se dressait une statue de dragon en pierre, terriblement imposante. Riftan lui barra vivement la route. « Elle ne va pas prendre vie, hein ? »
« J-j’ai… inspecté les alentours à la recherche de runes de golem. Ce n’est… qu’une statue de pierre ordinaire. »
Riftan la regarda avec méfiance. Sans tenir compte de ses appréhensions, Maxi s’approcha du dragon de pierre.
La statue était inquiétamment réaliste. Se rappelant les golems de la chambre secrète, elle se demanda pourquoi les mages noirs tenaient tant à créer de telles statues. Elle examina les terrifiantes dents du dragon, son corps écailleux et ses ailes déployées. À cet instant, la voix glaciale de Riftan résonna dans la caverne.
« Les Chevaliers du Temple vont perdre la tête quand ils découvriront cet endroit. »
Maxi leva vers lui un regard interrogateur. « P-pourquoi ? »
« L’intérieur de cette caverne… C’est une réplique de la Basilique d’Osiriya. »
Les yeux écarquillés, Maxi regarda autour d’elle. L’obscurité rendait les détails difficiles à distinguer, mais les piliers, les murs, le plafond voûté et même les motifs ressemblaient effectivement à ceux de la Grande Basilique. Les épaules voûtées, Maxi reporta son attention sur la statue.
Les mages noirs avaient installé ce monstre en terre sacrée, dans un lieu réservé exclusivement à Dieu. Un gémissement lui échappa malgré elle.
Riftan avait raison. Même un clerc doté de la plus grande maîtrise de soi ne pourrait dissimuler son indignation devant un tel spectacle. Le cœur de Maxi se serra. Le message était limpide : les mages noirs haïssaient l’Église parce qu’elle les avait exilés.
Elle leva la flamme qu’elle tenait et examina soigneusement les images sculptées. Contrairement aux murs de la Grande Basilique, où figuraient des saints, la caverne était couverte de représentations de clercs à tête de serpent. Juste en dessous, à la place des visages des fidèles, se trouvaient des monstres de la race des Ayin.
Maxi frissonna, avec l’impression d’être entrée dans un temple païen. Un instant plus tard, elle remarqua une tête de serpent de la taille d’un poing qui dépassait d’un mur. Elle ressemblait au déclencheur qu’ils avaient trouvé à l’extérieur de la chambre secrète.
Après avoir jeté un coup d’œil à Riftan, qui inspectait la caverne, Maxi posa la main sur le mur et tâta l’espace derrière. Lorsqu’elle n’y détecta aucun golem, elle abaissa discrètement le déclencheur. Le mur gronda bientôt et s’ouvrit, révélant une autre salle.
« Et qu’est-ce que c’est ? » demanda Riftan en s’approchant d’elle pour regarder à l’intérieur.
Maxi éclaira les ténèbres avec la flamme dans sa main. Une grande salle circulaire se dessina, avec un autel en son centre. Comme il ne détectait rien d’anormal, Riftan entra et s’arrêta devant l’autel.
En le rejoignant, Maxi aperçut une sculpture de cristal assez grande pour occuper toute la dalle de marbre sur laquelle elle reposait. Elle lui rappela les jouets extravagants dont raffolaient les jeunes membres de la famille royale. Taillée à l’image d’une chaîne de montagnes, elle représentait, entre les vallées et les champs, un ensemble de maisons minuscules comme des clous. Elle examinait ces petites constructions avec fascination quand Riftan poussa un léger soupir. « Je crois que nous venons de découvrir où se trouve la base des monstres. »
« Pardon ? »
Quand elle leva vers lui des yeux étonnés, Riftan effleura le cristal du bout des doigts. « Tu ne vois pas ? C’est une maquette de la région. Regarde, là. C’est le plateau de Pamela. »
Il désigna le bord de la table en parlant. La paroi rocheuse sculptée semblait effectivement reproduire celle qu’ils avaient longée.
« Nous avons emprunté ce chemin, dit Riftan en suivant leur itinéraire du doigt. Et nous devons être à peu près ici, en ce moment. »
Après avoir désigné la vallée parsemée de petites maisons, il déplaça son doigt vers la falaise abrupte qui la surplombait. C’était probablement celle d’où ils étaient tombés.
« Et voici ce que nous cherchions. »
Maxi contourna la table de marbre pour mieux voir l’endroit qu’il désignait. Une cité fortifiée se nichait entre deux hauts sommets. Elle était entourée de deux enceintes et de plusieurs forts solidement défendus.
Le regard de Riftan s’assombrit tandis qu’il baissait les yeux.
« Si cette maquette est exacte, la base des monstres pourrait être aussi grande qu’une cité-État… »