Chapitre 266
266 Chapitre 27
Les chevaliers du Dragon rouge fondirent sur le centre du village comme une vague déferlante, leurs lances et leurs haches projetant les morts-vivants dans les airs. Pris entre les deux ordres de chevalerie, les monstres commencèrent à se bousculer en tous sens avant de s’effondrer en tas. Les chevaliers lancèrent leurs chevaux sur eux et écrasèrent sans pitié les goules calcinées sous leurs sabots.
De loin, Maxi frissonna devant le spectacle. Les morts-vivants agitèrent leurs corps mutilés, puis finirent par se désagréger en poussière. Peu après, elle apprit qu’Anette et Armin avaient tous deux réussi, avec leurs compagnons, à détruire les runes restantes.
Privées de leurs pouvoirs de régénération, les goules se désintégraient sous les coups des chevaliers. La perte de mana semblait aussi les avoir considérablement ralenties. En un clin d’œil, la bataille fut terminée.
« Nous pouvons rejoindre les autres sans trop de risques, maintenant », marmonna Miriam en mâchant un morceau de racine de mandragore qui restaurait le mana.
Encore sous le choc, Maxi hocha la tête. Son esprit était toujours embrumé, mais elle ne parvenait pas à comprendre ce qui la laissait si abasourdie. Était-ce la panique provoquée par cette rencontre avec la mort ? Ou bien les retrouvailles inattendues avec Riftan ?
Anxieuse, elle se mordit la lèvre. Ce qui lui importait le plus, c’était d’aller le voir tout de suite, mais l’incertitude quant à sa réaction lui donnait aussi envie de se cacher. Indécise, elle serrait les rênes quand quelques chevaliers du Dragon rouge vinrent à sa rencontre.
« Lady Calypse. Cela faisait longtemps », la salua l’un d’eux.
Il releva sa visière, et Maxi ouvrit de grands yeux en le reconnaissant.
Elliot Charon l’examina d’un air grave à la recherche de blessures, puis demanda : « Êtes-vous blessée, ma dame ? »
Elle soupçonna que les douleurs aux fesses et au dos, après avoir été désarçonnée, lui avaient laissé des bleus. Comme la douleur était supportable, elle secoua la tête. Elliot poussa un soupir de soulagement et fit de nouveau pivoter son cheval.
« La bataille est terminée. Permettez-nous de vous escorter. »
Après l’avoir regardé s’éloigner un instant, Maxi calma les renâclements de Rem en lui caressant l’encolure, puis fit lentement sortir la jument de derrière le mur de pierre. Les chevaliers se disposèrent autour d’elle pour la protéger tandis qu’ils traversaient le village dévasté et rejoignaient le rassemblement des chevaliers du Dragon rouge.
Maxi s’humecta nerveusement les lèvres. Son cœur cognait douloureusement contre ses côtes et son ventre se nouait à mesure qu’ils approchaient. Agrippée aux rênes comme à une bouée de sauvetage, elle chercha désespérément Riftan parmi les chevaliers, sans le trouver.
Son anxiété grandit encore. Pourquoi n’était-il pas venu la retrouver dès la fin de la bataille ? N’avait-il pas eu hâte de la revoir ? Elle chassa cette pensée en se remémorant les lettres qu’il gardait avec tant de soin près de son lit. Il ne se serait pas précipité jusqu’ici s’il n’avait plus voulu entendre parler d’elle.
Ils approchaient de la colline lorsqu’elle entendit quelqu’un crier à pleins poumons : « Ma dame ! »
Les chevaliers tournèrent tous la tête vers elle. Elle en reconnaissait la plupart, mais quelques visages lui étaient inconnus. Elle tira sur les rênes et leur adressa un sourire gêné quand un chevalier gigantesque sortit du groupe.
Le reconnaissant aussitôt, Maxi s’écria joyeusement : « Sir Hebaron ! »
Le chevalier retira son casque et lui adressa un grand sourire. Avec ses cheveux couleur carotte tout emmêlés et sa barbe épaisse et hirsute qui lui mangeait le visage, il avait l’air d’un homme vivant en pleine nature.
« Ça fait un bail, ma dame. C’est drôle comme on se retrouve toujours dans les endroits les plus inattendus. »
Après cette pique appuyée, Hebaron se tourna vers Ulyseon, qui trottait derrière elle. De sa grande main gantée de métal, il ébouriffa vigoureusement les cheveux du jeune chevalier.
« Beau travail, petit vaurien. Sans le message transmis par l’informateur, on ne t’aurait pas retrouvé si facilement. »
Maxi ouvrit de grands yeux tandis que tout s’éclairait. Ulyseon n’avait pas envoyé de message à Anatol, mais aux chevaliers du Dragon rouge en campagne militaire à Livadon.
Le jeune chevalier était resté étrangement silencieux depuis quelque temps, jusqu’à ce que Hebaron le taquine sans ménagement. Il repoussa sa main avec irritation et cria : « Arrête de me traiter comme un enfant ! »
« Bon sang, depuis quand as-tu le sang si chaud ? Tu traverses enfin ta crise de rébellion ? »
« Comment crois-tu que les autres vont me voir si tu continues à me traiter comme ça, Sir Hebaron ? »
« Bahaha ! Notre garçon a bien grandi, à ce que je vois. Il tient à sa réputation, maintenant ! »
Son supérieur se plia en deux de rire, et le visage d’Ulyseon se crispa de fureur.
« Je te battrai au prochain tournoi de classement, alors ris tant que tu veux. Ça ne durera pas. »
« Oh, j’en tremble dans mes bottes. Comment vais-je survivre à une telle menace ? Pourquoi tant de gens veulent-ils prendre ma place ? »
Ulyseon semblait vraiment contrarié, mais les voir se chamailler détendit un peu Maxi. Quelques autres chevaliers qu’elle connaissait s’approchèrent à leur tour. Elle relâcha les épaules et tenta d’afficher un sourire plus naturel.
« Cela… faisait longtemps. »
Elle échangeait des salutations avec eux quand un chevalier à la carrure imposante retira son casque et demanda d’un ton brusque : « Êtes-vous indemne, ma dame ? »
Le chevalier lui disait vaguement quelque chose. Maxi contemplait son visage d’un air absent lorsqu’il se gratta timidement l’arrière du crâne.
« Vous ne me reconnaissez pas, ma dame ? Je suis Garrow Livakion. »
Un hoquet de surprise lui échappa tandis qu’elle détaillait son visage anguleux et son corps robuste aux proportions harmonieuses.
« T-tu es devenu un beau jeune homme, Garrow. Ulyseon m’a déjà surprise… mais je ne t’aurais même pas reconnu. »
« Trois ans, c’est long », répondit Garrow, gêné.
Le cœur de Maxi se serra, et sa poitrine lui fit mal. La croissance des écuyers lui rappelait cruellement le temps qu’elle avait passé loin d’Anatol. Elle se demanda si Riftan avait changé autant qu’eux. L’anxiété bouillonnant en elle, elle observa de nouveau les chevaliers.
Hebaron comprit enfin qui elle cherchait. Il maugréa bruyamment : « Bon sang, où a filé ce fou, après nous avoir fait chevaucher des jours entiers sans repos ? »
« Le commandant s’entretient en ce moment avec le commandant des Chevaliers du Temple », répondit Garrow en désignant l’église.
Maxi se raidit aussitôt. De quoi pouvait-il bien discuter avec Sir Quahel Leon ? Alors qu’elle s’apprêtait à poser la question, Miriam, qui semblait s’ennuyer profondément de tout ce qui se passait, lança avec impatience depuis sa selle :
« Combien de temps comptez-vous rester ici ? Ne devrions-nous pas faire notre rapport à Maître Calto ? »
Quelques chevaliers froncèrent les sourcils devant son impolitesse, mais Maxi leva la main avant qu’ils aient le temps de protester. Elle se dirigea vers l’église, à la suite de Miriam. Au sommet de la colline, des mages soignaient les chevaux blessés. Anette était déjà là et leur fit signe en les apercevant.
« Vous allez bien toutes les deux ? Vous n’êtes pas blessées ? »
« Nous n’avons rien. Et toi… ça va ? »
« Comme tu le vois, je suis entière. »
Malgré son assurance désinvolte, Anette était couverte de cendres, comme si elle venait tout juste d’échapper aux hordes de goules. Maxi se rendit soudain compte qu’elle ne devait pas avoir meilleure allure. Elle se frotta la joue, et sa main se couvrit de suie. Quand elle porta les doigts à ses cheveux, elle constata que sa tresse s’était défaite et était complètement emmêlée. Ses vêtements aussi étaient en désordre : elle avait passé les derniers jours à dormir dehors.
Maxi rabattit discrètement sa capuche sur sa tête. Elle allait retrouver son mari après presque trois ans de séparation, dans un état digne d’une vagabonde. C’était impensable. Le plus révoltant, c’était qu’il était apparu dans un éclat de lumière aveuglant.
« Au fait, ton mari a l’air redoutable », remarqua soudain Anette en pointant le pouce vers l’église. « Le commandant des Chevaliers du Temple est intimidant, mais ton mari, je le trouve encore plus terrifiant. Ils discutent là-dedans. Tous deux sont réputés être des réincarnations de Rosem Wigrew, mais ils n’ont pas l’air de s’entendre, pas vrai ? L’atmosphère était si glaciale entre eux que même ceux qui s’étaient rassemblés pour regarder ont fini par s’éclipser, complètement mal à l’aise. J’espère seulement qu’aucun des deux ne va congeler l’autre. »
Anette gloussa en désignant les mages qui se tenaient devant l’église. Maxi perdit son sourire. Un frisson glacé lui parcourut le dos quand elle se rappela qu’Ursuline avait insisté auprès de Calto pour qu’on l’exclue de l’expédition.
Laissant Rem à Anette, Maxi se précipita dans l’église. Riftan discutait avec Kuahel Leon, mais tourna la tête vers elle dès qu’elle entra.
Elle se figea sur le seuil. Le vertige la saisit et sa respiration se fit pénible. Dans un état second, elle contempla son visage sculptural, découpé sur la lumière. Il était dix fois plus intimidant que le Riftan dont elle se souvenait. Il avait maigri, et ses traits s’étaient durcis, conférant à son aura masculine une puissance sidérante. Ses épais cheveux bleu-noir, légèrement rejetés en arrière, lui donnaient un air plus mûr.
La gorge sèche, Maxi déglutit. Lorsqu’il baissa ses yeux sombres vers ses pieds, tout son corps sembla s’engourdir. Comme elle avait désiré le revoir ! Il n’avait pas exagéré en disant qu’un jour lui semblait durer un an, et une année, une éternité.
Elle se mordit la lèvre pour maîtriser ses émotions qui montaient en elle. Il semblait lui aussi submergé par une émotion intense. Une tension palpable le tenait tout entier dans son étau. Il allait soit éclater de rage, soit la prendre dans ses bras pour l’embrasser avec passion.
Riftan ne fit ni l’un ni l’autre. L’intensité brûlante de son regard s’évanouit, et ses yeux se refroidirent, comme si la chaleur qu’elle y avait vue n’avait jamais existé. D’un ton indifférent, il s’adressa de nouveau à Kuahel Leon.
« Je comprends donc que vous acceptez de vous rendre à la vicomté de Sevron ? »
Kuahel jeta un regard à Maxi, puis à Riftan, avant d’acquiescer lentement. « Très bien. Suivons votre proposition, cette fois. »
Leur conversation terminée, Riftan ramassa la cape qu’il avait ôtée et passa devant elle en quittant l’église. Stupéfaite, Maxi se hâta de le suivre. Elle n’arrivait pas à croire qu’il l’avait complètement ignorée.
« R-Riftan… »
Riftan tourna la tête vers elle en prenant la bride de Talon des mains d’un écuyer. Maxi sentit son cœur se ratatiner. Elle s’était attendue à ce qu’il se montre distant, mais le voir la regarder avec une froideur pareille lui pétrifia la langue.
Il plissa les yeux et demanda d’une voix grave : « Qu’y a-t-il ? »
« Je… euh… »
Était-ce sa façon de lui faire comprendre qu’il lui fallait désormais une raison pour lui parler ?
Prise de panique, Maxi réussit à balbutier : « V-vous allez bien ? Je… »
En un instant, le masque indifférent de Riftan se déforma en une grimace féroce. Elle s’empressa de refermer la bouche.
« Tu veux savoir… si je vais bien ? » siffla-t-il d’une voix pareille au grincement de l’acier.
Maxi sentit son sang se glacer.