Chapitre 264
264 Chapitre 25
Maxi sentit sa peau se hérisser. Figée sur place, elle tenta de comprendre l’horrible spectacle qui s’offrait à elle. Près de la moitié du mur qui entourait le village n’était plus qu’un amas de ruines, et des flammes mourantes vacillaient encore parmi les débris calcinés. Sans réfléchir, elle talonna son cheval pour se diriger vers le village, mais Ulyseon lui barra la route.
« Il y a encore de la fumée, ma dame ! L’attaque a probablement eu lieu récemment. L’ennemi rôde peut-être dans les environs.
— M-Mais… si l’attaque est récente… il y a peut-être des survivants.
Une brusque rafale obligea Maxi à retenir son cheval. Son estomac se souleva tandis que l’odeur âcre de la fumée lui emplissait les poumons. Au-dessus du village noirci par les cendres, la neige d’un blanc pur tourbillonnait dans un vent qui semblait forcir. Sir Quahel Leon fit avancer son cheval de guerre, rompant le silence dans lequel il examinait cette scène cauchemardesque. Il semblait d’un calme saisissant.
« Vinther, explorez les environs. L’ennemi pourrait s’être caché dans le secteur. Cedric, vous venez avec moi. Comme l’a fait remarquer lady Calypse, il y a peut-être des survivants.
Quahel jeta un regard à Maxi, puis se tourna vers Calto.
« Combien d’entre vous savent lancer des sorts de traçage ?
— Tous nos mages de vent et de terre, répondit Calto d’une voix grave.
Avant même que le commandant ait pu le lui demander, Calto s’adressa à Nevin, un mage petit et rondouillard.
« Emmenez les mages de Segrew pour aider à la reconnaissance. Les autres suivront Sir Quahel jusqu’au village. »
« Il faudrait envoyer un messager à la ville la plus proche sans tarder, intervint Ulyseon. S’ils ont pu raser un village de cette taille, nous avons probablement affaire à une grande bande de monstres. Nous devons demander des renforts.
Quahel Leon lança à Ulyseon un regard glacial, irrité qu’un autre que le pape ait l’audace de lui donner des ordres. Il fronça les sourcils, mais finit par céder.
« Harman ! Prenez Luke et Abett avec vous. Partez vers l’ouest, informez le vicomte Sevron de ce qui s’est passé et demandez-lui de l’aide. Prévenez aussi les villages que vous croiserez et dites-leur de se préparer à une éventuelle attaque.
« Oui, commandant !
Le chevalier à la peau brun foncé partit au galop, accompagné de deux autres hommes. Maxi se demanda s’il était bien prudent de n’envoyer qu’un groupe de trois. Elle les regardait s’éloigner, l’inquiétude gravée sur le visage, quand Quahel Leon descendit la colline avec les autres Chevaliers du Temple. Les mages leur emboîtèrent rapidement le pas en direction du village dévasté.
« Restez près de moi, ma dame, dit Ulyseon en surveillant attentivement les alentours.
Maxi acquiesça et s’efforça de chevaucher aussi près de lui que possible. Dans le même temps, elle rassembla son mana, au cas où elle devrait lancer une barrière à tout moment.
Les Chevaliers du Temple franchirent les premiers les ruines du mur effondré et pénétrèrent dans le village. La peur et la nervosité s’emparèrent de Maxi, qui en oublia le froid. Tandis qu’elle faisait avancer Rem sur le sol noirci, elle promena un regard méfiant sur les maisons réduites en gravats. Devant eux se dressait une entrée de pierre en arche, miraculeusement intacte. Ils passèrent dessous et débouchèrent sur une rue déserte jonchée de bois calciné. À mesure qu’ils avançaient, Maxi comprit avec horreur que les masses sombres éparpillées dans tout le village étaient les restes brûlés de ses habitants.
Réprimant l’envie de hurler, elle arrêta Rem. La vision atroce lui souleva le cœur.
« Pourriez-vous lancer un sort de traçage afin de chercher des survivants ? demanda Quahel Leon d’une voix étrangement calme.
Lorsque Maxi croisa son regard, le détachement qu’elle y lut sembla apaiser ses émotions déchaînées. Elle prit sur elle, s’efforçant d’empêcher ses jambes de trembler, puis mit pied à terre.
« A-Anette… cherche à l’ouest. Je m’occupe de l’est.
« D’accord.
« Je vais couvrir les alentours de cette église, lança Armin d’un ton brusque, avant de se diriger vers les décombres d’un bâtiment dont un seul mur tenait encore debout.
Tirant Rem par les rênes, Maxi s’avança prudemment parmi les gravats encore fumants. Lorsqu’elle eut trouvé un endroit approprié, elle lança le sort de traçage. Cette magie fonctionnait en substance comme un contrat temporaire entre le lanceur et un gnome, un esprit de la terre. Elle permettait ainsi au lanceur de recueillir des informations dans un périmètre donné.
Dès qu’un gnome accepta sa requête, son circuit de mana se relia au mana qui circulait sous terre. Ses sens s’aiguisèrent. Des veines de mana se déployèrent comme une toile serrée, lui permettant de percevoir presque tout ce qui touchait le sol. Pourtant, elle eut beau chercher, elle ne trouva aucune trace de vie humaine. À contrecœur, Maxi interrompit le sort.
« I-Il n’y a pas de survivants… dans ce secteur.
Anette revint vers elle, son cheval à ses côtés, et dit d’un ton sombre : « C’est pareil de l’autre côté.
S’accrochant à une lueur d’espoir, Maxi se tourna vers Armin, qui descendait la pente. Il secoua la tête, le visage lugubre.
« Nous avons fouillé tout le village, mais trouvé aucun survivant. Les pillards semblent également avoir disparu.
Armin leva gravement les yeux vers Calto Serbel et Quahel Leon.
« Que comptez-vous faire, maintenant ?
En tant que chef de facto de l’expédition, le commandant des Chevaliers du Temple fut le premier à répondre. Il examina d’un air sombre les restes du village.
« Nous ne pouvons pas partir. Il faut prendre des mesures pour purifier les morts, sans quoi cet endroit sera bientôt infesté de morts-vivants.
« Dans ce cas, nous devrons camper ici cette nuit, répondit Calto avec calme.
La peur assombrit le visage de Maxi. La perspective de passer la nuit d’hiver, froide et noire comme l’encre, au milieu d’un effroyable amas de cadavres brûlés lui glaça le sang. Elle savait néanmoins qu’ils n’avaient pas d’autre choix.
Le groupe alluma aussitôt des feux dans tout le village et commença à rassembler les morts. La neige continuait de tomber, et l’obscurité gagnait du terrain. Bien qu’épuisés par une journée entière de chevauchée, tous s’activèrent sans prendre un instant de repos.
Les mages trouvèrent une église encore debout et, après en avoir balayé les cendres, y installèrent leurs tentes. Certains aménagèrent même une écurie de fortune dans un bâtiment de pierre voisin. Pendant ce temps, les Chevaliers du Temple purifièrent les corps rassemblés et les enterrèrent après avoir accompli le rite.
Malgré leurs efforts, le nombre de victimes était si grand qu’il était presque impossible de rassembler tous les morts avant le coucher du soleil. Quand la nuit tomba enfin, ils durent interrompre la purification et se regrouper dans l’église en ruine pour se reposer.
Les chevaliers de retour de reconnaissance entrèrent, le visage grave.
« Il semblerait que les pillards aient fui vers le nord.
Les mages qui avaient accompagné les chevaliers ajoutèrent : « D’après les traces retrouvées dans la forêt, nous pensons qu’il s’agissait d’une horde de gobelins rouges. Nous sommes en hiver, et même au tout début de la saison. Ils sont probablement venus piller de la nourriture.
Maxi, recroquevillée près du feu, hébétée par le choc et l’épuisement, marmonna : « Mais… mais, et les moutons brûlés à l’est ? Les vaches, les porcs et les chevaux aussi ont été brûlés vifs. S’ils étaient venus chercher de la nourriture… pourquoi faire une chose pareille ?
« Le carnage les a probablement rendus fous, rétorqua Miriam avec mépris. Les monstres ne valent pas mieux que des bêtes. On ne peut pas attendre d’eux qu’ils aient une logique. Ils ne sont capables que de détruire, de déféquer, de se goinfrer et de se reproduire.
Maxi eut envie de contester les paroles de Miriam. Son expérience de la guerre, trois ans plus tôt, lui avait appris à quel point les monstres de la race des Ayin pouvaient se montrer rusés et manipulateurs. Mais elle était trop fatiguée pour discuter. Elle se contenta donc de pincer les lèvres et de remonter sa couverture sur sa tête.
Pendant tout cet échange, Ulyseon était resté assis sur le rebord d’une fenêtre proche, d’où il pouvait clairement voir l’extérieur. Tout en astiquant son épée, il s’adressa à Maxi.
« Je monte la garde, ma dame. Essayez de dormir un peu.
Maxi ne protesta pas et s’allongea sur un lit de paille. Elle avait craint de ne pas réussir à s’endormir au milieu de ce qui ressemblait à un immense cimetière. Mais l’épuisement eut vite raison d’elle, et elle sombra bientôt dans un sommeil aussi profond que celui des morts.
Elle ne sut pas combien de temps elle dormit, mais finit par être réveillée par une secousse. Lorsqu’elle parvint à ouvrir ses yeux secs, sa vue brouillée mit un instant à retrouver sa netteté. Le visage blême d’Ulyseon apparut devant elle.
Maxi se redressa sur un coude, envahie par une étrange impression de déjà-vu.
Ulyseon la secoua par les épaules. « Réveillez-vous, ma dame ! Des monstres ! Nous sommes encerclés !
« Q-Quoi ?
Parfaitement réveillée, Maxi bondit sur ses pieds. Les autres mages se levèrent à leur tour, enfilant leurs bottes et s’emparant d’armes pour se défendre. Maxi enfila à la hâte son équipement de protection et sortit du bâtiment en courant, pour se retrouver face à un spectacle glaçant.
La mer de cadavres calcinés étendus sur le sol s’était remise debout et avançait maintenant vers eux en titubant. Maxi réprima un cri.
« Des goules…
En une seule nuit, les corps qu’ils n’avaient pas pu purifier s’étaient métamorphosés en ces créatures. Face aux centaines d’yeux rouges qui luisaient dans l’obscurité, Maxi se mit à trembler.
Calto accourut derrière elle. Il cria : « Éloignez les chevaux ! Lancez une barrière, vite !
Revenant à elle, elle se précipita vers l’écurie de fortune et en fit sortir les chevaux. Soixante chevaliers étaient déjà en position au pied de la colline, abattant sans pitié les goules qui fondaient sur eux comme une nuée de fourmis.