Chapitre 263
263 Chapitre 24
Idsilla vint dire au revoir à Maxi.
« Je pensais que tu resterais au moins pour le banquet, murmura-t-elle tristement.
Maxi s’interrompit alors qu’elle attachait ses sacs à la selle de Rem et adressa un sourire contrit à son amie. La plupart des pèlerins de la basilique semblaient croire que les mages étaient venus pour tenir la faction orthodoxe en respect. Comme ils s’étaient attendus à un affrontement spectaculaire, ils furent manifestement déçus de voir les mages se préparer à repartir si peu de temps après leur arrivée. Quant aux clercs orthodoxes, ils les observaient avec un mélange de méfiance et de soulagement.
Calto avait expliqué leur venue à Osiriya en affirmant que les mages étaient là pour aider l’Église à enquêter sur la récente prolifération des monstres. Bien sûr, personne n’y croyait. Même Maxi ne trouvait pas cette explication crédible pour justifier leur départ vers le nord en plein hiver.
« Pourquoi ne pas attendre Aquarias, la saison de l’eau, l’équivalent du printemps ? Tu sais bien que la vague de froid va commencer dans quelques semaines ?
— Il est plus sûr de voyager maintenant, quand les monstres sont moins actifs.
Idsilla lança un regard sceptique aux mages qui grelottaient. Sidina et les autres natifs du Nord semblaient insensibles au froid, mais ceux qui étaient nés et avaient grandi sur les îles méridionales, au climat doux, peinaient déjà à le supporter.
« Tu devrais davantage t’inquiéter du froid que des monstres, murmura Idsilla à l’oreille de Maxi.
Maxi repoussa son appréhension et s’efforça de répondre d’un ton détaché. « Nous affrontons les conditions actuelles pour économiser nos pierres de feu. Nous commencerons à les utiliser quand la vague de froid arrivera ; ainsi, ce sera supportable.
Même en parlant, elle se demandait en silence pourquoi le groupe était si pressé de repartir. Calto avait insisté pour qu’ils s’en aillent au plus vite, affirmant que plus ils resteraient, plus ils risquaient de se retrouver mêlés aux conflits politiques de l’Église. Maxi se demandait si c’était vraiment la raison. Peut-être que les ruines du plateau de Pamela n’étaient pas les seuls signes de la présence de mages noirs.
Maxi rentra les épaules tandis que le vent se déchaînait. L’idée qu’un terrible secret puisse se cacher quelque part dans le Nord lui paraissait accablante.
« Quoi qu’il en soit, je te suis reconnaissante de t’inquiéter pour moi.
Dissimulant sa peur derrière un sourire courageux, elle se hissa sur son cheval.
Idsilla fouilla dans son sac. « Prends ceci, s’il te plaît, dit-elle en tendant l’objet à Maxi. C’est une poche de sable chaud. Je m’en sers pour me réchauffer pendant les prières du matin, mais j’aimerais que tu l’aies. Elle est assez lourde, alors jette-la quand elle aura refroidi.
« Merci.
Maxi accepta le cadeau avec joie et le glissa dans sa robe. La chaleur se répandit rapidement contre son flanc. Elle poussa un soupir de contentement.
« Fais attention à toi, dit Idsilla d’une voix inquiète. Tu peux être assez imprudente, parfois.
« Idsilla… C’est la dernière personne dont j’ai envie d’entendre ça.
Idsilla rit de l’ironie de la situation. « On se reverra, n’est-ce pas ?
« Bien sûr, répondit Maxi avec un chaleureux sourire. Viens me rendre visite à Anatol… si jamais tu en as l’occasion. Tu y seras toujours la bienvenue.
Après avoir demandé à Idsilla de transmettre ses salutations aux clercs, Maxi mena Rem jusqu’au groupe d’expédition. Les mages de la terre avaient reçu l’ordre de chevaucher à côté des chariots. En cas d’attaque, ils devraient dresser une barrière pour protéger les provisions.
Alors qu’elle conduisait Rem vers le dernier chariot de la file, Maxi observa du coin de l’œil les chevaliers vêtus de noir, au visage sombre. Leurs robes obscures recouvraient leurs armures grises et leurs visages froids, dissimulés sous des capuchons, leur donnaient presque l’air de démons. Si une guerre éclatait un jour entre la Tour des Mages et l’Église, ces hommes n’hésiteraient pas à traquer impitoyablement les hérétiques.
Maxi chassa vite cette pensée terrifiante. Même si c’était vrai, ils poursuivaient actuellement le même objectif.
Sir Quahel Leon acheva bientôt son inspection et leur fit signe de partir. Tandis que les chevaliers défilaient hors des portes de la ville, Maxi chercha Ulyseon. D’ordinaire, il restait à ses côtés et refusait de la quitter des yeux ; pourtant, elle ne l’avait pas vu de toute la matinée. Elle commençait à craindre qu’il ne lui soit arrivé quelque chose lorsqu’elle aperçut le jeune chevalier qui menait son cheval hors des écuries.
Maxi trotta jusqu’à lui et l’interrogea du regard. « Où étais-tu passé de si bon matin ?
« Je suis allé voir notre informateur, madame, répondit-il en montant en selle. Je me suis dit qu’il valait mieux mettre Anatol au courant de notre itinéraire, afin qu’on puisse nous contacter si nécessaire.
Maxi plissa les yeux d’un air soupçonneux et demanda lentement : « Ils ne vont pas… chercher un prétexte pour nous suivre, au moins ?
« Non, madame, répondit Ulyseon, l’air embarrassé. Il évita son regard, comme si sa conscience le tourmentait, puis finit par avouer dans un soupir : En collaborant avec les marchands, Anatol a réussi à mettre sur pied un vaste réseau de renseignements. Dès qu’un endroit a un marché, on peut s’attendre à y trouver un ou deux de nos informateurs. En cas d’urgence, nous pouvons nous servir de ce réseau pour demander de l’aide à nos alliés. Si nos associés connaissent notre itinéraire, ils pourront prendre les dispositions nécessaires pour faire face à tout ce qui pourrait survenir.
« Mais nous avons les Chevaliers du Temple. Même sans aide…
« Je ne fais pas entièrement confiance aux Chevaliers du Temple, madame, répondit sèchement Ulyseon. Il désigna d’un mouvement du menton la tête du cortège, où Quahel et Calto discutaient à voix basse. Regardez-les. Ils n’arrêtent pas de chuchoter depuis le début du voyage. C’est vraiment suspect.
Maxi leva les yeux au ciel, mais ne répliqua pas. Les inquiétudes d’Ulyseon frisaient la paranoïa, mais elle ne pouvait nier que ses propres soupçons grandissaient eux aussi.
« Enfin, dit-il en faisant tourner son cheval, nous ferions mieux de nous dépêcher, ou nous allons nous faire distancer.
À la surprise de Maxi, les chevaliers avaient déjà quitté la ville, et c’était maintenant au tour des chariots de franchir les portes. Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule avant de les suivre. Idsilla se tenait parmi les clercs venus leur dire au revoir et leur adressait de grands signes enthousiastes. Maxi lui rendit son salut avec autant d’ardeur, puis talonna son cheval.
Le groupe d’expédition quitta Balbourne et prit la direction du nord d’Osiriya. Ancien cœur de l’empire, Osiriya comptait des villes prospères reliées par des routes bien pavées. Le voyage s’en trouvait relativement agréable. Ils chevauchèrent à vive allure des journées entières, ne s’arrêtant que le soir pour se reposer dans une auberge, puis repartaient à l’aube. À mesure qu’ils approchaient de la frontière, les villages se firent plus rares. Une fois encore, ils durent camper le soir.
« Nous commencerons à distribuer les pierres de feu ce soir. Venez prendre votre part.
Celric se mit à distribuer aux mages qui s’affairaient à installer le camp des pierres de la taille d’un œuf de caille. Ces pierres magiques semblaient de piètre qualité, car elles ne contenaient que peu de mana. Elles étaient juste assez puissantes pour atténuer le froid.
Lorsque Maxi infusa sa pierre d’un peu de mana, la chaleur se répandit dans son corps. Elle poussa un soupir de soulagement tandis que ses mains engourdies retrouvaient leur souplesse. En quelques jours, le froid avait gelé le sol, et les mages redoutaient l’idée de camper dans de telles conditions.
Dès lors, on leur attribua des pierres de feu de basse qualité tous les trois ou quatre jours. Maxi en tendit une à Ulyseon, mais le jeune homme fronça les sourcils, comme si elle avait blessé sa fierté. Comme Ulyseon, les Chevaliers du Temple supportaient le froid mordant avec pour seules protections des couvertures, des manteaux et le feu de camp. Maxi était stupéfaite par leur endurance.
La voyant observer les chevaliers avec crainte et admiration, Armin déclara d’un ton neutre : « Ce sont des guerriers qui poussent leur corps jusqu’à ses limites. À partir d’un certain niveau, leurs voies de mana se développent rapidement. Nous autres, mages, les développons artificiellement en y infusant du mana à répétition. Les chevaliers, eux, entraînent leur corps à absorber le mana, non sous forme de magie, mais à l’état pur. Lorsqu’ils en ont accumulé suffisamment, ils peuvent utiliser l’aura de lame, qui peut même terrasser les monstres dotés d’une puissante résistance à la magie.
Armin désigna d’un bâton les chevaliers, qui s’occupaient des chevaux et patrouillaient dans les environs sans montrer le moindre signe de fatigue.
« En somme, les chevaliers aguerris possèdent une force vitale supérieure à celle des gens ordinaires. Tu n’as pas à t’inquiéter pour eux.
Maxi essaya de se rappeler certaines de ses leçons avec Ruth. Si le mana était l’énergie qui maintenait l’ordre du monde naturel, la magie était une énergie élémentaire pure, obtenue en extrayant un élément donné. En bref, le mana était la volonté divine elle-même, tandis que la magie était la force née de la déformation volontaire de cette volonté. La magie ne pouvait rivaliser avec les forces qui utilisaient le mana dans sa forme la plus pure : la magie divine et l’aura de lame.
« Mais… les chevaliers aguerris meurent aussi de maladie ou de blessures, n’est-ce pas ?
« C’est pour ça que nous sommes là, répondit Anette d’un ton neutre en jetant dans le feu quelques brindilles qu’elle avait ramassées. En tant que mages de soutien, notre rôle est de soigner les chevaliers lorsqu’ils sont blessés et de leur permettre de continuer à se battre. Jusque-là, nous devons préserver notre mana et notre énergie. Si tu as le temps de t’inquiéter pour eux, je te conseille de le consacrer à surveiller ton propre état.
« J-je le fais déjà, répliqua Maxi d’un ton maussade.
Elle reporta son attention sur la marmite suspendue au-dessus du feu et en remua le contenu avec une spatule en bois.
Les mages terminèrent leur dîner avant la nuit et se reposèrent sous leurs tentes tandis que les chevaliers montaient la garde à tour de rôle. Le lendemain, le groupe d’expédition franchit enfin la frontière de Balto. Le souffle de Maxi se changeait en buée à mesure qu’elle chevauchait dans un bosquet de bouleaux gelés. Après une nuit de neige, des stalactites de glace scintillaient comme des diamants sur les branches dénudées, et le givre recouvrait le sol.
« C’est étrangement silencieux, marmonna Ulyseon en observant les environs.
Maxi l’avait remarqué elle aussi. Les sons habituels de la forêt — le chant des oiseaux ou le bruissement du vent — avaient disparu. Un frisson lui parcourut l’échine.
« Tu crois… qu’il y a des monstres dans les parages ?
« Je ne détecte aucun mouvement, mais soyez prête à dresser une barrière, au cas où, répondit Ulyseon en posant la main sur la garde de son épée.
Maxi déglutit et hocha la tête. Tendue sur sa selle, elle traversait la forêt ombragée lorsqu’une goutte froide lui tomba sur le front. Elle leva les yeux et vit la neige descendre du ciel brumeux.
« Ne devrions-nous pas camper avant que la neige ne tombe plus fort ? s’écria un des mages.
À la tête du groupe, Sir Quahel Leon tira sur les rênes de son cheval et leva les yeux.
« Il nous reste du temps avant le coucher du soleil. Un village se trouve de l’autre côté de cette forêt. Dépêchons-nous.
Les Chevaliers du Temple suivirent leur commandant, qui lança sa monture au galop. Les autres mages durent s’efforcer de les suivre. Une brume commença à se former autour d’eux tandis qu’ils poursuivaient leur route, et Maxi jeta des regards nerveux aux arbres sombres.
À chaque inspiration rauque, elle avait l’impression que ses poumons allaient éclater, et ses oreilles lui pulsaient comme si elle avait reçu un coup sur la tête. Pourtant, elle n’avait aucune envie de dormir dans un endroit aussi inquiétant. Elle lança un sort de soin à Rem, épuisée, et tenta d’encourager la jument à suivre le rythme des chevaux de guerre des chevaliers.
Après avoir galopé pendant ce qui leur sembla des heures, ils atteignirent enfin la lisière de la forêt d’Armund. Maxi s’illumina à l’idée de dormir de nouveau sous un toit.
À cet instant, ceux qui chevauchaient devant eux arrêtèrent brusquement leurs montures. Un silence stupéfait s’abattit sur le groupe ; certains poussèrent même des cris d’horreur. Déconcertée, Maxi se fraya un chemin entre les chevaliers qui lui barraient la vue. Au pied d’une pente douce, une épaisse fumée noire s’élevait des ruines calcinées d’un village.