Chapitre 278
278 Chapitre 39
« Nous camperons ici pour la nuit. »
À peine le chevalier du Temple eut-il prononcé ces mots que Ruth sauta à bas de la monture de Riftan. Sidina pouffa, visiblement amusée par la scène. Maxi, en revanche, ne trouvait pas cela drôle du tout. Après avoir fixé d’un air maussade l’arrière de la tête de Riftan, elle descendit de Rem et observa le ravin.
Les parois rocheuses, de chaque côté, se rejoignaient en s’incurvant vers le ciel, qu’elles dissimulaient presque entièrement. L’étroit passage qui menait à l’extérieur les protégeait des violentes rafales qui y faisaient rage. L’endroit était exigu pour une troupe de près de deux cents personnes, mais il les abritait du vent et de la neige : c’était déjà un refuge fort luxueux.
« Maximilian, peux-tu vérifier si des monstres hibernent sous terre ? » cria Anton en aidant Calto à descendre de cheval.
Elle sentit Riftan se tourner vers elle. Ravie de voir son air contrarié, elle prit soin de faire semblant de ne pas le voir et acquiesça avec entrain.
« Oui. »
« Je vais aider », dit Armin en sautant à bas de son cheval.
Tandis que tous deux exploraient le ravin à l’aide d’un sort de détection, les chevaliers et les autres mages se mirent à installer le campement.
Maxi étendit son réseau de mana aussi loin que possible et ne s’arrêta qu’après avoir sondé les profondeurs de la terre. Lorsqu’elle s’assit enfin près du feu de camp, ses mains étaient glacées. Elle les tendait vers les flammes pour les réchauffer quand Sidina, chargée du dîner ce soir-là, lui posa un grand bol de ragoût devant elle.
« Tiens, c’est pour Sir Riftan. »
Maxi prit le bol par réflexe et s’apprêtait à le lui apporter quand elle s’immobilisa. Pourquoi se donner cette peine pour un homme qui avait préféré partager sa selle avec un vrai chardon plutôt qu’avec elle ?
Elle rendit le bol et grommela : « P-Pourquoi me donner sa ration ? »
« Pourquoi ? Parce que tu lui apportes toujours à manger. »
« Eh bien, plus maintenant », répliqua Maxi en haussant assez la voix pour que Riftan l’entende. Elle fit mine de remuer le feu avec une brindille.
Sidina leva les yeux au ciel, haussa les épaules et appela Ulyseon, qui fixait une tente au sol. Elle tendit le bol au jeune chevalier, qui s’empressa de le porter à son destinataire.
Du coin de l’œil, Maxi observa Riftan. Il accepta le bol sans laisser paraître la moindre émotion, puis s’installa près de sa tente. La vue de la scène apaisa sa colère bouillonnante, et une étrange tristesse s’y substitua.
Autrefois, il se serait démené pour obtenir son pardon. La gorge de Maxi se noua au souvenir de son visage torturé, après qu’elle eut refusé de le regarder pendant plusieurs jours. Peut-être que trois ans avaient trop changé les choses. Elle contempla un moment le feu qui crépitait, l’air abattu, puis alla chercher son repas et l’engloutit à la cuiller.
À partir de ce jour, Maxi cessa d’essayer de réduire la distance entre eux. Elle ne voulait pas se languir d’un homme qui ne cachait pas qu’il ne souhaitait pas sa compagnie. Lorsqu’il leur arrivait de se parler, elle le voyait se forcer à lui répondre. C’était si douloureux à regarder qu’elle s’efforça de l’éviter autant que possible.
Ayant remarqué ce changement, Hebaron s’approcha discrètement et la taquina : « Ma dame, vous avez renoncé à courir après le commandant comme un caneton ? »
Sous le regard noir de Maxi, Hebaron rentra les épaules de façon théâtrale et feignit d’être intimidé.
« Ma parole, on dirait que cette fois, vous lui en voulez vraiment. »
« Sir Hebaron… Vous avez l’air de trouver cette situation incroyablement amusante. »
Le sourire du chevalier s’effaça légèrement devant le ton mordant de Maxi. Il se gratta l’arrière de la tête et répondit d’un air penaud : « Je ne voulais pas vous taquiner, ma dame. Je souhaite sincèrement que vous deux… »
« Combien de temps nous reste-t-il ? »
La voix tranchante de Riftan coupa court à ce qu’Hebaron s’apprêtait à dire. En regardant devant elle, Maxi aperçut l’arrière de sa tête, qui dépassait au-dessus du groupe de chevaliers. Bien qu’il se trouvât à une certaine distance du commandant des Chevaliers du Temple, elle devinait qu’il était plus furieux qu’un chien sauvage piqué par une abeille.
« Nous n’avons presque plus de bois ni de vivres, lança Riftan. Si la neige redouble, nous serons coincés ici. » Sa voix glaciale résonna dans le ravin.
« Nous y sommes presque », répondit Kuahel d’un ton agacé. « Nous devrions atteindre le plateau avant la fin de la journée. »
Hebaron poussa un soupir en les observant. « Je crains que les épées ne sortent si cela continue. Notre commandant est plus irritable que d’habitude, ces derniers temps. »
Il lança à Maxi un regard appuyé, comme pour lui reprocher la mauvaise humeur de Riftan.
Incapable de dissimuler son doute, elle répondit : « Il doit être sur les nerfs… parce que le chemin devient de plus en plus dangereux. »
Riftan n’était pas le seul à être d’humeur maussade. Après une journée entière à cheminer dans le ravin sinueux, ils avaient trouvé de l’autre côté un sentier de montagne rocailleux, recouvert de neige fondue. Guidés par les Chevaliers du Temple, les membres de l’expédition avaient gravi les pentes abruptes tout en faisant avancer les chariots sur ce terrain accidenté. Il n’était pas étonnant que les mages fussent visiblement épuisés.
Pour ne rien arranger, ils avaient dû brûler du bois afin de faire fondre la neige et d’abreuver les chevaux, ce qui avait considérablement entamé leurs réserves. Il serait difficile de trouver de la nourriture et du bois sur le plateau de Pamela ; les mages comme les chevaliers s’inquiétaient donc de plus en plus de voir leurs provisions diminuer. Le mécontentement de Riftan était compréhensible.
« Je ne veux pas lui causer davantage de soucis… dit-elle d’une voix lasse, alors que c’est à cause de moi qu’il s’est engagé dans cette pénible expédition. Et… je préfère éviter une nouvelle scène. »
Hebaron ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa. Maxi baissa sa capuche et poussa Rem en avant.
Le ciel était couvert et des flocons de neige se mêlaient au vent. Une nouvelle forte chute de neige se préparait. Après avoir levé les yeux, consternée, Maxi balaya du regard les pentes abruptes, comme taillées au ciseau, les ravins sans fond et les sommets enneigés.
Il était extrêmement difficile d’évaluer les distances dans le brouillard qui recouvrait le flanc de la montagne. Certains sommets, qui semblaient lointains au premier abord, se révélaient bien plus proches, tandis que d’autres étaient plus éloignés qu’ils n’en avaient l’air. On aurait dit qu’ils s’étaient perdus dans un immense labyrinthe de neige, de glace et de roche.
Après un moment, Kuahel s’arrêta au bord d’une vallée escarpée. « Nous devons descendre ici. »
Maxi ouvrit de grands yeux en se penchant au-dessus du précipice. Malgré le brouillard épais qui en dissimulait le fond, elle voyait que la descente serait longue. Comment étaient-ils censés dévaler une pente aussi abrupte ? Elle se tournait avec appréhension vers le commandant des Chevaliers du Temple lorsqu’elle entendit la voix furieuse de Riftan.
« Vous avez perdu la tête ? »
« Nous pourrions contourner la montagne, mais cela nous ferait perdre quinze jours. C’est le chemin le plus rapide », répondit Kuahel avec irritation, avant de se tourner vers les mages. « Pouvez-vous faire descendre les chariots par magie ? »
« Ce ne sera pas très difficile, mais si des monstres nous attaquent pendant la descente… »
« Vous pouvez explorer les environs par magie et prendre votre temps. Les Chevaliers du Temple s’assureront d’abord que la voie est libre. »
Calto scruta les visages des autres mages, l’air hésitant, puis acquiesça. « Très bien. Nous allons vous faire descendre, vous et vos hommes. »
« Non, nous pouvons descendre seuls. Nous vous attendrons en bas. Faites descendre les chariots là où vous voyez les lumières. »
Maxi étouffa un cri lorsque Kuahel Leon s’élança dans la pente, qui n’avait rien à envier à une falaise. Les Chevaliers du Temple galopèrent à sa suite dans la vallée noyée de brume. La mâchoire de Maxi en tomba devant leur maîtrise stupéfiante de l’équitation.
« Les Chevaliers du Dragon rouge en sont tout aussi capables, ma dame », grommela Ulyseon.
Lorsque le jeune chevalier approcha sa monture du bord pour prouver ce qu’il avançait, Riftan l’arrêta aussitôt.
« Les mages passeront d’abord. Nous descendrons quand tous les autres seront arrivés en bas. » Puis il se tourna vers Ruth, qui chevauchait avec Garrow, et aboya : « Tu descendras avec les mages. »
« À quoi bon, alors qu’il y en a dix-neuf… »
Le regard terrifiant de Riftan coupa court à la plainte de Ruth. Le sorcier soupira et glissa à bas du cheval de Garrow.
Les mages commencèrent à faire descendre les chariots lorsque les feux des Chevaliers du Temple s’allumèrent en contrebas. Le sort de lévitation était simple, mais la rareté du mana dans la région les contraignait à en dépenser plus que d’ordinaire. Les mages se relayèrent pour économiser leurs forces.
Une fois tous les chevaux et les chariots arrivés sans encombre en bas, les mages descendirent la vallée par groupes de quatre. Maxi se retrouva avec Lucain, Kiel et Ruth. Au moment où elle allait partir, quelqu’un lui saisit l’épaule. Elle leva les yeux et découvrit Riftan penché sur Talon.
« Tu descendras avec moi », dit-il d’un ton mécanique, comme s’il donnait un ordre à un subordonné.
Maxi cligna des yeux. Pourquoi lui proposait-il de chevaucher avec lui après avoir à peine reconnu sa présence pendant des jours ? Une pointe de nervosité passa sur son visage lorsqu’elle se contenta de le regarder en silence.
« Qu’est-ce que tu attends ? Monte. »
Sa main se resserra sur son épaule. Elle fronça les sourcils, trop contrariée contre lui pour accepter son offre sans hésiter. Suivant son exemple, elle lui écarta doucement la main et prit un ton relativement courtois.
« M-Merci, mais je vais devoir refuser. Je peux… descendre par mes propres moyens. »
Riftan se raidit à peine. L’espace d’un instant, elle regretta de l’avoir repoussé. Elle prit un masque d’indifférence et se détourna. Peu après, elle descendit la vallée avec les autres mages. Lucain invoqua une boule de feu pour éclairer leur chemin, mais cela ne suffisait pas à percer la brume. Maxi sentit la peur monter en elle lorsque le brouillard s’épaissit au point qu’ils ne distinguaient même plus leurs mains devant eux.
Elle regretta de nouveau de ne pas avoir accepté de descendre avec Riftan, mais chassa vite cette pensée. Elle avançait lentement, choisissant avec soin où poser les pieds pour ne pas glisser.
Enfin, son pied toucha le fond. Tout son corps était tendu par cette descente éprouvante, et elle s’affaissa sur le sol, épuisée. Lorsqu’elle leva les yeux après avoir repris son souffle, elle aperçut Kuahel Leon, monté sur son cheval bai, une flamme bleue brûlant dans sa main. Il la regarda brièvement, puis reporta son attention sur la vallée.
Après s’être assuré que tous les mages étaient arrivés en bas, les Chevaliers du Dragon rouge entamèrent leur descente. Bien qu’ils se tinssent à bonne distance du point d’arrivée, les mages bondirent tout de même en arrière, effrayés. La vue de dizaines de chevaliers dévalant la pente à une vitesse qui faisait trembler la terre était terrifiante. Ils descendirent en cinq ou six vagues de vingt hommes, Riftan étant le dernier à surgir du brouillard.
Il regarda autour de lui pour s’assurer que tout le monde était sain et sauf, puis demanda : « Où allons-nous maintenant ? »
Kuahel désigna le chemin devant eux. « Nous y sommes. »
Maxi plissa les yeux, mais ne distingua qu’à peine des rochers gris et des parois abruptes à travers le brouillard. Où étaient les ruines ? Le soupçon commença à l’envahir. Les Chevaliers du Temple s’avancèrent l’un après l’autre et allumèrent des feux tout autour du fond de la vallée. Enfin, les flammes révélèrent les contours flous d’une structure de pierre en ruine.
Un pilier de pierre gisait au sol, entouré de briques éparpillées. Calto s’approcha des décombres pour les examiner de plus près.
« Est-ce… ce qui reste des ruines des mages noirs ? »
« D’une partie d’entre elles », répondit calmement Kuahel en éperonnant son cheval.
Maxi en resta muette un instant. À la lueur vacillante des torches des Chevaliers du Temple apparurent des dizaines de bâtiments de pierre blanche, disposés autour d’un vaste réservoir dont la surface brillait comme du jade.
Tandis qu’elle contemplait l’étendue inattendue des ruines, Riftan mit pied à terre. Il s’agenouilla devant le réservoir. Ôtant son gant, il plongea la main dans l’eau.
« C’est une source chaude. »