Chapitre 277
277 Chapitre 38
« La concentration de mana est étrangement faible. »
Maxi était perdue dans ses pensées quand elle releva brusquement la tête en entendant cette voix bourrue.
Emmitouflé dans un manteau de fourrure, Armin Dolph observait le terrain noyé de brume, une perle grise suspendue à une chaîne dans la main. Maxi examina l’objet avec curiosité.
« Qu’est-ce que vous avez là ? »
« Un jaugeur de mana en œuf de fée. »
Armin approcha de Maxi l’orbe de la taille d’un ongle.
« Les œufs de fée absorbent le mana ; on les utilise donc souvent à cette fin. Celui-ci vient d’un œuf non fécondé, mais il a conservé ces propriétés. Vous voyez comme il est pâle ? Normalement, c’est une perle rosée, mais elle devient rouge vif quand la concentration de mana est élevée. Cette couleur signifie qu’il y en a peu dans les environs. »
« Dans ce cas, mieux vaut économiser nos réserves », fit remarquer Anette dans un soupir. « Même si, à vrai dire, nous n’avons pas encore eu besoin d’utiliser la magie. »
« Ça ne va pas tarder à changer », déclara une voix rauque.
Maxi se retourna et aperçut Albern en train de griffonner sur un parchemin jaune avec un morceau de charbon.
Il fourra le parchemin dans la sacoche de cuir accrochée à son flanc, puis reprit d’un ton neutre : « Notre magie sera indispensable pendant l’enquête. Aussi puissante soit-elle, la magie divine se limite à la purification, aux soins et au combat. Nous, en revanche, sommes capables de maîtriser une magie plus variée et plus spécialisée. »
Albern sortit ensuite une carte de sa sacoche. Maxi supposa qu’il notait leur itinéraire au fur et à mesure.
« Nous devrons désormais recourir davantage à la magie, et je suis certain que nous dépendrons beaucoup de vos sorts de traçage. Personne ne peut explorer un terrain mieux que les mages de la Salle de Nome… »
Une violente rafale souleva l’épaisse brume qui recouvrait le chemin et leur boucha la vue. Maxi rabattit sa capuche et promena autour d’elle un regard inquiet. Bientôt, des flammes éclatantes jaillirent tout autour d’eux : les Chevaliers du Temple avaient allumé des torches pour éclairer la route. Kuahel leva une torche flamboyante et invita calmement le groupe à reprendre sa marche.
« Nous approchons du plateau. Nous continuerons à cheval. »
Alors qu’elle accélérait, Maxi jeta un coup d’œil en direction de Riftan. Au loin, sa silhouette n’était qu’une ombre, reconnaissable à ses cheveux d’un noir de jais et à sa cape bleue.
Elle pressa Rem pour ne pas se laisser distancer. Le vent redoublait de violence et, pour ne rien arranger, la neige s’était mise à tomber. La pierre de feu nichée contre sa poitrine ne parvenait pas à la protéger du froid qui lui glaçait les os. Elle aurait voulu trouver un abri où se réfugier, ne serait-ce que quelques instants, mais l’immense étendue vide se prolongeait à perte de vue.
Elle souffla dans ses mains gantées et tenta de réchauffer ses joues et ses oreilles gelées. Soudain, un grondement profond retentit et une créature gigantesque surgit de la brume.
Les chevaliers dégainèrent leurs épées. Le grondement bestial se mêla au sifflement aigu de l’acier dans le vent hurlant.
« Q-Qu’est-ce que c’est, cette fois ? Qu’est-ce qui nous attaque ? » s’écria Royald d’une voix tremblante en lançant un sort de barrière.
Maxi se hâta de lancer elle aussi un bouclier, les yeux affolés, scrutant les alentours. Elle distinguait des formes indistinctes qui les encerclaient, mais le brouillard l’empêchait de discerner ce que c’était.
Les chevaliers, eux, ne semblaient pas troublés. Ils abattaient les bêtes avec une froide efficacité, faisant tournoyer leurs épées tandis que les monstres fonçaient sur eux comme des boulets de canon. L’un d’eux s’écrasa au sol dans une éclaboussure de sang rouge sombre. Ce ne fut qu’alors que Maxi parvint à voir leurs assaillants.
La créature étalée par terre était un loup gigantesque, aussi gros qu’un taureau. Sa patte avant était tordue, et Maxi la regarda se tordre de douleur, horrifiée. Il ne ressemblait pas à un loup mangeur d’hommes. De longues cornes pointues jaillissaient de son énorme tête, couverte d’un pelage gris et rêche. Ses yeux étaient cramoisis, pareils à deux mares de sang.
Quand il gronda férocement contre Kuahel, le Chevalier du Temple lança sans pitié son grappin à chaîne et acheva le monstre.
« Ce sont des fenrirs ! » La voix de Riftan résonna dans la brume. « Méfiez-vous de leur souffle ! »
Au même instant, le vent se leva et les traînées blanches autour d’eux convergèrent pour former un brouillard plus dense. Maxi comprit que cette étrange météo était l’œuvre de la magie des monstres. Un frisson lui parcourut l’échine. Tout à coup, les créatures qui les encerclaient bondirent sur eux. Le blizzard s’intensifia, les réduisant à de vagues silhouettes.
Maxi renforça son bouclier, de plus en plus anxieuse, tandis qu’elle entendait les chevaux hennir avec agitation, les lames siffler et les chevaliers rugir. Les monstres grondaient et aboyaient comme le tonnerre, dans le but manifeste d’effrayer les chevaux. Rem tenta de s’enfuir ; Maxi s’efforça de calmer sa jument terrorisée.
Soudain, des flammes dorées jaillirent tout autour d’eux et illuminèrent le brouillard. Maxi tourna la tête vers l’origine du sort. Ruth, un bras levé au-dessus de sa tête, traçait une rune dorée dans les airs. Les flammes rugirent tandis qu’il insufflait davantage de mana à la rune. Soudain pris de peur, les monstres battirent en retraite et disparurent dans le blizzard.
Maxi finit par relâcher le souffle qu’elle retenait. Quand le brouillard épais se dissipa comme par magie, elle aperçut sept loups gigantesques éparpillés sur le sol, le sang jaillissant de leurs blessures.
Riftan retira une lance du corps de l’un d’eux. Tandis qu’il évaluait la situation, Maxi le scruta de la tête aux pieds. Malgré l’espoir qu’elle avait nourri, un immense soulagement l’envahit en le voyant indemne. Alors que la tension quittait enfin ses épaules, une voix bouleversée retentit derrière elle.
« Bon sang ! Les chariots ! »
Maxi se retourna vivement. Quatre des huit chariots à bagages avaient basculé. Les mages qui se trouvaient près d’eux descendirent à la hâte et tentèrent de sauver les sacs de nourriture et les tonneaux d’eau à moitié brisés qui roulaient au sol. Pourtant, la nourriture répandue était le cadet de leurs soucis.
Le visage livide, Maxi balaya frénétiquement les environs du regard. « O-Où sont les chevaux ? »
« Les fenrirs les ont sans doute emportés. »
La réponse calme de Kuahel vint de tout près. Tandis que le Chevalier du Temple examinait les chariots, Calto passa un savon aux mages.
« Comment avez-vous pu laisser faire ça ?! »
« J’ai lancé un bouclier ! » protesta Nevin, qui se trouvait à l’arrière. Son ton paniqué s’éteignit peu à peu pour devenir un murmure. « Mais… il devait être trop faible… à cause du manque de mana dans les environs. »
Un lourd silence tomba sur le groupe. Ils avaient perdu huit chevaux d’un seul coup. Maxi commençait à se sentir accablée quand quelqu’un claqua de la langue.
« Ils se sont glissés jusqu’aux chariots pendant le blizzard, alors que notre attention était tournée vers l’escarmouche à l’avant. Malins, ces monstres », remarqua Hebaron en se grattant le menton.
Elliot, juste derrière lui, poussa un soupir. « Ce n’est pas le moment de vous extasier, sir Hebaron. Qu’allons-nous faire de toutes ces provisions ? »
Riftan s’approcha au trot sur Talon et déclara d’un ton égal : « Chargez autant de provisions que possible dans les chariots restants, et faites monter certains hommes à deux sur leurs chevaux pour que ceux-ci puissent tirer les chariots. »
« Les chevaux sont déjà fatigués. Est-ce raisonnable ? Nous ignorons combien de temps nous devrons encore chevaucher. »
« Il y a un endroit où nous reposer non loin d’ici, intervint Kuahel. Les hommes n’auront à partager leurs montures que jusque-là. »
Le Chevalier du Temple désigna une paroi rocheuse qui s’élevait au-dessus de la crête blanche comme un mur de château. De là où elle se trouvait, Maxi la distinguait à peine. En l’observant, elle écarquilla les yeux. Le brouillard épais des monstres avait entièrement dissimulé la structure.
« Alors, en route, avant que les monstres ne reviennent chercher le reste de nos chevaux. »
Hebaron sauta lestement de son cheval de guerre et redressa d’une seule main l’un des chariots renversés. Maxi resta un instant stupéfaite devant la force incroyable du chevalier, puis descendit de cheval pour aider à déplacer les provisions.
Deux des quatre chariots renversés étaient inutilisables, leurs roues réduites en morceaux. Ils n’eurent d’autre choix que de les abandonner et de répartir les provisions dans les chariots restants. Il fut également décidé que les mages, moins lourdes que la plupart des membres du groupe, monteraient avec les chevaliers afin de libérer des chevaux.
Maxi regarda Riftan avec espoir, espérant qu’il lui proposerait de monter avec lui, mais il se contenta de fixer la paroi rocheuse, les lèvres pincées en une fine ligne.
Après avoir jeté à son commandant des regards perplexes, Ulyseon leva la main et fit avancer son cheval. Au grand soulagement de Maxi, Hebaron attrapa le jeune chevalier par la nuque et plaqua une main sur sa bouche. Feignant de ne pas remarquer leur brève altercation, Maxi continua de regarder Riftan d’un air suppliant.
« Ruth, tu montes avec moi. »
Maxi resta médusée. Ruth, qui bâillait à s’en décrocher la mâchoire, tourna brusquement la tête vers Riftan, l’air de croire qu’il avait mal entendu.
« Pardon, qu’est-ce que tu as dit ? »
« Il nous faut des chevaux pour tirer les chariots. Je veux que tu proposes le tien et que tu montes avec moi. »
Sa voix contenait un avertissement très clair : que le mage ne l’oblige pas à se répéter. Ruth cligna plusieurs fois des yeux, puis son visage se renfrogna.
« On ferait une paire franchement ridicule ! Dame Calypse ne pourrait-elle pas monter avec vous ? »
« Son cheval n’est pas assez fort pour tirer un chariot », répondit calmement Riftan.
Ruth tourna la tête vers la frêle jument de Maxi. Élégamment proportionnée, dotée de jambes puissantes et d’une vitesse remarquable, elle n’avait cependant pas la carrure nécessaire pour tirer un lourd chariot.
Reconnaissant que Riftan avait raison, Ruth laissa retomber sa colère. « Alors, je monterai le cheval de sa seigneurie, et elle pourra monter avec vous. Ce serait aussi plus facile pour Talon. »
« Tu n’es pas beaucoup plus lourd qu’elle, alors arrête tes jérémiades et monte ! »
Maxi ouvrit la bouche, choquée. Elle ne pouvait pas laisser passer une remarque pareille.
« C-Comment peux-tu dire une chose pareille ? Je suis b-bien plus légère que Ruth ! »
Riftan l’ignora et continua de fixer le sorcier d’un regard noir. Ruth finit par céder, descendit de cheval et se dirigea vers Talon d’un pas traînant, l’air dégoûté. Sans prêter attention à Maxi, furieuse, Riftan aida le sorcier à s’installer derrière lui en selle, puis partit au trot en tête du groupe. Maxi les regarda s’éloigner, incrédule.
Hebaron claqua de la langue. « Son mal est plus grave que je ne le pensais. »
Comme Maxi le regardait, perplexe, Hebaron haussa les épaules, comme pour dire que ce n’était rien.
« Enfin, les binômes sont décidés. Nous ferions mieux de nous dépêcher avant la nuit. »
Soupçonnant qu’il éludait la question, Maxi plissa les yeux. Elle dut néanmoins reconnaître qu’il avait raison. Elle pressa Rem d’avancer. Une fois les bagages chargés dans les chariots, le groupe se mit en route vers la paroi rocheuse. Bien que leur destination lui eût paru assez proche, le ciel avait viré à l’indigo lorsqu’ils l’atteignirent. Épuisée, Maxi leva les yeux. La paroi rocheuse s’élevait si haut qu’elle n’en voyait pas le sommet, même en renversant la tête en arrière.
« C’est par ici », indiqua Kuahel.
Il les conduisit vers une ouverture dans la paroi. Les mages éclairaient le chemin à l’aide de petites sphères lumineuses dans leurs paumes, tandis que les chevaliers, armes au poing, guettaient les signes de danger. Ils progressèrent prudemment dans le ravin, jusqu’à ce que le sentier finisse par s’élargir. Peu après, ils se retrouvèrent dans une vaste cavité au cœur du défilé. Kuahel leur ordonna de s’arrêter.