Chapitre 275
275 Chapitre 36
Le groupe d’expédition parvint à descendre de la montagne avant que la nuit ne fût trop avancée, mais le village où il avait décidé de s’arrêter était désert. Tous ses habitants semblaient avoir émigré vers le sud depuis longtemps. Après avoir inspecté les clôtures délabrées et les maisons en ruine, les membres du groupe réparèrent quelques chaumières relativement bien conservées.
En un rien de temps, les Chevaliers du Temple aménagèrent des abris de fortune en recouvrant les toits délabrés de sacs de cuir et en ajoutant des planches aux murs. Les mages chassèrent rats et araignées d’une grange pour y nourrir et abreuver les chevaux. Riftan et ses hommes réparèrent les clôtures endommagées et allumèrent des feux autour du camp, tout en guettant d’éventuelles attaques de monstres.
« Tout ça est vraiment nécessaire pour une seule nuit ? » grommela Ruth en traçant une rune de protection provisoire autour des clôtures.
Chassant de son visage les gros flocons qui s’y accrochaient, Riftan lança un regard noir au sorcier. « Si tu ne veux pas que cette nuit soit ta dernière, fais ce qu’on te dit. »
« Il y a dix-neuf autres grands mages ici ! Pourquoi faut-il que ce soit moi ? »
Un peu plus loin, Hebaron sirotait du vin, adossé à la clôture.
« Il faudra voir ça avec ton oncle, dit-il avec un sourire en coin. Les mages de la Tour font semblant de ne pas nous entendre quand on leur parle. À ton avis, à qui la faute ? »
Ruth grimaça et pinça les lèvres. Il reprit docilement la gravure de la rune au sol. Mais bientôt, le vent se leva et la neige se mit à tomber à verse ; il rompit alors le silence.
« Bon sang ! s’exclama-t-il en s’arrachant les cheveux. Quel genre de supplice est-ce là ? »
Après avoir lancé une plainte vers le ciel noir, il tourna brusquement la tête vers Riftan, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose.
« À bien y penser, Lady Calypse a reçu sa rune de terre. Elle a certainement étudié toutes sortes de barrières à la Tour des Mages. On en aurait fini en un rien de temps si on demandait à Sa Sei— »
« Ruth Serbel. » Les yeux tournés vers la forêt sombre, Riftan but une gorgée à sa flasque. D’une voix douce, il demanda : « Tu tiens à mourir ? »
« Je me doutais que tu ne serais pas d’accord, mais je me suis dit que je pouvais toujours demander. »
« Je t’ai laissé garder la pierre magique du serpend, alors ferme-la et mets-toi au travail. »
Sur ce, Riftan décrocha une torche fixée à la clôture et partit inspecter leur ligne de défense. Il avança dans l’obscurité, scrutant le sol jusqu’à la cime des arbres à la recherche de signes de monstres. Hebaron le rejoignit d’un pas nonchalant et passa un bras autour de ses épaules.
« Commandant, dit-il à voix basse, on a trouvé une chaumière en assez bon état près du camp. J’ai demandé à Garrow de la ranger. »
Riftan s’immobilisa. Hebaron caressa sa barbe hirsute, qui avait commencé à lui pousser sur les joues après plusieurs jours sans qu’il puisse en prendre soin.
« Je veillerai à éloigner les regards indiscrets, ajouta-t-il d’un ton entendu. »
« Si tu as le temps pour ces sottises, sers-t’en plutôt pour fouiller les environs plus attentivement. »
Riftan écarta le bras d’Hebaron et reprit sa ronde. Mais, l’esprit désormais éparpillé, il n’arrivait plus à rien distinguer. Il jura en silence et passa la main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière. Hebaron continuait de lui taper sur les nerfs, le suivant à un rythme tranquille.
« Je fais ça parce que ça me fend le cœur de te voir ainsi entravé, Commandant. Cette situation est trop cruelle pour un homme qui a attendu fidèlement sa femme pendant trois ans. »
« Il faut que je t’écrase la mâchoire pour que tu arrêtes de parler ? »
Hebaron leva les deux mains en signe de reddition. Riftan lui lança un regard noir, puis détourna les yeux. Pourtant, en poursuivant sa ronde, il ne put s’empêcher de repenser aux paroles du chevalier.
Il inspecta rapidement le reste de la forêt plongée dans l’obscurité et retourna au village abandonné. La neige se transformait en blizzard et, même si les chevaliers ne semblaient pas se laisser abattre, il savait qu’ils étaient fatigués.
Comme la bourrasque menaçait d’éteindre le feu, Riftan longea le périmètre, sa torche à la main, à la recherche de Ruth. Le sorcier se réchauffait près du feu de camp, le dos contre la clôture. Une pierre à feu ne suffisait manifestement pas à le réchauffer : il avait le teint bien plus pâle que d’habitude.
Riftan observa son visage en silence, puis demanda sèchement : « Tu as fini de tracer toutes les runes, j’imagine ? »
« Oui, alors arrête de me harceler, rétorqua Ruth comme un chat furieux. Tant que l’endroit ne grouille pas de monstres dangereux comme les serpend, nous devrions être en sécurité pour la nuit. »
« Bien. »
Il alla ensuite rejoindre Elliot, qui dirigeait les autres pendant qu’ils installaient des piques de fer autour de la clôture. Elles ne serviraient à rien contre les grands monstres, mais leurs pointes acérées empêcheraient les loups mangeurs d’hommes et les bêtes affamées de franchir les défenses. Après avoir regardé les chevaliers enfoncer les piques dans le sol, Riftan se tourna vers Elliot.
« Ça suffira. Ruth a dressé la barrière. Désigne quelques hommes pour monter la garde, et que les autres aillent se reposer. »
« Combien d’hommes dois-je affecter au tour de garde ? »
« Faites des tours par groupes de trois. »
« Laissez-nous monter la garde. »
Riftan tourna la tête vers celui qui venait d’intervenir. Le commandant des Chevaliers du Temple avançait lentement vers la barricade, suivi de six de ses hommes.
« Cette tâche nous revient. Je préfère ne pas vous être redevable, déclara Kuahel, ses yeux verts étincelants lui donnant dans l’obscurité un air presque reptilien. »
Riftan fronça les sourcils. « Tu devrais redescendre de tes grands chevaux. Tu dois avoir besoin de repos après avoir épuisé ta magie divine. »
« Comment ? »
Le sourcil fin de Kuahel tressaillit et se haussa. Riftan savait que, derrière son masque d’indifférence, le commandant des Chevaliers du Temple était un homme belliqueux et orgueilleux. Pour une raison ou une autre, il semblait particulièrement susceptible à chaque parole, ce qui commençait à exaspérer Riftan.
Cédant, Riftan haussa les épaules et se tourna vers Elliot. « Tu as entendu. Les Chevaliers du Temple se sont portés volontaires pour cette corvée, vous pouvez donc tous vous reposer. »
« Oui, Commandant. »
Riftan prit la direction des abris de fortune. Les mages s’étaient apparemment tous retirés dans leurs chaumières. Une lumière s’échappait des fenêtres et se répandait dans la nuit ; il les contempla en passant. Il s’arrêta lorsqu’il aperçut au loin une petite silhouette.
C’était Maxi, les bras chargés de bois. Rovar la pressait de le laisser s’en charger, mais elle semblait faire comme si elle ne l’entendait pas. Après l’avoir regardée s’éloigner sans un mot, Riftan se frotta rudement le visage d’une main.
Ce fichu salaud…
Il maudit Hebaron en pensée et s’obligea à faire demi-tour. Il craignait de la prendre dans ses bras et de l’emmener de force s’il ne le faisait pas.
Luttant contre cette tentation féroce, il se réfugia dans la chaumière la plus éloignée de celle où elle était entrée et s’installa devant le brasero. Un jeune chevalier vint aussitôt s’occuper de lui. Riftan repoussa son aide, qui voulait lui ôter son armure, et demanda plutôt de la bière. D’ordinaire, il s’abstenait de boire pendant une campagne militaire, mais sa maîtrise de lui-même était déjà si tendue qu’il ne pensait pas pouvoir passer la nuit l’esprit sobre.
Lorsque le jeune chevalier lui apporta une chope, il avala d’un trait la boisson froide, jusqu’à en avoir la tête qui tournait, puis s’essuya la bouche avec sa manche. Il avait espéré chasser de son esprit son odeur et son goût, mais ses souvenirs ne firent que s’aiguiser.
Il jeta du bois dans les flammes et se frotta le front avec anxiété. Un souvenir s’imposa à lui sans prévenir : celui où il la caressait, tous deux blottis devant une cheminée, par une nuit enneigée.
Il se rappelait avec une netteté douloureuse son corps nu, luisant de sueur. Assise sur ses genoux, elle le laissait promener ses doigts le long de sa taille lisse, de son dos, de ses épaules et de ses hanches rondes. Ces sensations s’étaient gravées dans son esprit : ses boucles qui retombaient sur lui comme une couverture de coton, ses seins doux, ses mamelons rosés, jusqu’à la texture délicate de la toison entre ses cuisses.
Son bas-ventre se contracta sous l’effet d’un désir désespéré. Dans un gémissement étranglé, il bondit sur ses pieds, faisant sursauter le jeune chevalier qui venait d’entrer, un plateau de nourriture à la main.
« Vous partez, Commandant ? »
« Je vais refaire le tour du périmètre, répondit sèchement Riftan. »
Il sortit de la chaumière sans son manteau et s’enfonça dans la tempête de neige qui faisait rage dehors. Il accueillit le froid mordant, qui apaisait le feu lui dévorant la peau. Debout dans la neige, il fixa la chaumière faiblement éclairée. Rien que de savoir qu’elle était proche lui donnait l’impression de brûler vif.
Tout ce temps, il s’était efforcé de ne pas laisser ses pensées dériver vers elle. Même le simple souvenir de son sourire suffisait à le tourmenter. Il songea à sa voix enjouée, à son entêtement exaspérant et à son imprudence, qui le poussaient plus souvent qu’à son tour au bord de la folie.
Il aurait mieux valu ne rien ressentir du tout. Pourtant, chaque fois qu’il essayait d’étouffer ses émotions, elle parvenait à ébranler sa résolution sans le moindre effort. Cela le frustrait au plus haut point.
*Pourrai-je me maîtriser jusqu’à la fin de cette expédition ?*
Il se frotta encore le visage et fit les cent pas près des chaumières. Pourquoi refuser la proposition d’Hebaron ? Maximilian était sa femme, et il ne voulait plus être séparé d’elle. Il voulait la serrer contre lui, l’embrasser à satiété. Il voulait lui faire l’amour jusqu’à ce qu’ils soient tous deux épuisés. Il voulait s’endormir avec elle sous les draps, bercé par sa voix, et se réveiller devant son visage.
Mais il savait que céder à ses désirs briserait complètement sa volonté. Même à cet instant, il parvenait à peine à réprimer l’envie de l’emmener de force à Anatol. Il contempla sa chaumière comme pour expier en silence, puis s’éloigna à pas lourds.
***
Le groupe d’expédition poursuivit sa route vers le nord, le long des monts Rongel, qui séparaient Balto de Livadon. Deux autres rencontres avec des monstres les attendaient en chemin. Toutefois, grâce à la puissance combinée des Chevaliers du Dragon rouge et des Chevaliers du Temple, personne ne fut grièvement blessé. Ils finirent par atteindre la plaine du nord, de l’autre côté de la vallée montagneuse.
Une étrange admiration envahit Maxi lorsqu’elle contempla l’immense étendue enneigée qui scintillait. Elle eut l’impression de se tenir sur une page blanche destinée aux géants.
Kuahel Leon balaya du regard la crête argentée et désolée.
« Le plateau de Pamela se trouve de l’autre côté de cette plaine. »