Chapitre 279
279 Chapitre 40
Riftan examina le réservoir, où une eau jade fumante s’écoulait par un petit canal jusque dans chacune des maisons de pierre.
Il hocha la tête, comme s’il venait de parvenir à une conclusion. « C’est probablement cette source de chaleur naturelle qui leur a permis de survivre dans un endroit aussi désolé. »
« Je comprends comment ils se chauffaient, mais… et pour la nourriture ? » demanda Ulyseon en penchant la tête.
« Qu’auraient-ils pu chasser d’autre que des monstres, dans un désert pareil ? » répondit Riftan avec cynisme.
Maxi rentra les épaules. Même l’Église réformée considérait la consommation de sang ou de chair de monstre comme un péché abominable. Nerveuse, Maxi étudia le visage impassible de Kuahel. Le Chevalier du Temple fit semblant de ne pas entendre Riftan et dirigea calmement son cheval vers Calto.
« Il y a un endroit que nous aimerions vous faire examiner en premier », dit Kuahel en indiquant une direction.
Tandis qu’ils suivaient le Chevalier du Temple, les yeux des mages brillaient de curiosité. Maxi fermait la marche sur Rem, absorbant du regard les ruines scintillantes noyées dans la brume. Des débris érodés jonchaient le sol, et les vestiges d’un mur de pierre encerclaient le réservoir. La plupart des bâtiments de pierre avaient des toits plats et des murs de pierre et d’argile, semblables à ceux de l’époque des anciens royaumes.
Après avoir dépassé une dizaine de constructions de pierre, Kuahel arrêta sa monture. « Par ici. »
Maxi se tourna vers l’avant. Ils s’étaient arrêtés devant une immense paroi rocheuse. Dans la faille qui la fendait se dressaient deux piliers, de part et d’autre d’une large entrée en arche.
Kuahel mit pied à terre et éclaira l’intérieur sombre. « À l’intérieur, vous trouverez des dizaines de pièces reliées entre elles de façon complexe, comme un nid de fourmis. Chaque chambre contient ce qui semble être un dispositif magique et une fresque couverte de caractères anciens. Nous n’avons pas pu pénétrer dans celles qui étaient scellées par une magie puissante, mais le flux de mana tout à fait anormal que nous y avons détecté indique qu’elles contiennent elles aussi des dispositifs magiques. »
« Par où voulez-vous que nous commencions ? »
« Suivez-moi, je vous prie. »
À l’invitation de Kuahel, les Chevaliers du Temple allumèrent des torches et les fixèrent aux parois de la grotte. Maxi descendit de cheval et jeta un coup d’œil prudent à l’intérieur. Le plafond était plus haut qu’il ne semblait vu de l’extérieur et, avec les nombreuses colonnes de pierre qui en bordaient le périmètre, l’immense espace paraissait stable. Parmi les mages noirs qui avaient vécu ici, il y avait sans aucun doute eu un maçon de talent.
Subjuguée, Maxi examinait l’un des piliers de l’entrée quand quelqu’un lui saisit l’épaule. Elle se retourna.
Riftan s’était approché dans son dos sans qu’elle s’en aperçoive. Il examina l’arche d’un air fermé, puis la tira en arrière et s’avança le premier.
« Nous devrions d’abord sécuriser les lieux », dit-il.
« Ils seront accompagnés par des dizaines de paladins, moi compris. Inutile de prendre tant de précautions », répliqua sèchement Kuahel, l’air agacé. « Si tu ne trouves vraiment rien d’autre à faire, tu peux monter la garde dehors pour empêcher quoi que ce soit d’entrer. »
« Tu veux que je vous laisse faire, toi et tes hommes, alors que nous ignorons ce qui pourrait se trouver… »
« Il semble qu’il y ait eu un malentendu », dit froidement Kuahel d’une voix basse. « J’ai peut-être accepté à contrecœur que tu nous accompagnes, mais c’est moi qui commande cette enquête. Tu n’as donc pas ton mot à dire. »
Le visage de Riftan se figea, menaçant. Craignant qu’ils ne dégainent leurs épées, Maxi déglutit, sentant la tension atteindre son paroxysme.
Calto poussa un profond soupir. « Je vous en prie, tous les deux, arrêtez. L’Église a promis de nous protéger pendant l’enquête, et nous avons accepté d’entreprendre ce périlleux voyage parce que nous lui faisions confiance. Et pourtant, regardez-vous. Comment pouvons-nous être assurés de notre sécurité quand ceux qui devraient unir leurs forces pour nous protéger sont à couteaux tirés ? »
À la réprimande de l’ancien, Kuahel retrouva son masque impassible et un silence tendu s’abattit sur eux. Maxi observa nerveusement les trois hommes. À cet instant, Ruth se fraya un chemin parmi les mages et vint se placer entre les deux commandants.
« Maître Calto a raison. Rien de bon ne peut sortir de nos divisions, pas dans ce désert. »
Calto lança un regard noir à son neveu, lui signifiant silencieusement qu’il n’avait pas à intervenir.
Sans tenir compte de l’ancien, Ruth poursuivit calmement : « Vous savez tous les deux à quel point les conflits internes peuvent être destructeurs. Ne gaspillons pas nos forces dans cette lutte de pouvoir inutile et cherchons un compromis. Puisque les Chevaliers du Temple connaissent les lieux, il est normal qu’ils dirigent les recherches. En contrepartie, ils devraient autoriser quelques Chevaliers du Dragon rouge à se joindre à eux. Je ne vois pas pourquoi un paladin s’opposerait à cette solution. »
Un léger pli se dessina entre les sourcils de Kuahel. Apparemment las de se disputer, il acquiesça. « Faites comme bon vous semble. »
Le commandant des Chevaliers du Temple pivota sur ses talons et s’engagea d’un pas vif sous l’arche. Les mages, qui s’étaient jusque-là contentés d’observer en silence, lui emboîtèrent le pas.
Maxi chercha le regard de Riftan tandis qu’elle pénétrait prudemment dans la grotte. Il était manifestement mécontent, mais il ordonna à contrecœur à ses hommes d’explorer le village désert, puis entra dans la grotte avec Ulyseon et quelques autres chevaliers. Soulagée, Maxi se hâta de rejoindre les mages.
Les ruines s’étendaient sur une superficie bien plus vaste qu’ils ne l’avaient imaginé. Au bout d’un long couloir en pente, ils débouchèrent dans une immense salle circulaire où des centaines de personnes auraient pu tenir à l’aise. Huit entrées de couloirs s’ouvraient à l’autre bout de la salle. Kuahel sortit une carte pliée et la déplia.
« Voici le plan des pièces au bout de chaque couloir. Consultez-le pendant votre enquête. »
« À quoi correspondent les pièces indiquées en noir ? »
« Ce sont celles que nous n’avons pas pu ouvrir, car elles étaient scellées. »
« Nous commencerons par elles. »
« Nous aimerions d’abord examiner les inscriptions des fresques », dit Elena.
Ils se répartirent en petits groupes pour explorer différentes pièces. Maxi et Anette furent chargées d’en inspecter une qui contenait un dispositif magique. Ulyseon, Riftan et le paladin Vinther les accompagnèrent.
Anette se glissa derrière Maxi pendant qu’elles marchaient. Elle se pencha vers elle pour lui chuchoter : « Tu ne t’es toujours pas réconciliée avec ton mari ? »
Craignant que Riftan ne l’ait entendue, Maxi força un rire embarrassé.
« I-il n’y a aucun problème. Vous n’avez pas à vous inquiéter pour nous… alors, concentrez-vous plutôt sur notre tâche, je vous prie. »
Anette s’apprêtait à répondre, mais ravala ses mots. Après un silence gênant, elles arrivèrent dans une pièce qui mesurait dix kévettes de haut (environ trois mètres) et trente kévettes de large (environ neuf mètres).
Kuahel éclaira la pièce en fixant une torche près d’un petit conduit d’aération. Riftan et Ulyseon partirent à la recherche d’éventuels monstres cachés, tandis que Maxi et Anette commencèrent leur inspection. Des runes complexes et des caractères anciens étaient gravés au sol et au plafond. Un des murs, cependant, était entièrement recouvert d’un étrange dispositif magique.
Des formes géométriques taillées dans des centaines d’os s’entremêlaient en une tapisserie. Des pierres, probablement magiques, étaient enchâssées à l’extrémité de certains os saillants. Maxi décida de commencer par là.
Elle tâta les pierres, mais ne sentit aucune magie en elles : leur mana s’était épuisé depuis longtemps.
« À ton avis, de quoi sont faits ces morceaux ? Je ne crois pas que ce soient des os de serpents de mer », marmonna Anette en les examinant.
Maxi passa les doigts sur la surface poussiéreuse, les sourcils froncés. « Si ce ne sont pas des os de serpents de mer… alors ce doit être des os de vers ou de vouivres. J’ai lu un jour qu’ils étaient nombreux à vivre ici, dans le nord. »
« Ce sont des os de basilic. »
Maxi tourna vivement la tête vers cette voix inattendue. Riftan, qui s’était encore glissé derrière elle, tendit la main vers un os finement sculpté en forme de flocon de neige. Il essuya la poussière incrustée et fit glisser ses longs doigts le long de la gravure pour en sentir la texture.
« Seuls les os de basilic ont un tel éclat. Pourtant, j’ignorais qu’on pouvait trouver des sous-espèces du Dragon Rouge dans le nord. »
« Vous avez déjà chassé un basilic, commandant ? » demanda Ulyseon avec enthousiasme.
Riftan remit son gantelet et répondit d’un ton neutre : « J’en ai souvent affronté autrefois. Ce sont les monstres qui se vendent le plus cher. »
« Mais j’ai entendu dire que les os de basilic étaient aussi durs que l’acier », remarqua Anette, levant les yeux avec admiration. « Il fallait un talent extraordinaire pour sculpter de tels détails. »
Les reliques anciennes n’inspiraient pas à Maxi la même admiration, mais elle n’en était pas moins intriguée. Elle retira son gant et sonda le fonctionnement interne du dispositif magique en insufflant un peu de son mana dans les pierres. Elle comprit vite que la structure était trop complexe pour ses connaissances limitées. Son expression s’assombrit. Le dispositif étant installé au fond d’une grotte, elle doutait qu’il ait servi d’arme. Il devait plutôt avoir une fonction défensive ou relever d’une autre forme de magie.
Elle fouilla dans son sac pour en tirer un morceau de parchemin et du charbon, puis entreprit de tracer une ébauche du circuit de mana du dispositif. De l’autre côté de la pièce, la voix d’Anette lui parvint.
« Tu as trouvé quelque chose ? »
« Seulement que ce dispositif… n’a pas été utilisé depuis au moins un siècle », répondit Maxi en secouant la tête. « Le circuit de mana est presque entièrement obstrué… alors il est difficile d’en distinguer toute la structure. »
« Eh bien, son emplacement à lui seul nous donne un indice évident sur sa fonction. »
« Vraiment… ? » demanda Maxi, surprise, en regardant Anette.
« C’est probablement une sorte d’enregistreur. L’appareil ressemble aux dispositifs magiques qui stockent et émettent de la lumière, même s’il est mille fois plus complexe. »
« Alors, nous pourrions découvrir ce que les mages noirs ont enregistré si nous arrivions à l’activer. »
Les yeux de Maxi brillèrent d’excitation tandis qu’elle contemplait les centaines d’os entrelacés qui recouvraient le mur.
Anette claqua la langue. « Il nous faudra plus d’une journée pour réparer ce truc, c’est certain. »
Vinther, qui rôdait le long des murs tel une ombre, prit soudain la parole. « Il y a encore six pièces environ avec des dispositifs semblables. »
Maxi le regarda, stupéfaite, et Anette gémit.
« Cette expédition n’est pas près de se terminer. »
Ils examinèrent les dispositifs jusqu’à ce que leurs torches soient presque consumées, puis Riftan insista pour qu’ils quittent la pièce. À la sortie de la grotte, ils trouvèrent les chevaliers et les autres mages en train de préparer le souper ; le camp était déjà installé.
Calto écoutait les conclusions des autres mages. Il aperçut Maxi et l’appela de sa voix grave : « Avez-vous pu apprendre quelque chose ? »
Maxi lui montra son schéma du circuit de mana et lui décrivit la pièce. Après avoir étudié attentivement son croquis, Calto lui fit signe de la tête d’aller se reposer. Elle poussa un soupir las et regarda derrière elle. Riftan, qui ne l’avait pas quittée d’une semelle dans la grotte, avait déjà rejoint les Chevaliers du Dragon rouge. Il écoutait le rapport d’Elliot.
Après avoir jeté quelques regards furtifs à son visage fermé, Maxi s’installa près du feu avec son souper. Elle était en train de se remplir l’estomac de saucisses grillées et de pommes de terre quand Sidina accourut vers elle.
« Max ! Anette ! Devinez ce que j’ai trouvé ! »
Maxi mâcha une bouchée de pomme de terre, les yeux brillants de curiosité.
En face d’elle, Anette fronça les sourcils. « Tu as fait une grande découverte ? »
« Un bain ! J’ai trouvé un bain ! » s’écria Sidina en tapant dans ses mains. « Il y a un grand bassin thermal dans le bâtiment là-bas ! »
Elle désigna d’un geste les constructions de pierre près du réservoir. Les mages et les chevaliers, qui s’étaient attendus à une découverte plus sensationnelle, affichèrent leur déception et reprirent leur repas. Maxi fut la seule à partager l’enthousiasme de Sidina. À ses yeux, rien n’aurait pu être plus extraordinaire.
Même si elle s’était contentée de neige fondue et d’une serviette tout au long du voyage, elle avait récemment négligé sa toilette, à cause du froid glacial. Elle avait renoncé à rester propre ; la perspective d’un bain chaud lui allait donc droit au cœur.
Déglutissant avec difficulté, Maxi jeta un coup d’œil autour d’elle. Aussi tentante que fût l’idée, elle répugnait tout de même à se déshabiller si près de tous ces hommes. Nerveuse, elle observa les visages des mages et des chevaliers.
« J’ai jeté un coup d’œil. C’était plutôt propre », lui dit Sidina avec empressement pour l’encourager. « Toi aussi, tu meurs d’envie de prendre un bain, pas vrai, Max ? Allez, viens, on y va ensemble ! »
« Qu’est-ce qui te tracasse ? Allez, viens », lança Anette, qui ramassait déjà son sac sans la moindre hésitation.
La tentation finit par l’emporter. Maxi suivit Sidina, avec des vêtements de rechange et un pain de savon sous le bras.
Le bain était en meilleur état qu’elle ne l’avait espéré. Le bâtiment était relativement propre et la grande baignoire dallée de pierre était remplie d’eau thermale chaude, qui y coulait par un petit chenal. Les femmes se débarrassèrent rapidement de leurs vêtements sales. Un soupir de bonheur échappa à Maxi lorsqu’elle s’immergea jusqu’au menton.
« Ça ne me dérangerait pas de rester ici jusqu’à Ignisias (la saison du feu, l’équivalent de l’été) », murmura Sidina, ravie. « Même chez nous, nous n’avons jamais eu de bains aussi luxueux. »
« Mais… si nous ne localisons pas au plus vite la base principale de l’armée des monstres, une nouvelle guerre risque d’éclater », lui rappela Maxi avec abattement. « Et nous n’avons pas des réserves infinies pour tenir jusqu’à l’été. »
« Pff, tu es vraiment rabat-joie. »
L’air déçu, Sidina l’éclaboussa. Maxi grimaça et riposta d’une éclaboussure plus violente. Après s’être amusées encore un peu et avoir profité du bain à leur content, l’idée d’en sortir leur parut presque douloureuse. Finalement, l’accablante somnolence contraignit Maxi à se hisser hors de la baignoire. Elle enfila vite ses vêtements pour ne pas se laisser gagner par le froid. Sidina et Anette, elles, décidèrent de rester encore un peu.
En sortant, Maxi découvrit qu’il neigeait. Des bouffées de vapeur s’échappaient de sa bouche tandis qu’elle se dépêchait de longer le réservoir pour rentrer. Sa pierre de feu s’éteignit à cet instant précis, la laissant sans aucun moyen de lutter contre le froid. Tremblante, elle cherchait sa tente du regard quand quelque chose de lourd et de chaud lui tomba sur les épaules.
Elle fit volte-face. Riftan, vêtu d’une simple tunique de laine et d’un manteau noir, lui nouait une cape de fourrure autour des épaules.
« Les femmes ont décidé de s’installer dans la maison, là-bas », dit-il sèchement en rabattant la capuche sur ses cheveux mouillés.
Il désigna du menton une petite bâtisse de pierre qui semblait relativement solide. Après avoir resserré la cape autour d’elle, il la conduisit vers la maison.
Elle étudia son visage impassible tandis qu’ils marchaient. Ses cheveux étaient légèrement humides, comme s’il avait lui aussi pris un bain. Elle resta près de lui et aspira discrètement son odeur masculine, où flottait un léger parfum de savon et de musc. C’était ainsi qu’il sentait quand ils prenaient leur bain ensemble.
Son cœur se mit à battre douloureusement tandis que les souvenirs affluaient. Le bout de ses doigts la démangeait, tant elle avait envie de les passer dans ses cheveux humides. Elle brûlait de remplir ses poumons de son odeur et de caresser sa peau lisse et ferme. Elle leva vers lui un regard suppliant, le priant de l’emmener dans un endroit où ils seraient seuls.
Pourtant, Riftan la conduisit jusqu’à la maison où Elena et Miriam se reposaient, puis repartit vers les quartiers des chevaliers sans même lui souhaiter bonne nuit. Le visage dans l’ombre de la capuche de fourrure, Maxi le regarda s’éloigner avec ressentiment.