Chapitre 267
267 Chapitre 28
Riftan lui lança un regard menaçant, puis fit volte-face. Agrippé à sa selle, il se figea, comme s’il lui fallait un instant pour contenir sa colère.
Il bondit sur son cheval et annonça : « Les monstres qui ont attaqué ce village risquent de revenir. Nous devons partir pour le Château de Sevron avant la nuit. Allez préparer le départ. »
Maxi le regarda, déconcertée. « Vous… vous partez avec nous ? »
« N’est-ce pas votre expédition qui a demandé des renforts ? » répliqua-t-il avec un sourire sarcastique. « Les Chevaliers du Dragon rouge sont les renforts. »
« Mais… »
Elle s’interrompit en voyant une lueur dangereuse traverser son visage. Il baissa sur elle un regard sombre, puis fit tourner son cheval et descendit la colline pour rejoindre les Chevaliers du Dragon rouge. Effondrée, elle le regarda s’éloigner au trot. Peut-être aurait-elle été moins malheureuse s’il avait explosé de colère.
Elle se serra contre elle sous son manteau, tandis que le vent mordant lui pénétrait jusqu’aux os.
***
Le projet de partir pour le Château de Sevron se heurta à l’opposition inattendue de Calto Serbel. Il insista pour qu’ils restent encore quelques jours au village afin d’enquêter sur les traces de mages noirs.
« Des runes, situées aux abords du village, insufflent de la magie à des restes humains. Cela signifie que quelqu’un a délibérément tenté de créer des monstres morts-vivants. »
Fronçant les sourcils, Sir Quahel Leon se caressa le menton d’une main gantée. « Et vous pensez que cette personne pourrait être un mage noir ? »
« Qui d’autre ferait une chose pareille ? »
Calto releva son menton pointu, comme pour mettre en garde le chevalier contre toute accusation visant l’un de ses mages.
« La Tour des Mages n’a jamais créé de telles runes. Toute magie impliquant de manipuler les morts est strictement interdite. »
« Je n’ai certainement jamais vu de rune pareille, moi non plus », commenta Armin, tandis qu’on soignait sa morsure de goule. « Ça n’avait rien à voir avec la magie que nous utilisons. »
Il se tourna vers Maxi.
« Qu’en penses-tu ? Tu as remarqué quelque chose d’inhabituel ? »
Jusque-là, Maxi était restée assise, hébétée. Elle releva brusquement la tête et regarda les mages rassemblés autour du brasero, puis Sir Quahel Leon et les Chevaliers du Temple. Tous la dévisageaient avec expectative.
« J-je suis désolée », dit-elle en rougissant. « De quoi parlions-nous ? »
« On voulait savoir si tu avais remarqué quelque chose d’étrange dans la rune », répondit Anette en faisant claquer sa langue.
Maxi marmonna de faibles excuses, puis fouilla dans ses souvenirs.
« Elle était trop complexe… Je n’ai pas réussi à comprendre son fonctionnement. Cependant… s-ses deux voies… m’ont rappelé la magie ancienne. »
« La magie ancienne ? » demanda Sir Quahel Leon en fronçant les sourcils.
Craignant d’avoir dit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû, Maxi jeta un regard inquiet à Calto. L’ancien fixait Sir Quahel d’un air glacial tout en faisant tourner la pierre magique enchâssée dans la tête de sa canne.
« La Tour des Mages étudie certains aspects de la magie ancienne, enfouie depuis longtemps, lui dit Calto. Si ma mémoire est bonne, la Tour a déjà informé l’Église de ces recherches. »
« Pourriez-vous expliquer plus en détail de quel genre de magie il s’agissait ? » demanda Sir Quahel, les yeux rivés sur Maxi.
Elle se mit à transpirer abondamment. Il était hors de question de lui avouer qu’elle avait passé d’innombrables jours à étudier les subtilités de la magie ancienne pour créer une rune de golem. Elle promena nerveusement son regard, le visage tourmenté.
Appuyée contre un mur à l’écart, Miriam intervint pour changer de sujet.
« Maintenant que j’y repense… ces trois ogres géants en avaient tous après Maximilian. »
Maxi écarquilla les yeux. La confusion l’avait tant terrifiée qu’elle ne l’avait pas remarqué.
Miriam haussa les épaules. « Ils en avaient probablement après celle qui avait touché la rune. »
« Pourtant, il ne nous est rien arrivé », fit remarquer Anette avec scepticisme en plissant le nez.
Miriam ricana. « Tu n’as rien risqué parce que tu étais terriblement lente. Le Tueur de dragon avait déjà réglé leur compte aux ogres quand toi et Armin avez détruit vos runes. »
« Pardon ? »
« Ça suffit, toutes les deux ! » cria Calto en frappant le sol de sa canne.
Les deux femmes se turent en même temps. Après un bref silence gêné, Sir Quahel, qui avait écouté leur échange sans mot dire, s’adressa à Calto.
« Parmi les monstres de la race des Ayin, les ogres sont les moins intelligents. Il est fort improbable qu’ils aient décidé d’eux-mêmes de protéger quelque chose. Pensez-vous que cela soit également lié aux mages noirs ? »
« C’est fort probable, répondit Calto après un temps. J’ai entendu dire que les ogres constituaient la majeure partie de l’armée des monstres alliés. On ne peut que supposer qu’ils connaissent une magie leur permettant de les contrôler. »
Un frisson parcourut l’échine de Maxi. Transformer un grand nombre de morts en goules pour lancer une attaque était une tactique à laquelle l’armée des monstres avait eu recours lors du siège du Château d’Ethylene. Il n’était pas absurde de supposer que les monstres reconstituaient secrètement leur armée en vue d’une seconde invasion.
Elle ruminait cette éventualité quand la voix froide de Sir Quahel trancha ses pensées.
« Je comprends vos raisons, mais nous ne pouvons pas rester ici. »
« Le but de notre expédition est d’enquêter sur les traces des mages noirs ! protesta Calto. Et maintenant, vous voulez partir alors que nous venons enfin de trouver une piste possible… »
« Nous ignorons où sont partis les assaillants. Si nous ne les éliminons pas au plus vite, d’autres villages risquent de subir le même sort. »
Le ton de Sir Quahel s’assombrit.
« La situation est bien plus grave que nous le pensions. Si ces monstres créent délibérément des goules… c’est une raison de plus pour agir. »
« Et par agir, vous voulez dire… ? »
« Que nous ne pouvons plus garder secrète l’existence des mages noirs. Nous devons avertir les Sept Royaumes sans tarder et nous préparer à la guerre. »
Un lourd silence s’abattit sur l’atrium de l’église. Sir Quahel promena lentement son regard sur l’assemblée, puis reprit d’une voix grave :
« Nous devons nous rendre dans la vicomté de Sevron pour demander officiellement de l’aide et prévenir toutes les villes afin qu’elles renforcent leurs défenses. Nous ne pouvons pas perdre de temps à examiner les runes. »
Le visage de Calto se raidit légèrement, comme s’il était vexé que son opinion ait été si facilement écartée. Il dut néanmoins reconnaître que Sir Quahel avait raison.
« Très bien. Nous suivrons votre plan. »
« Que chacun se prépare au départ. »
Les mages rassemblèrent aussitôt leurs affaires, les chargèrent sur les chariots et sellèrent leurs chevaux. Maxi sortit de l’église pour aller chercher Rem à l’entrepôt. La jument, irritée par la fatigue, se calma sous ses caresses tandis que Maxi lui fixait sa selle et son sac. Tout ce temps, son regard revenait sans cesse au pied de la colline.
Riftan et ses chevaliers attendaient déjà en formation. Elle le dévisagea anxieusement, à la tête du groupe, le visage dissimulé sous sa visière. Sa silhouette imposante lui donnait presque l’impression d’avoir affaire à un étranger.
Maxi se mordit la lèvre. La distance qui les séparait lui faisait mal. Elle hésitait à aller lui parler de nouveau quand Anette l’interpella brusquement.
« Max, il n’est pas venu, lui aussi ? »
Maxi fronça les sourcils et se retourna. « Qui ? »
Anette se hissa sur la pointe des pieds pour lui murmurer à l’oreille : « Le traître. »
Ce ne fut qu’alors que Maxi se rendit compte qu’elle n’avait pas vu Ruth. Elle balaya les chevaliers du regard.
« O-on dirait que non. »
« Il s’est peut-être caché dès qu’il a vu Maître Calto, suggéra Anette en désignant l’ancien du pouce. Il semblait décidé à le retrouver dès qu’il a appris que les Chevaliers du Dragon rouge arrivaient. Ruth a peut-être eu vent de ses intentions et s’est enfui. On dit que Ruth Serbel est aussi insaisissable qu’une anguille. »
Maxi se sentit mal à l’aise. Elle connaissait bien la mauvaise réputation de Ruth parmi les mages, mais commençait à s’inquiéter. Elle observa le visage sévère de Calto. Aux yeux de la Tour, Ruth était un hors-la-loi qui avait enfreint ses règles en quittant l’île sans permission. Calto pourrait fort bien profiter de l’occasion pour ramener de force le sorcier à Nornui.
À l’idée que son vieil ami puisse avoir des ennuis, Maxi sentit l’inquiétude la gagner. Puis elle se rappela qu’elle n’était pas en position de se soucier des autres. Après trois ans de séparation, son mari lui témoignait une froideur implacable. Si elle devait s’inquiéter pour quelqu’un, c’était bien pour elle-même.
En descendant péniblement la colline, elle se demanda comment apaiser sa colère.
Anette observa Maxi en silence un moment, puis demanda : « Tu t’es disputée avec ton mari ? »
Maxi se figea, puis secoua la tête. Si seulement ils s’étaient disputés ! Elle se sentirait deux fois moins abattue.
Voyant son air morose, Anette lui adressa un sourire amer, comme pour lui signifier qu’elle comprenait. « Enfin, j’ai entendu dire qu’on serait à Sevron ce soir. Essaie d’arranger les choses avec lui au château. »
Maxi leva vers elle un regard accablé. « C-comment ? »
« Pour commencer, il va falloir faire quelque chose pour ton apparence. On dirait une vagabonde. »
Anette secoua la tête en détaillant Maxi de la tête aux pieds.
Maxi fronça les sourcils et rabattit davantage sa capuche. « T-tu pourrais en dire autant de toi ! »
« Moi, je n’ai pas d’homme à séduire, contrairement à toi, répliqua Anette en secouant de nouveau la tête. Demande un bain dès qu’on arrive au château. Récurre-toi bien, puis glisse-toi dans le lit du Tueur de dragon. Ça règle la plupart des problèmes conjugaux. »
« A-Anette ! C’est indécent ! »
Maxi jeta un regard affolé autour d’elle pour vérifier si quelqu’un avait entendu. Anette renifla, comme si sa réaction lui paraissait absurde.
« Pourquoi une femme mariée ferait-elle la prude ? Mieux vaut partager ses draps que ne rien faire, tu ne crois pas ? »
Maxi rougit jusqu’aux oreilles. « M-mais… comment pourrais-je… faire une chose pareille… en pleine expédition ? »
« On ne sait pas quand cette expédition prendra fin, et je parie que tu n’auras pas d’autre occasion si tu ne le fais pas ce soir. » Anette pointa le ciel du doigt. « Profite du fait qu’on ait un toit au-dessus de la tête. Si quelqu’un est assez mesquin pour s’offusquer qu’un homme et sa femme passent un moment seuls ensemble après trois ans de séparation, je lui remettrai les idées en place à grands coups derrière les oreilles. »
Mortifiée, Maxi ne put que remuer la bouche comme une carpe. Tandis qu’elle restait figée, Anette lui asséna une bonne tape dans le dos, puis s’éloigna en descendant la colline. Maxi reprit ses esprits et se hâta de la suivre.
L’expédition attendait déjà en rangs ordonnés au bas de la pente. Maxi se faufila jusqu’à la place juste derrière les Chevaliers du Dragon rouge. Certains lui adressèrent la parole, mais son esprit était trop embrouillé pour qu’elle comprenne ce qu’ils disaient. De plus en plus anxieuse, elle jeta discrètement un coup d’œil par-dessus les chevaliers en direction de Riftan.
Le voir sur Talon, sa silhouette imposante, lui donna chaud de la tête aux pieds. Son cœur se mit à battre la chamade tandis qu’elle se rappelait les grandes mains calleuses qui l’avaient autrefois caressée avec tant de passion. La chaleur de ses lèvres et l’ardeur avec laquelle il l’avait remplie… Tout lui revenait par vagues, avec une netteté saisissante. Elle déglutit, se demandant s’il était seulement possible de le séduire alors qu’il se montrait si froid.
Épouvantée par ses propres pensées, Maxi secoua vivement la tête. Quelles idées obscènes lui passaient par la tête en présence de soixante clercs ? Bien sûr, personne ne pouvait lire dans ses pensées, mais elle rougit tout de même, submergée par la honte.
Tout était la faute d’Anette. Maxi lui lançait des regards furieux de lui avoir mis ces idées en tête quand les Chevaliers du Temple ordonnèrent le départ.