Chapitre 268
268 Chapitre 29
Les chevaliers adoptèrent bientôt une marche ordonnée. Faisant jouer les rênes de Rem, Maxi suivit la colonne. Elle apercevait Riftan devant elle, qui apparaissait et disparaissait au milieu de ses hommes. Cela ne faisait qu’accroître son agitation.
Comment pouvait-il ne pas se retourner une seule fois ? Il savait sûrement où elle se trouvait. N’avait-il pas autant désiré la revoir qu’elle ?
Elle se morfondait quand une voix enjouée l’interpella.
« Max ! Max ! »
Elle leva les yeux et vit Sidina lui faire un petit signe de la main. Perplexe, elle fit avancer lentement sa jument vers elle.
« Max, où est le déserteur ? » demanda Sidina à voix basse lorsqu’elle fut près d’elle. « Il n’est pas censé être avec les chevaliers du Dragon rouge ? »
Maxi poussa un soupir. Sidina n’était pas la seule à attendre sa réponse. Leur camarade mage, Kiel, ainsi que quelques mages plus âgés, la dévisageaient eux aussi avec une curiosité intense. Ruth Serbel semblait les intéresser davantage que les chevaliers du Dragon rouge.
Maxi sentit des émotions contradictoires tourbillonner en elle lorsqu’elle répondit sans conviction : « Il… est probablement resté au Château de Sevron. J-j’ai entendu dire que les chevaliers du Dragon rouge étaient partis dès qu’ils avaient reçu notre demande. Comme ils ont dû chevaucher toute la nuit, ils ont sûrement pensé qu’un mage vite épuisé ne ferait que les ralentir. »
Elle allait de nouveau tourner la tête vers Riftan quand Sidina émit un son nasal étrange et rapprocha son cheval.
« Tu vas finir par lui percer la tête du regard. »
« Pardon ? »
« Tu n’as pas détaché les yeux de ton mari une seule fois. Bientôt, il aura un trou dans le crâne. »
Sidina pinça les lèvres et fit semblant de siffler. Maxi rougit. Était-elle donc si facile à démasquer ? Elle sentait ses oreilles s’enflammer. Mais n’était-il pas naturel d’être fébrile après trois ans de séparation, alors qu’elle n’avait même pas encore pu avoir une vraie conversation avec son mari ?
Sidina gloussa devant l’air renfrogné de Maxi, qui tentait d’éviter son regard. « Ce n’est pas que je ne te comprenne pas. Qui ne ressentirait pas la même chose avec un mari pareil ? Je dois dire que Sir Riftan est bien plus séduisant que je ne l’imaginais. Sans parler de son physique… »
Sidina dessina de ses deux mains la largeur d’un torse, un sourire malicieux aux lèvres.
« J’en suis verte de jalousie. Avec une carrure pareille, je suis sûre que ce qu’il a entre les jambes n’est pas bien petit non plus. »
« S-Sidina ! » s’écria Maxi. « Une jeune fille ne devrait pas parler de ce genre de choses ! »
Les chevaliers du Temple qui encadraient les mages tournèrent les yeux vers elle, impassibles. Maxi tressaillit et remonta sa cape pour se cacher le visage. Anette et Sidina semblaient toutes deux décidées à la mortifier aujourd’hui.
Elle serra discrètement les dents. Elle savait que Sidina organisait parfois dans sa chambre, avec les autres novices, des séances de lecture de récits plutôt osés. Mais elle n’aurait jamais cru qu’elle oserait parler aussi franchement de choses indécentes devant des membres du clergé.
Baissant la voix, Maxi prit le ton le plus sévère qu’elle put : « S’il te plaît… tiens ta langue et garde bien tes rênes. »
« Je voulais lui faire un compliment. Pourquoi tu te fâches ? » répliqua Sidina en faisant la moue.
Maxi lui lança un regard d’avertissement. Sidina haussa les épaules et reprit ses rênes. Elle ne resta pas longtemps silencieuse.
« Au fait, reprit Sidina, la curiosité l’emportant, Sir Riftan a-t-il des frères ? »
Maxi garda fermement la bouche close et fit semblant de ne pas entendre. Anette, qui chevauchait près d’elles, saisit l’occasion pour intervenir.
« Et le commandant des chevaliers du Temple, alors ? Tu ne vantais pas sa beauté l’autre jour ? »
« À quoi bon être beau ? C’est comme un festin peint sur une toile. »
Maxi observa nerveusement les visages des chevaliers du Temple. Qu’ils n’aient rien entendu ou qu’ils fissent simplement semblant, ils continuaient d’avancer, le regard droit devant eux et le visage impassible. Anette, insensible à son malaise, éclata de rire.
« Et le garde personnel de Max, alors ? Lui aussi est joli garçon. »
« Hmm, il est un peu… »
Sidina jeta un coup d’œil à Ulyseon, qui chevauchait avec les chevaliers du Dragon rouge.
« Il m’a d’abord charmée, dit-elle en secouant la tête, jusqu’à ce que je le voie se comporter comme un idiot devant Max. Quel dommage. S’il avait seulement su se taire… »
« Et Sir Elliot, le chevalier blond que nous avons rencontré à Anatol ? Il était agréable à regarder, non ? »
« C’est vrai, mais j’imagine que c’est le genre à vous rabattre les oreilles sans arrêt. »
Maxi fit avancer Rem pour échapper à leur examen des différents hommes qu’elles avaient rencontrés. Ulyseon, qui chevauchait au dernier rang, se tourna vers elle avec un sourire innocent.
« Vous n’êtes pas fatiguée, madame ? Vous n’avez pas vraiment pu vous reposer depuis hier. »
« J-je vais bien. Les chevaliers doivent être bien plus fatigués après avoir combattu toute la nuit. »
« Nous en avons l’habitude. »
Si elle voulait devenir mage au service des chevaliers du Dragon rouge, elle devrait améliorer son endurance, se dit-elle en silence. La détermination ne suffirait manifestement pas à vaincre la fatigue qui l’accablait.
Maxi se frotta les paupières, de plus en plus lourdes. Son épuisement était compréhensible. Après avoir chevauché toute une journée pour atteindre la frontière, ils étaient tombés sur le village dévasté. S’occuper des morts leur avait pris une bonne partie de la nuit et, une fois le camp dressé pour qu’ils puissent se reposer, le chaos avait éclaté. En outre, après avoir frôlé la mort sous les coups d’un ogre et essuyé la froideur de Riftan, elle se sentait épuisée, physiquement comme émotionnellement.
Elliot remonta la colonne jusqu’aux mages. Remarquant le visage hagard de Maxi, il lui demanda avec inquiétude : « Vous allez bien, madame ? »
Elle hocha la tête, mais peinait à garder les yeux ouverts.
Elliot l’observa un instant, puis proposa avec hésitation : « Puis-je vous suggérer de monter avec moi, madame ? Vous pourriez vous reposer en vous appuyant contre… »
« Non, laissez-moi faire, madame ! » intervint Ulyseon. « C’est mon devoir de garde personnel ! »
Le jeune chevalier semblait craindre qu’on ne le déloge de son poste. Maxi se mordit la lèvre. Elle était terriblement tentée d’accepter, mais savait qu’elle n’était pas la seule mage fatiguée. Elle n’était certes pas une contributrice de premier plan à l’expédition, mais elle ne voulait pas non plus qu’on la juge inférieure ou à la traîne. À cette pensée, elle secoua obstinément la tête.
« C-ce ne ferait que fatiguer vos chevaux plus vite. Et… il faudrait aussi que quelqu’un mène Rem. Je peux chevaucher seule, alors ne vous inquiétez pas pour moi. »
« Mon cheval peut le supporter, madame. Il a déjà porté trois hommes sans… »
« Nous allons nous arrêter un moment. »
Une voix grave coupa court aux protestations d’Elliot. Devant eux, Riftan avait fait faire demi-tour à son cheval pour s’adresser aux chevaliers.
« Charon ! Emmène quelques hommes et va reconnaître les environs. »
« Oui, monsieur ! »
Elliot et quelques chevaliers partirent aussitôt. Avec l’aide d’Ulyseon, Maxi parvint tout juste à descendre de cheval. Ses fesses et ses cuisses lui faisaient mal comme si elles étaient contusionnées, et son dos ainsi que sa taille semblaient sur le point de se briser.
Elle s’assit sur une souche et observa l’état des mages. Tous étaient affalés sur des rochers ou à même le sol. Même Anette et Sidina, qui n’avaient cessé de bavarder gaiement pendant la chevauchée, avaient l’air épuisées ; elles buvaient leur bière en silence.
Maxi ne désirait qu’une chose : poser la tête et dormir, ne serait-ce qu’un instant. Mais Rem était elle aussi à terre, épuisée, et la jument avait besoin qu’on s’occupe d’elle. Maxi se traîna jusqu’à sa monture. Puisant dans ses dernières réserves, elle dessella Rem et s’affala près de son flanc. Tandis qu’elle restait là, Rem ne cessait de frotter son museau humide contre sa joue, mais Maxi était trop fatiguée pour la repousser.
Elle commença bientôt à somnoler. Elle ne sut pas combien de temps elle dormit avant qu’un objet tombant sur ses genoux ne la réveille en sursaut. Elle releva brusquement la tête et croisa le regard noir de Riftan.
« Tu devrais manger. Tu ne tiendras pas jusqu’au souper si tu ne prends pas quelque chose tant que tu en as l’occasion. »
Après l’avoir dévisagé, perplexe, Maxi hocha lentement la tête. Sur ses genoux reposait une boule de la taille d’un poing, enveloppée de feuilles séchées.
Comme elle se contentait de la regarder sans réagir, Riftan demanda avec impatience : « Qu’est-ce que tu attends ? »
« Oh… euh… »
Pourquoi lui apporter à manger après s’être montré si froid avec elle ? Maxi ne savait plus quoi penser. Elle leva de nouveau les yeux vers lui, cherchant à deviner ses intentions, mais son visage distant, découpé sur la lumière, ne révéla rien. Après avoir hésité un instant, elle prit délicatement la boule et défit les feuilles, découvrant un morceau de viande fumée.
« Tu as quelque chose à boire ? » demanda sèchement Riftan.
« J-j’ai… un peu de vin avec moi. »
Comprenant enfin qu’il essayait d’avoir une attention pour elle, Maxi sortit précipitamment sa gourde de sa sacoche de selle. Elle leva les yeux, sur le point de lui proposer de partager, mais il était déjà parti. Elle poussa un soupir accablé. Avait-elle gâché sa chance de lui parler alors qu’il avait fait l’effort de venir vers elle ?
Au moins, il n’a pas complètement cessé de s’intéresser à moi.
Pour se rassurer, elle se répéta ces mots, puis baissa les yeux vers le morceau de viande avant de sortir un pain pour l’accompagner. Elle fit ensuite un petit somme près du feu de camp et, à son réveil, se sentit un peu requinquée. Rassemblant ses forces, Maxi remit la selle sur Rem et se hissa avec agilité sur son dos.
Bientôt, l’expédition s’enfonça dans la forêt dense. Le ciel écarlate vira peu à peu au violet à mesure que le crépuscule tombait. La nuit assombrissant leur chemin, les chevaliers commencèrent à allumer des torches, l’un après l’autre.
Il faisait complètement nuit lorsqu’ils atteignirent la vicomté. À l’approche des remparts d’un noir d’encre, faits de troncs dressés à la verticale, les sentinelles les interpellèrent depuis leur tour de guet.
« Qui va là ? »
« Les chevaliers du Dragon rouge. Nous sommes de retour avec les chevaliers du Temple et les mages de la Tour des Mages. »
Un instant plus tard, le gardien ouvrit le judas près de l’entrée. Après avoir vérifié leurs armures, il leur ouvrit la porte.
Maxi promena son regard autour d’elle tandis qu’elle franchissait la porte à la suite des chevaliers. Des torches vacillaient le long de la route, et des sentinelles armées montaient la garde sur les remparts. La vicomté semblait en état d’alerte, prête à parer une éventuelle attaque.
À cet instant, un homme robuste en armure sortit d’un bâtiment de pierre à deux étages qui semblait servir de corps de garde.
« Vous voilà de retour. »