Chapitre 269
269 Chapitre 30
Maxi étudia attentivement l’homme. À son armure de plaques d’acier et à l’épaisse plume qui ornait son casque, elle comprit qu’il devait être un chevalier de noble lignée. Les hommes de haute naissance avaient coutume d’agrémenter leur armure de telles parures. Cet homme devait donc être le vicomte de Sevron.
« Qu’en est-il des monstres qui ont attaqué le village ? » demanda le vicomte.
Il releva sa visière, dévoilant une épaisse moustache sous un nez aquilin bien dessiné.
« Nous nous sommes débarrassés des morts-vivants, mais les assaillants semblent avoir pris la direction du nord », répondit Riftan en s’approchant de lui.
Le vicomte grogna, déçu, et tapota la garde de l’épée à sa ceinture.
« Cela signifie qu’ils ne viendront sans doute pas jusqu’ici de sitôt. Je dois avouer que j’espérais bien pouvoir me dégourdir les jambes avec ce compagnon. »
« Les monstres pourraient changer de route. Je vous conseille donc de maintenir vos défenses en alerte pour l’instant. Avez-vous prévenu les autres seigneurs ? »
Le vicomte acquiesça. « Bien sûr. J’ai envoyé des messagers aux seigneurs des environs à l’aube. J’ai également alerté la capitale, et Balto devrait bientôt organiser sa propre expédition militaire. »
Maxi fronça les sourcils, et les autres mages échangèrent des regards inquiets. Le monarque actuel de Balto, Heimdall VI, était connu pour être un fervent partisan de l’Église orthodoxe. Elle se demanda s’il était bien judicieux d’informer un homme pareil de l’existence des mages noirs.
Tandis qu’elle observait les Chevaliers du Temple avec appréhension, Kuahel Leon fit avancer sa monture. « Nous nous battons depuis toute la nuit. Pourriez-vous nous offrir le gîte dans votre château ? »
« Certainement. Ce serait un honneur d’accueillir les apôtres de Dieu entre mes murs. »
« Nous vous en sommes fort reconnaissants. »
Dès que la décision fut prise, le vicomte fit signe à ses soldats, restés à l’arrière.
« Conduisez nos hôtes de marque au château et dites à l’intendant de leur fournir tout ce dont ils auront besoin. »
Les soldats allumèrent d’autres torches et se disposèrent autour des invités pour les guider jusqu’au Château de Sevron. L’expédition avança lentement sur la route étroite, bordée de masures délabrées. Même dans l’obscurité, Maxi distinguait la misère du village. Une puanteur si abominable qu’elle chassa sa somnolence flottait dans l’air. Elle aperçut bien quelques maisons de pierre relativement solides au centre du village, mais elles aussi semblaient laissées à l’abandon.
Il était évident que la vicomté de Sevron n’était pas prospère. Maxi jeta un regard inquiet au-delà des portes du château, visibles au sommet d’une douce colline. Il faisait trop sombre pour y voir clairement, mais le château ne lui parut pas particulièrement grand. Elle se demanda s’il comptait assez de pièces pour héberger deux cents personnes.
Tandis que Maxi se tourmentait à ce sujet, les hommes du vicomte achevèrent les vérifications et abaissèrent le pont-levis en rondins. Le groupe le franchit, puis traversa le jardin à cheval. Après être passé devant une boucherie, une boulangerie et une forge, il découvrit enfin le château principal. Ils confièrent leurs chevaux aux soldats et entrèrent en file dans la grande salle.
La faible lumière révéla un intérieur répugnant de saleté. Au lieu de dalles de pierre, le sol était recouvert de nattes de jonc fétides qui n’avaient pas dû être changées depuis des années. Des os rongés par les chiens jonchaient le sol. Une grande tapisserie pendait à l’un des murs, mais la crasse en avait terni les couleurs au point qu’il était impossible de distinguer le motif d’origine. Maxi recula, horrifiée. L’air moisi lui coupait la respiration.
Une voix bourrue résonna dans la salle.
« Qui va là ? »
Maxi se tourna vivement vers le son. Elle se rendit compte que les domestiques dormaient sous des couvertures près du feu. L’un d’eux se redressa péniblement et les dévisagea d’un regard embrumé.
« Les invités sont-ils rentrés ? »
« C’est cela. Faites préparer de la nourriture et des chambres pour eux. »
L’homme d’âge mûr, tiré de sa sieste, semblait être l’intendant. Il marmonna dans sa barbe et se mit à réveiller les autres domestiques. Maxi lança des regards anxieux à Riftan puis à Kuahel, espérant de tout son cœur que l’un d’eux protesterait contre l’idée de dormir dans un tel taudis, mais aucun ne semblait se soucier de la saleté repoussante des lieux.
« Je vais me passer de nourriture. Je préfère me noyer dans la bière », déclara Hebaron en bâillant à s’en décrocher la mâchoire.
À côté de lui, Garrow poussa un soupir. « Tu n’as toujours pas eu ton compte ? Tu as presque vidé toutes leurs réserves d’alcool l’autre jour. Tu imagines comme j’étais inquiet à l’idée que tu tombes de cheval quand nous sommes partis ce matin ? »
« Bon sang, tu t’inquiètes trop. Quelques tonneaux de bière ne suffisent pas à… »
« Y a-t-il assez de chambres ? » demanda sèchement Riftan, coupant court à leur chamaillerie.
L’intendant plissa les yeux, dénombra les invités, puis secoua la tête d’un air contrit.
« Nous avons des chambres, mais pas assez pour tout le monde. Vous et les clercs pourrez prendre les lits. Je crains que les autres ne doivent dormir dans la salle. »
Maxi blêmit en baissant les yeux sur les nattes putrides. Elle aurait préféré dormir dehors plutôt que de s’allonger sur ce sol souillé. Son regard passa d’un mage à l’autre pour jauger leur réaction. Certains semblaient tout aussi horrifiés, mais la plupart avaient probablement perdu l’odorat tant ils étaient épuisés. Calto, qui tenait à peine debout en s’appuyant sur sa canne, hocha la tête comme s’il était trop las pour s’en soucier. Les autres somnolaient déjà debout, les bras croisés.
Maxi était désemparée, mais elle savait qu’en se plaignant, elle passerait pour une noble capricieuse.
« Quelque chose ne va pas, ma dame ? » demanda Ulyseon, comme s’il avait deviné son malaise.
Elle hésita, puis se haussa sur la pointe des pieds pour lui murmurer à l’oreille : « Vous ne trouvez pas… que cet endroit est vraiment trop sale ? »
Ulyseon plia un genou pour mieux l’entendre. Il cligna des yeux et promena son regard dans la salle.
« Je suppose qu’il l’est un peu. »
« U-Un peu ? » s’exclama-t-elle en le regardant, incrédule.
Elle était stupéfaite qu’un homme aussi méticuleux en apparence puisse être si peu sensible à son environnement.
Ulyseon haussa les épaules. « En temps de guerre, nous dormons à côté de cadavres, ma dame. »
Muette, Maxi pinça les lèvres. Il n’avait pas tort. Dormir ici serait peut-être préférable à dormir au milieu de restes calcinés. Elle tentait de se préparer à cette idée lorsqu’elle entendit la voix de Riftan.
« Laissez les femmes prendre la chambre d’amis. Nous dormirons dans la salle. »
« Que les mages prennent aussi notre chambre », ajouta Kuahel.
L’intendant eut l’air sur le point de protester. Dans un soupir résigné, il demanda aux domestiques de conduire les invités jusqu’à leurs chambres. Remerciant les chevaliers pour leur prévenance, les mages montèrent péniblement l’escalier.
Maxi traîna volontairement derrière les autres et resta près de Riftan. Après avoir accepté la proposition de l’intendant de faire chauffer le sauna, Riftan tourna la tête vers elle. Son regard dur la fit reculer. Pour une raison ou une autre, il semblait d’encore plus méchante humeur.
« Qu’est-ce que tu fais encore là ? »
« Je… »
Elle allait lui proposer de parler, mais remarqua les regards curieux des chevaliers. Rougissante, elle n’arriva pas à poursuivre.
« L-Laissez tomber. »
Sur ces mots, elle s’élança dans l’escalier. Un domestique la conduisit à la chambre d’amis, qui était relativement plus convenable que la grande salle, sans être pour autant propre. Maxi la parcourut du regard avec méfiance, remarqua le grand lit et se dirigea vers la fenêtre. Elle ouvrit les volets pour faire entrer un peu d’air frais.
La servante qui installait un lit de camp contre le mur fronça les sourcils. « Bon sang, pourquoi ouvrir la fenêtre par un temps pareil ? Vous voulez attraper froid ? »
« J-J’aère la pièce », répliqua sèchement Maxi. « Je ne la laisserai pas ouverte longtemps. »
Elle ôta ensuite sa robe et son équipement de protection, qu’elle posa près du lit. Anette retira ses bottes et les jeta à côté des affaires de Maxi.
« Pourriez-vous nous apporter assez d’eau et de serviettes pour que nous puissions nous laver ? » demanda Anette aux domestiques. « Je ne voudrais pas salir vos draps. »
Comme pour appuyer ses paroles, elle secoua sa robe couverte de cendres et la leur montra. Les servantes pincèrent les lèvres, visiblement mécontentes de cette besogne supplémentaire. Maxi supposa que le château n’avait pas de maîtresse pour tenir le personnel à l’œil.
En maugréant, les servantes s’en allèrent et revinrent avec une baignoire pleine d’eau. Miriam, Elena, Sidina et Anette se lavèrent à tour de rôle derrière un paravent.
Pendant ce temps, Maxi remuait les braises de la cheminée en repensant au comportement de Riftan. Elle avait beau essayer, elle ne le comprenait pas. D’abord, il l’avait repoussée après s’être précipité à son secours. Puis il lui avait apporté à manger, avant de reprendre son attitude glaciale. Maxi se mordilla la lèvre. Elle était épuisée, mais son esprit était étrangement lucide.
Je suppose… qu’il sera difficile de me retrouver seule avec lui ce soir.
Même si elle n’avait absolument pas l’intention de suivre le conseil d’Anette, maintenant qu’elle était là, elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver du découragement. Elle effaça aussitôt de son visage toute trace de déception et chassa ces pensées.
À quoi diable penses-tu ?
Tandis qu’elle secouait furieusement la tête, Anette, fraîchement lavée, la remarqua et lui demanda : « Qu’est-ce qui t’arrive ? »
« R-Rien. »
Maxi jeta le tisonnier de côté, prit son savon et des vêtements de rechange, puis se hâta de passer derrière le paravent. Elle se débarrassa de ses vêtements sales et s’essuya soigneusement le visage, couvert de sueur et de suie, avec une serviette humide. Elle était si crasseuse que la serviette ne tarda pas à noircir.
En gémissant, Maxi se savonna de la tête aux pieds et se lava les cheveux avec énergie. Quand elle eut fini de se récurer, les autres dormaient déjà à poings fermés. Tout en se séchant les cheveux, elle réfléchit brièvement à ce qu’elle devait faire. Aussi déplacé que cela puisse être, elle ne voulait pas que leurs retrouvailles s’achèvent ainsi. Elle voulait au moins le remercier d’être venu à son secours.
Elle entrouvrit la porte de la chambre d’amis et jeta un coup d’œil dans le couloir sombre, puis se dirigea vers l’escalier. En arrivant dans la grande salle, elle trouva Riftan assis à la table devant la cheminée, en compagnie de Kuahel, Hebaron et Calto. Une carte était déployée devant eux ; ils semblaient discuter avec animation des mouvements des monstres. Dès qu’elle les vit, elle eut honte de s’être laissé aller à de telles pensées indécentes. Elle fit discrètement demi-tour, remonta humblement l’escalier et se glissa dans son lit.
Le lendemain matin, Maxi se réveilla alors que le feu s’éteignait. Elle se pelotonna sous la couverture pour se protéger du courant d’air qui traversait la pièce, puis se leva pour jeter du bois dans la cheminée. Elle actionna ensuite le soufflet jusqu’à ce que les flammes reprennent de plus belle. Bientôt, la chambre d’amis retrouva sa chaleur.
Après s’être réchauffé le corps devant le feu, Maxi alla à la fenêtre pour regarder dehors. De jour, la vicomté de Sevron avait bien meilleure allure que dans l’obscurité de la nuit.
Elle s’étira en admirant les toits luisants et la vaste forêt de sapins. Du coin de l’œil, elle aperçut Riftan, vêtu d’un manteau noir, qui se dirigeait vers les écuries. Elle ouvrit de grands yeux. Elle se hâta de se laver le visage et de se peigner. Réveillée par le bruit, Sidina releva la tête de son oreiller et bâilla.
« C’est déjà le matin ? »
« Il est encore tôt. Tu peux te rendormir », dit Maxi d’un ton suppliant.
Elle voulait éviter toute intervention. Sidina claqua des lèvres et reposa la tête sur son oreiller.
Soulagée, Maxi enfila son manteau et se glissa hors de la chambre. En descendant l’escalier, elle découvrit que la grande salle était encore plus repoussante à la lumière du jour. Se pinçant le nez d’une main et relevant son ourlet de l’autre, elle se hâta de traverser la salle crasseuse. Une fois dehors, elle put enfin respirer.
J’espère que nous ne resterons pas trop longtemps…
Frissonnant de dégoût, Maxi prit le chemin des écuries. Elle contourna le château et pénétra dans la dense forêt de sapins. Au bout d’un moment, le grand bâtiment apparut entre les arbres. Elle se mit à courir vers lui, mais quelque chose l’arrêta net. C’était Riftan, assis non loin, les jambes étendues devant lui. Maxi ouvrit de grands yeux, surprise. Les bras croisés et les yeux fermés, il était étendu sur le dos de Talon.
« Riftan ? Qu’est-ce que vous faites… »
Talon, le destrier de guerre de Riftan, profitait du soleil. Quand Maxi tenta de s’approcher, il renâcla bruyamment, comme pour lui interdire de réveiller son maître. Maxi se tut. Elle retint son souffle un instant et demeura immobile comme une statue. Comme Riftan ne bougeait pas, elle s’approcha à petits pas et s’accroupit devant lui.
Ses longs cils tombants et sa bouche entrouverte lui donnaient un air étonnamment vulnérable et épuisé. Le cœur de Maxi se serra tandis qu’elle contemplait lentement les traits de son visage. Il avait l’air si froid et si seul qu’elle n’aspirait qu’à le serrer dans ses bras. Elle entoura ses genoux de ses bras et poussa un soupir de frustration.
Une brise légère ébouriffa ses cheveux. Quelques mèches lui chatouillèrent les paupières et un léger pli se forma entre ses sourcils. Après avoir hésité un moment, Maxi tendit prudemment la main. Son souffle chaud lui effleura le poignet lorsqu’elle repoussa les mèches.
Elle tressaillit et baissa les yeux vers son nez droit, puis vers ses lèvres bien dessinées. Sur une impulsion, elle se pencha et l’embrassa doucement.
Riftan ouvrit les yeux et Maxi se figea. Ses pupilles noires, plantées dans les siennes, étaient aussi lucides que s’il avait été éveillé depuis le début. Face à son expression indéchiffrable, Maxi sentit ses joues s’embraser. Lorsqu’elle voulut reculer, sa grande main gantée de cuir se referma sur sa nuque.
Maxi gémit lorsque sa langue brûlante força le passage dans sa bouche. Il l’attira sur ses genoux et approfondit leur baiser. Ses bras s’enroulèrent autour de sa taille comme des chaînes d’acier, pressant doucement ses seins contre son torse musclé. Captivée par ses yeux sombres, elle ne put que reprendre son souffle. Elle avait l’impression de tenir une boule de feu. Le soulagement, le désir et le manque lui parcouraient les veines, brûlants.
Agrippant ses vêtements, elle le tira vers elle de toutes ses forces. À cet instant, elle croisa le regard de Ruth, qui les fixait bouche bée, derrière Riftan.