Chapitre 276
276 Chapitre 37
Lorsque Kuahel tira sur les rênes de son cheval de guerre alezan, celui-ci poussa un hennissement furieux. Maxi regarda le chevalier du Temple maîtriser fermement sa monture rétive, puis la pousser au pas vers eux.
« Les chevaux sont fatigués. Nous allons faire une courte pause. »
À peine eut-il parlé que les mages mirent pied à terre. Maxi sauta volontiers de Rem à son tour. Depuis quelques semaines, ils passaient plus de temps à cheval qu’au sol. Elle avait beaucoup progressé en équitation, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir mal partout après des heures à se tenir en équilibre sur une bête au galop.
Elle se massa les cuisses endolories, puis détacha son sac et sa selle du dos de Rem. Ulyseon s’empressa de venir l’aider, poussant un soupir contrarié en approchant.
« Vous me compliquez vraiment la tâche, ma dame. Comment voulez-vous que je remplisse mon devoir de garde du corps personnel ? »
« Je suis sûre que rester sur ses gardes en permanence est déjà assez difficile. Laissez-moi m’occuper seule des tâches ingrates. »
Avant que le jeune chevalier ait pu ajouter quoi que ce soit, Maxi posa son sac et conduisit Rem jusqu’à un chariot. Ulyseon la suivit en marmonnant dans sa barbe.
Ils sortirent un sac de fourrage pour nourrir les chevaux, puis allèrent se reposer derrière le brise-vent que les chevaliers avaient dressé. Malgré le froid glacial, des perles de sueur se formèrent sur le front de Maxi tandis qu’elle s’occupait des chevaux. Traverser les terres désolées du Nord en plein hiver, alors que l’herbe et l’eau étaient rares, se révélait bien plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé.
Royald se réchauffait près du feu. Il lança : « Limace, ça suffit. Viens te reposer. »
Voyant Ulyseon lui jeter un regard noir, le mage se racla la gorge et reprit d’un ton plus courtois : « Nous repartirons après le déjeuner. Vous ne devez pas vous épuiser. »
Les mages semblaient toujours avoir du mal à assimiler que leur pair, qu’ils avaient sans gêne surnommée « Limace », était en réalité une dame de haute naissance et l’épouse du plus grand chevalier du continent. Après avoir incliné la tête devant Royald, Maxi attacha Rem devant le brise-vent et s’installa près du feu. Ulyseon revint peu après, portant leurs rations.
« Ma dame, s’indigna-t-il. Pourquoi ces gens vous appellent-ils Limace ? »
« C’est à cause… des propriétés magiques que je possède. Je suis une mage de terre, mais j’ai aussi une affinité modeste avec l’eau. C’est une combinaison rare… d’où ces taquineries sans méchanceté. »
Même si elle avait toujours détesté ce surnom, Maxi s’efforça de paraître indifférente pour ne pas faire d’histoires. Elle craignait qu’Ulyseon ne se querelle avec les mages. Elle l’apaisa d’un sourire, puis se mit à manger le ragoût épais qu’il lui avait apporté.
La chaleur du liquide qui lui réchauffait l’estomac lui procura un bonheur intense. Le froid avait gelé leur pain, leur viande, leur fromage et leur beurre, au point qu’il était impossible de les mordre. Ils avaient donc tout jeté dans une marmite bouillante. Malgré le peu de soin apporté à sa préparation, le ragoût s’avéra assez savoureux.
« Avez-vous vu Riftan ? » demanda Maxi en mâchant un morceau de viande. « Savez-vous ce qu’il fait ? »
Chaque fois que l’expédition interrompait sa marche, les chevaliers ne se reposaient pas. Ils s’affairaient à récupérer et allumer les braseros, à dresser des brise-vent, à chercher l’eau dont ils avaient tant besoin et à repérer les monstres dans les environs. Ce n’était qu’après tout cela qu’ils s’asseyaient enfin pour manger.
Craignant que Riftan ne se prive de nourriture, Maxi observa le groupe des chevaliers du Dragon rouge.
« Le commandant est là-bas, en train de se prendre le bec avec le chevalier du Temple. »
Maxi se tourna vers Hebaron. Le chevalier massif mâchonnait un morceau de viande séchée congelée. Il désigna les deux hommes du pouce. Maxi plissa les yeux et aperçut Riftan et Kuahel assis aux deux extrémités d’une table, une carte étalée entre eux. Même à cette distance, elle devinait qu’ils se livraient bel et bien à un duel de nerfs.
Garrow, qui venait d’arriver derrière Hebaron, secoua la tête. « Ils se disputent sur la route à emprunter. C’est assez effrayant à voir. Je ne pensais pas qu’ils se détestaient à ce point. »
« C’est ce chevalier du Temple qui cherche querelle à sir Riftan, rétorqua Ulyseon, prenant aussitôt la défense de son maître. Je parie qu’il est encore furieux d’avoir été vaincu, il y a tant d’années. C’est un homme mesquin. »
Maxi rougit en repensant aux obscénités qu’elle avait lancées à Riftan, même si elle savait qu’Ulyseon avait prononcé ce mot sans vraiment y réfléchir.
Il ajouta d’un ton sombre : « C’est toujours le chien battu qui aboie le plus fort. »
« Encore une de tes remarques cinglantes, fit Hebaron. » Il enfourna le reste de sa viande séchée et claqua la langue. « Sois moins dur avec lui. L’Épée sacrée n’agit pas ainsi sans raison. Ils ont des caractères incompatibles, c’est certain, mais nous savons tous que notre commandant refuse d’écouter qui que ce soit dès qu’il croit avoir raison. Trois fois, le paladin a failli sortir de ses gonds après que les chevaliers du Dragon rouge ont rompu un accord à la suite d’une lubie insensée. »
Hebaron leva trois doigts.
« Bien sûr, notre commandant avait raison dans les trois cas. Mais, en tant que responsable de cette expédition, il ne peut que considérer les chevaliers du Dragon rouge indisciplinés comme une épine dans le pied. »
« Ça prouve bien qu’il est mesquin, répliqua Ulyseon avec un ricanement cynique. Il a osé remettre en question le jugement de sir Riftan. C’est là qu’il a eu tort. Il aurait dû se contenter de suivre les ordres de notre commandant dès le début. »
Maxi leva les yeux au ciel. On aurait dit que, pendant son absence, la loyauté d’Ulyseon envers son commandant s’était muée en obéissance aveugle. Il semblait sincèrement croire qu’aucun chevalier ne pouvait lui être supérieur.
Même si elle était entièrement d’accord, elle ne jugeait pas sage d’exprimer cette opinion alors qu’ils allaient devoir coopérer avec les chevaliers du Temple pendant les mois à venir. Les paladins méritaient le respect, ne serait-ce que parce qu’ils représentaient Dieu.
Elle s’apprêtait à le faire remarquer à Ulyseon lorsqu’Hebaron prit la parole.
« Si nous ne faisons rien, ils vont continuer jusqu’à notre départ. Qu’en dites-vous, ma dame ? Vous pourriez les raisonner. »
« M-Moi ? »
Maxi hésita. Riftan ne l’ignorait plus ouvertement, mais il ne lui témoignait pas encore la même affection qu’autrefois. Il lui répondait quand elle lui parlait, tout en la tenant à distance. C’était d’une certaine manière encore plus douloureux.
Était-il toujours en colère contre elle ? Ou son affection avait-elle diminué ? Elle ruminait ces pensées accablantes lorsqu’Hebaron prit un ton conciliant.
« Je suis sûr que le commandant vous écoutera, ma dame. Si vous ne vous dépêchez pas, il risque de manquer son repas. »
Les derniers mots d’Hebaron poussèrent Maxi à se lever. Elle se hâta vers l’endroit où Miriam distribuait les rations. Elle demanda un autre bol de ragoût et regarda la mage le remplir sans un mot. Après l’avoir contemplé un instant, elle repoussa le bol.
« Pourriez-vous ajouter de la viande et des légumes ? »
Visiblement agacée, Miriam en ajouta une louche. Maxi porta le ragoût à Riftan, qui était assis, les bras croisés, à dévisager Kuahel. Il fronça les sourcils en la voyant approcher.
*Pourquoi fronce-t-il toujours les sourcils dès qu’il me voit ?*
« J’ai entendu dire que vous n’aviez pas mangé… alors je vous ai apporté quelque chose. »
« Ça va. Mange-le. Nous sommes en pleine discussion, répondit sèchement Riftan avant de reporter son attention sur Kuahel. »
Maxi suivit son regard et jeta un coup d’œil au chevalier du Temple, puis posa obstinément le bol devant Riftan.
« V-Vous pourrez reprendre votre conversation plus tard. J’ai déjà mangé, alors allez-y, mangez aussi. Vous êtes debout depuis l’aube et vous n’avez rien dans le ventre. Vous devez mourir de faim. »
« J’ai dit que ça all— »
« Si vous n’en voulez pas, permettez-moi de le prendre », intervint Kuahel.
Interloquée, Maxi regarda le chevalier du Temple, qui fixait Riftan d’un air provocateur. Il tourna les yeux vers elle et s’adressa à elle avec une politesse quelque peu forcée.
« Cela vous conviendrait-il ? »
Elle hocha la tête, incapable de dire non. Alors qu’elle s’apprêtait à lui tendre le bol à contrecœur, Riftan lui saisit le bras.
« J’ai changé d’avis, gronda-t-il. Je vais le manger. »
Embarrassée, Maxi jeta un regard à Kuahel, puis ramena le bol devant Riftan. Elle se reprocha en silence de ne pas en avoir pris deux. Le chevalier du Temple parut indifférent au ragoût et se leva.
« Puisque vous devez manger, concluons cette conversation fructueuse. »
« Nous ne sommes toujours pas d’accord sur… »
« Ma réponse reste la même. Je n’ai aucune intention de changer de route. Si vous ne pouvez pas l’accepter, vous et vos hommes êtes libres d’emprunter celle qui vous plaira. Pour quelqu’un dont la présence n’était pas souhaitée, vous avez décidément beaucoup d’exigences. »
« Espèce de… »
Riftan ravala son juron et regarda Maxi, les commissures des lèvres toujours agitées par les obscénités qu’il retenait. Après l’avoir observé un instant en silence, Kuahel s’éloigna pour rejoindre ses chevaliers.
Maxi regarda Riftan suivre des yeux le commandant des chevaliers du Temple. Dès qu’il sentit son regard sur lui, il lâcha son bras comme s’il s’était brûlé. Il prit le bol et rejoignit les chevaliers du Dragon rouge.
Tandis qu’elle lui emboîtait le pas, une explication anxieuse lui échappa : « Je suis désolée… de vous avoir interrompu… p-pendant une conversation importante. Sir Hebaron m’a dit que vous n’aviez pas mangé, alors je… »
« Ce n’est rien. Nous ne parlions de rien d’important. »
Après avoir lancé un regard acéré à Hebaron, Riftan traîna un seau jusqu’à un feu de camp et s’assit dessus. Maxi en apporta rapidement un autre et prit place près de lui.
« Voulez-vous que je vous apporte de la bière ? Ils font aussi griller du pain et du lard, là-bas. En voulez-vous ? »
« Ça suffit. »
« Mais… vous mangez généralement davantage. »
« Je me fatigue plus vite si je mange trop. Mieux vaut manger avec modération quand on est en route. »
« Oh… je comprends. »
Un silence gêné s’installa entre eux, et Riftan continua de manger les yeux rivés sur son bol. C’était presque toujours ainsi lorsqu’elle ne lançait pas la conversation. Maxi baissa les yeux pour dissimuler sa déception. Elle gratta la neige du bout de sa botte, puis le regarda de nouveau. Pendant ce court instant, une mèche lui était tombée devant les yeux.
Après une brève hésitation, Maxi tendit la main et écarta ses cheveux. Riftan se rejeta brusquement en arrière, surpris. On aurait dit qu’elle l’avait menacé d’un couteau.
Stupéfaite par sa réaction excessive, elle resta assise à le regarder ramener ses cheveux en arrière, le visage fermé. Il poursuivit son repas sans un mot. De toute évidence, il cherchait à finir son ragoût au plus vite pour pouvoir s’en aller.
« Euh… je crois que je vais aller là-bas, a-alors prenez votre temps », dit-elle d’un ton enjoué pour masquer sa peine.
Non loin de là, Hebaron observait le couple. Pour une raison ou une autre, le chevalier éclata de rire au moment où Maxi se leva. Elle lui lança un regard noir, puis se dirigea vers Rem.
Même après cette journée, Riftan continua à se comporter avec elle de façon ambiguë. Il ne semblait plus chercher à l’éviter délibérément, mais gardait ses distances.
La patience de Maxi s’effritait peu à peu. Elle le suivait partout et tentait de prendre soin de lui dès qu’elle le pouvait, mais plus elle s’efforçait de combler le fossé entre eux, plus son visage se faisait austère. Elle ne comprenait pas pourquoi.
Si elle en avait eu le courage, elle le lui aurait demandé sans détour. Mais elle avait trop peur de sa réponse pour parvenir à le dire à voix haute. Elle s’efforçait d’être plus accommodante, tout en espérant intérieurement qu’avec le temps, il finirait par se montrer plus tendre.
Un jour, elle trouva même assez d’assurance pour lui proposer de le soigner. Il ne répondit pas, mais son regard disait : *Ne sois pas ridicule.* Elle rougit aussitôt.
Elle savait qu’il n’avait pas besoin de soins ni de magie réparatrice, mais elle ne pouvait s’empêcher d’inventer des prétextes pour le toucher. Depuis leur baiser, Riftan n’avait même pas effleuré son petit doigt et ne la laissait jamais s’approcher plus que nécessaire.
Les rôles s’étaient inversés : à présent, c’était elle qui brûlait de passion. Elle désirait tellement le toucher qu’elle en vint même à nourrir le vil espoir qu’il soit légèrement blessé.