Chapitre 273
273 Chapitre 34
L’expédition progressa vers le nord sans prendre de repos. Le terrain devenait de plus en plus accidenté et la température chutait de jour en jour, mais le voyage ne se révéla pas aussi périlleux qu’ils l’avaient prévu. Malgré leur hostilité initiale, Riftan et Kuahel formaient une équipe redoutable.
Tous deux privilégiaient l’efficacité aux considérations politiques. Même s’il leur arrivait encore de se jauger, chacun cédait dès lors qu’il estimait le jugement de l’autre fondé. Ainsi, ils atteignirent sans trop de difficultés la région septentrionale de Balto.
Chaque jour où Riftan continuait de l’ignorer, l’anxiété de Maxi grandissait. Elle caressa la crinière de Rem tout en jetant un regard inquiet à la nuque de son époux. Jusqu’ici, toutes ses tentatives pour engager la conversation s’étaient heurtées à une froide réserve et à des réponses réduites au strict minimum. Parfois, elle avait l’impression que sa simple présence lui était insupportable.
Elle se rappelait les lettres près de son lit et la façon dont il s’était précipité à son secours, mais ces souvenirs ne parvenaient plus à apaiser sa profonde tristesse. Son indifférence érodait peu à peu la confiance qu’elle avait en elle.
« Je sens quelque chose devant nous, annonça Nevin, qui scrutait les environs à l’aide de la magie.
Du haut de sa monture, il pencha la tête de côté. Les mages du vent pouvant reconnaître le terrain, ils s’étaient relayés pour repérer les signes de la présence de monstres.
Dès qu’il entendit l’avertissement de Nevin, Riftan arrêta les chevaliers. Maxi tira sur ses rênes et regarda autour d’elle. Des bosquets de pins sombres les entouraient, et le ciel était voilé d’une brume blanche.
Scrutant les arbres enneigés noyés dans l’ombre, Riftan demanda d’un ton raide : « Sais-tu de quel genre de monstre il s’agit ?
Nevin secoua la tête au bout d’un instant, l’air embarrassé. « Il y a sans aucun doute quelque chose, mais je n’arrive pas à bien le distinguer. Peut-être un esprit ou un monstre doté d’une puissante résistance à la magie.
Kuahel dégaina aussitôt son épée.
« Et à quelle distance ? demanda Riftan.
« À moins d’un thradion au sud. Il ne bouge pas, mais je sens une magie puissante.
« Probablement une sous-espèce de dragon en hibernation, marmonna Riftan.
Les chevaliers tirèrent leurs armes d’un même mouvement, prêts au combat. Pour un monstre de haut rang comme un basilic, un thradion ne représentait pas une grande distance. Une telle créature pouvait la parcourir en un clin d’œil. Si l’expédition ne restait pas sur ses gardes, elle risquait d’être prise par surprise.
Maxi rassembla son mana, au cas où elle devrait lancer un sort sans délai.
Détournant les yeux du ciel, Riftan fit faire demi-tour à sa monture. « Nous devrions redescendre la montagne. Ce sera plus long, mais plus sûr.
« Est-ce vraiment nécessaire ? protesta Hebaron en se grattant le menton barbu. S’il hiberne, il sera lent. Le tuer sera un jeu d’enfant.
Riftan le foudroya du regard. « Nous ignorons de quel monstre il s’agit et combien ils sont. Mieux vaut l’éviter.
« Il est trop tard pour faire demi-tour, intervint Kuahel en désignant les chariots de ravitaillement. La neige arrive. Si nous ne franchissons pas cette montagne d’ici ce soir, nous perdrons plusieurs jours. Nous sommes déjà à court de temps.
Le froid s’étant installé plus tôt que prévu, la plupart des régions du nord avaient été frappées par des pénuries alimentaires. Ils n’avaient pas pu acheter suffisamment de nourriture ni de fourrage dans la dernière ville où ils s’étaient arrêtés ; leurs provisions, qui formaient autrefois une véritable montagne, avaient fondu jusqu’à n’en représenter plus qu’un tiers.
Resserrant sa robe autour de lui, Ruth prit la parole : « Pourquoi ne pas aller d’abord vers l’est, jusqu’à une grande ville ?
Tous les mages se tournèrent vers lui. L’homme était si peu impressionnable que le sorcier semblait s’être habitué à attirer l’attention en quelques jours à peine.
« Je ne vois pas pourquoi nous devrions nous exposer à un tel danger, reprit-il calmement. Pourquoi ne pas nous mettre à l’abri dans une ville jusqu’à la fin du blizzard ?
« Aucune ville de la région n’est assez grande pour nourrir et loger près de deux cents soldats pendant des semaines, répondit sèchement Kuahel. Et même s’il en existait une, nous nous retrouverions dans la même situation dès que nous reprendrions la route. Je préfère ne pas perdre de temps.
L’expression de Riftan se glaça devant sa réponse obstinée. « Tu veux dire que les Chevaliers du Temple jugent la mission plus importante que la sécurité de leurs membres ? Quel manque de compassion scandaleux. Une belle tache sur votre réputation de gardiens du continent occidental.
« Eh bien, Mago, tu es loin d’être à la hauteur de ton surnom, toi aussi, rétorqua Kuahel. Tu veux fuir à cause de quelques bêtes en hibernation ? Tu es devenu bien poltron depuis la dernière fois que je t’ai vu.
Les mages échangèrent des regards tandis que les deux commandants se défiaient de nouveau. Après les avoir observés avec nervosité, Maxi s’avança d’un pas hésitant.
« J-Je pourrais… essayer un sort de repérage ? Ils révèlent souvent plus de détails que la magie du vent. Si je me concentre… je pourrais peut-être déterminer de quel genre de monstre il s’agit.
Riftan fronça les sourcils, mais Kuahel prit la parole avant qu’il puisse protester.
« Je vous en prie, allez-y.
Maxi sauta aussitôt de cheval, le cœur battant d’impatience. Elle brûlait d’envie de montrer ses talents à Riftan. Pourtant, à l’instant de lancer son sort, elle ne put empêcher l’angoisse de l’envahir.
Était-elle présomptueuse ? Une apprentie mage pouvait-elle accomplir ce qui avait échappé même à son aîné ?
Elle prit une profonde inspiration pour chasser ses craintes, puis fit circuler son mana le long du tracé d’une rune. Bientôt, son flux de mana se relia à celui d’un esprit de la terre et ses sens s’aiguisèrent.
Elle orienta ses recherches vers l’endroit indiqué par Nevin. Peu après, quelque chose accrocha les mailles de son réseau de mana. Elle tressaillit. Quoi que ce fût, la créature était plus proche que le mage du vent ne l’avait estimé. Dès qu’elle comprit qu’un monstre gigantesque fonçait vers eux à une vitesse alarmante, elle interrompit précipitamment son sort.
« I-Il arrive par ici ! Il faut lancer un sort de barrière, tout de suite !
Anette et Armin passèrent à l’action ; une barrière s’éleva autour des chariots. Presque au même instant, le sol trembla violemment et une créature jaillit de la neige. La secousse renversa l’un des chariots. Les hennissements des chevaux retentirent parmi les arbres, et Rem bondit tandis que la terre se fissurait.
Maxi tira sur les rênes pour calmer sa jument, puis dressa un bouclier autour d’elle et des autres mages. À cet instant précis, le monstre s’écrasa contre la barrière dans un fracas sourd. Sentant une fissure apparaître, Maxi accéléra la circulation de son mana. Une bête assez grande pour avaler un chariot de ravitaillement sortit du sol en agitant sa queue épaisse et écailleuse comme un fouet.
Maxi insuffla davantage de mana à la barrière. Le sol trembla sous le coup de queue du monstre. Comprenant qu’elle ne pourrait pas maintenir la défense seule bien longtemps, elle regarda par-dessus son épaule à la recherche d’aide.
« C’est un serpent-dragon ! s’écria Calto en dressant une nouvelle barrière devant celle de Maxi. Que ceux qui maîtrisent la magie défensive prêtent main-forte aux chevaliers !
Contrairement au bouclier de Maxi, celui de Calto semblait résister aux attaques du monstre. Soulagée, Maxi retira son casque. Les chevaliers avaient déjà encerclé la créature. Ils plantèrent leurs grappins dans la peau du serpent-dragon et enroulèrent des chaînes autour de ses membres. Une fois la bête immobilisée, Maxi put la voir clairement tandis que les chevaliers se retiraient.
Une tête de dragon au bout d’un corps de serpent : c’était l’un des monstres les plus puissants parmi les sous-espèces de dragon.
« Éloignez-vous ! Nous allons dresser un mur de feu !
Les chevaliers s’écartèrent à l’avertissement des mages. Bientôt, les mages de Kabala enfermèrent le monstre dans un haut rempart de flammes. La magie étant inefficace contre les sous-espèces de dragon, ils exploitèrent l’aversion du serpent-dragon pour le feu afin de le retenir, plutôt que de l’attaquer de front.
Transpercé par des dizaines de lances, le monstre releva la tête et ouvrit grand les mâchoires. Maxi sentit tous ses poils se hérisser. Des flammes bleues se formèrent dans sa gueule reptilienne. Quand sa gorge se gonfla, comme s’il allait cracher du feu d’un instant à l’autre, Maxi s’élança hors du bouclier.
Elle s’apprêtait à dresser une barrière quand Riftan lui barra le chemin. Éberluée, elle leva les yeux vers son profil majestueux. Dégainant son épée, Riftan éperonna Talon. L’étalon noir s’élança vers le monstre comme une flèche.
La scène qui suivit fut la plus atroce que Maxi eût jamais vue. Elle cria son nom. Elle ne comprenait pas pourquoi personne ne l’arrêtait. Lorsqu’elle tenta de le poursuivre, Ulyseon, qui s’était précipité derrière elle, lui barra la route.
Avant qu’elle ait pu lui ordonner de s’écarter, elle vit Riftan bondir droit vers la gueule du serpent-dragon. Le monstre baissa la tête, ouvrit grand ses mâchoires et cracha une colonne de feu.
La suite fut plus incroyable encore. La lame de Riftan s’embrasa d’un rouge sombre et étouffa les flammes en un instant. Un battement de cœur plus tard, il abattit son épée et fit voler la tête du monstre. Maxi ne parvenait pas à comprendre ce qui venait de se passer, même si elle l’avait vu de ses propres yeux. Elle ne put que fixer le dos de Riftan, muette de stupeur.
Le corps gigantesque du serpent-dragon s’effondra dans la neige avec un bruit sourd. Le fracas la ramena à elle. Après avoir calmé sa monture affolée, elle galopa jusqu’à Riftan.
Kuahel lançait déjà une magie divine sur la tête tranchée du serpent-dragon. À sa vue, il fronça les sourcils.
« Le sang du serpent-dragon est toxique. Je vous conseille de ne pas approcher avant la fin de la purification.
« C-Ce n’est rien. Je connais un sort de détoxification.
Il était évident que le chevalier du Temple n’avait pas fini de parler, mais Maxi passa devant lui au trot. Riftan s’interrompit dans son geste, occupé à essuyer son épée ensanglantée, lorsqu’il la vit approcher. Son visage s’assombrit et se renfrogna.
« On ne t’a pas dit de rester en arrière ?
Sans lui répondre, Maxi glissa de sa selle. « A-Allez-vous bien ? Êtes-vous blessé ?
Elle s’approcha de Talon et leva les yeux pour examiner Riftan de la tête aux pieds. Elle ne pouvait toujours pas croire qu’il se fût jeté droit dans la gueule du serpent-dragon. Elle avait entendu l’incroyable récit de son assaut de front contre le Souffle du Dragon, mais le voir de ses propres yeux n’avait rien à voir.
Folle d’inquiétude, elle examina soigneusement ses membres couverts d’armure. Riftan, qui s’était raidi sous ses mains baladeuses, jura entre ses dents et mit pied à terre. Il l’attrapa par le bras et l’éloigna du monstre.
Chancelante, Maxi s’écria : « R-Riftan, les flammes du serpent-dragon vous ont touché. Vous êtes peut-être blessé. Laissez-moi vous soigner…
« Je t’ai dit que je pouvais absorber la magie. Je l’ai fait il y a des années avec le Souffle du Dragon, même si ce n’était que temporaire. Ce n’était rien, comparé à ça.
Lorsqu’ils furent à bonne distance de la carcasse du serpent-dragon, Riftan s’arrêta et la lâcha. Son regard parcourut son corps de haut en bas. En temps normal, elle aurait été ravie qu’il la regarde ainsi. Mais, à cet instant, presque folle d’inquiétude, elle ne remarqua pas son regard. Elle tira frénétiquement sur son manteau.
« M-Même ainsi, laissez-moi vous soigner, au cas où. Enlevez votre armure. Absorber autant de magie d’un coup a dû éprouver votre corps. Il faut d’abord…
« Ce n’est pas nécessaire.
« C-Cela ne prendra pas longtemps. Je dois toucher votre peau pour pouvoir…
« Je n’ai pas besoin de soins ! aboya Riftan en repoussant sa main.
Maxi se figea, sous le choc. Quand elle leva les yeux vers lui, le sang avait quitté son visage et ses yeux débordaient de peine. Il serra les mâchoires, comme pour contenir ses émotions. Bientôt, son visage se referma derrière ce masque impassible qu’elle connaissait bien.
« Arrête de gaspiller ton mana. Occupe-toi plutôt de toi.
Sur ces mots, il tourna les talons et se dirigea à grands pas vers les chevaliers. Le regard absent de Maxi se brisa tandis qu’elle le regardait s’éloigner. Combien de fois lui avait-il tourné le dos ces dernières semaines ? Après lui avoir fait une peur pareille, allait-il vraiment s’éloigner avec autant de froideur ?
Les émotions qu’elle avait refoulées jaillirent comme un volcan en éruption.
Furieuse, elle balaya la clairière du regard et aperçut une pomme de pin au sol. D’un geste, elle la ramassa et la lui lança.
On aurait dit qu’il avait des yeux derrière la tête. Il pivota et rattrapa l’objet d’une main. Il baissa les yeux vers la pomme de pin, puis releva le regard vers elle, exigeant silencieusement une explication. Sans lui répondre, Maxi se mit à ramasser et à lui jeter tout ce qui lui tombait sous la main.
Riftan grimaça lorsqu’une pomme de pin le frappa en plein front. « Mais qu’est-ce que…
« V-Vous êtes mesquin ! cria Maxi en fouillant les environs à la recherche d’un projectile plus gros.
N’en trouvant aucun, elle ramassa une boule de neige et la lui lança. Il rattrapa la boule de neige de l’autre main. Maxi ne se découragea pas : elle en forma rageusement d’autres et se mit à les lui lancer au visage. La tempête qui approchait finit par faire perdre patience à Riftan.
Repoussant ses cheveux pour en déloger la neige, il se retrouva devant elle en deux enjambées.
« Qu’est-ce que tu fiches ? gronda-t-il en lui saisissant les poignets.
« J-Je pourrais vous poser la même question ! Combien de temps allez-vous continuer à m’ignorer ? Pourquoi ne pouvez-vous pas… me dire ce qui vous contrarie ? Vous êtes mesquin ! Vous êtes un imbécile, un idiot !
Comme elle se mit à donner des coups de pied et à essayer de se dégager, Riftan serra les mâchoires et tourna la tête vers les curieux qu’ils avaient attirés. Après avoir lancé aux autres un regard assassin, il souleva Maxi d’un bras et l’emporta dans la forêt. Suspendue à son côté, elle se débattit comme un poulain furieux en l’accablant d’injures.
« Vous… arrogant imbécile ! Égoïste borné ! Vous n’avez donc… aucune idée de ce que j’ai pu ressentir ? Vous savez à quel point j’ai étudié pour pouvoir revenir auprès de vous aussi vite que possible ? S-Si c’était pour m’ignorer… pourquoi m’avoir suivie jusqu’ici ?!
« Et toi ?
Il la posa sous un arbre immense. Maxi plaqua son dos contre le tronc tandis qu’il se penchait vers elle.
« Tu sais seulement… ce que j’ai vécu ces trois dernières années ?