Chapitre 262
262 Chapitre 23
Stupéfaite, Maxi détailla son invitée de la tête aux pieds. La jeune femme la dépassait d’une demi-palme. Elle avait les membres fins, les yeux et les lèvres légèrement relevés aux commissures. Le souvenir de la jeune noble livadonienne qui avait bravé la guerre à ses côtés trois ans plus tôt lui revint à l’esprit.
« Q-Que faites-vous à Osiriya ? » demanda Maxi, encore sous le choc.
« J’étudie la médecine à l’université depuis l’année dernière. Selina est ici, elle aussi, pour devenir hiérarque. »
Maxi ne pouvait détacher les yeux d’elle.
« L-La médecine ? »
« Au début, j’avais l’intention de suivre ton exemple et d’apprendre la magie curative, mais j’ai découvert que je n’étais pas faite pour ça. Alors je me suis tournée vers les plantes et les soins médicaux. Ma famille s’y est opposée avec véhémence, mais même mon père a fini par céder quand je me suis coupé les cheveux. »
Idsilla désigna ses cheveux courts avec un sourire malicieux.
« J’ai persuadé Père d’utiliser ma dot pour racheter nos terres et de laisser Elba garder l’argent qu’il avait reçu pour avoir combattu pendant la guerre, afin qu’il puisse financer son mariage. Ensuite, j’ai rompu mes fiançailles et je suis venue à Osiriya. Et je ne suis pas venue seule. Les clercs qui nous accompagnaient dans l’unité de soutien étudient ici, eux aussi, grâce au financement du monastère. »
Comme submergée par l’émotion, Idsilla interrompit soudain son bavardage enthousiaste.
« Je suis sûre que tout le monde sera ravi de te revoir, dit-elle en adoucissant son sourire. Après tout, tu es une légende vivante. »
Le visage de Maxi s’empourpra au souvenir du cauchemar qu’avait été la Dame Écarlate. Une sueur froide lui perla dans le dos.
« T-Tu exagères… Je ne suis pas… »
« Mais c’est la vérité. Tu devrais aller à Levan si tu en as un jour l’occasion. On a même tiré une pièce de ton histoire. »
« U-Une pièce ? »
Idsilla gloussa en voyant le visage de Maxi blêmir d’horreur.
« Elle a été montée dans le cadre d’une œuvre caritative pour aider l’orphelinat, mais elle a connu un succès phénoménal ! Quand ton histoire est devenue célèbre, les bouffons de la cour ont étoffé la pièce et l’ont même jouée lors d’un banquet royal. À Levan, ta renommée rivalise avec celle de ton mari. »
Maxi se jura de ne jamais mettre les pieds à Levan de toute sa vie. C’était absurde que les gens aient à ce point romancé son histoire, à leur guise.
Voyant Maxi au bord des larmes, mortifiée, Idsilla tenta de la réconforter. « Ne sois pas si gênée. Moi aussi, j’y apparais, tu sais. Je joue la méchante qui te pousse à partir au front. Elba était furieux quand il l’a vue au palais royal. Il a dit que c’était une honte pour notre famille. »
« C-Ce n’est pas drôle, Idsilla. »
« Moi, ça ne me dérange pas. Après tout, grâce à ça, je peux vivre comme je l’entends : mes chances de me marier ont été réduites à néant. »
Avec un sourire narquois, Idsilla haussa les épaules et prit Maxi par le bras.
« Mais peu importe. Ne perdons pas de temps ici. Il faut aller retrouver les autres. Ils étaient tous tristes de ne pas avoir pu te dire au revoir quand tu es partie. »
Maxi hésita un instant, se demandant s’il convenait de quitter sa chambre alors qu’on pouvait la convoquer à tout moment pour rencontrer le pape. Pourtant, elle ne pouvait pas renvoyer son amie alors qu’elles venaient à peine de se retrouver. Elle se décida et frappa à la porte voisine, celle d’un des mages seniors. Elena, la seule femme parmi les mages seniors de l’expédition, accepta volontiers la sortie de Maxi.
« Tu peux y aller, répondit Elena en hochant la tête. Seuls les mages seniors rencontreront Sa Sainteté. On nous a dit que son état de santé ne lui permettait pas de recevoir trop de monde. La question a été longuement débattue, mais il a été décidé que Maître Calto, maître Anton, Maître Albern et moi-même le rencontrerions. Tu es libre de faire ce que tu veux. Nous vous tiendrons au courant, toi et les autres, après l’audience. »
Maxi suivit ensuite Idsilla jusqu’aux quartiers des étudiants, l’esprit tranquille. Le pâle soleil hivernal brillait au-dessus d’elles, tandis que le vent froid leur ébouriffait les cheveux. Elles arrivèrent dans une vaste salle où une centaine de personnes s’étaient réunies pour déjeuner. Le regard de Maxi se posa aussitôt sur Selina et les clercs livadoniennes. Les femmes se levèrent dès qu’elles l’aperçurent, le visage illuminé de joie.
« J’ai cru que mes yeux me jouaient des tours, s’exclama Selina en guidant Maxi vers une place libre. C’est bien vous, Lady Calypse ! Je suis sortie quand j’ai appris que des mages étaient arrivés. Vous n’imaginez pas ma surprise quand je vous ai vue. »
Maxi s’assit, un sourire perplexe aux lèvres. « Moi non plus… je ne m’attendais pas à vous trouver ici. »
« Après la guerre, les clercs qui avaient servi dans l’unité de soutien ont été autorisés à étudier la magie divine, expliqua Selina avec un sourire satisfait. Nous voici donc ici, à nous former pour devenir hiérarques. L’Église manque actuellement de clercs capables de pratiquer des purifications, alors que les monstres sont de plus en plus nombreux. Elle cherche sans doute à combler le manque avec des femmes. On peut dire que cela nous a ouvert des portes de façon tout à fait inattendue. »
Elle avait l’air si satisfaite d’elle-même que Maxi dut se retenir de rire.
« C’est… merveilleux. »
« Et nous vous le devons. Nous ne serions pas ici si Ethylene n’était pas tombé ce jour-là. »
Les autres femmes acquiescèrent toutes. Leur admiration pesa sur les épaules de Maxi comme un fardeau inconfortable, et elle prit un air troublé. Après avoir bu une gorgée de vin, elle changea précipitamment de sujet.
« J’ai entendu dire… que la basilique organisait un grand banquet. Vous devez être très occupées par les préparatifs. »
Selina se pencha vers la table et murmura : « Seuls les clercs orthodoxes sont accaparés par les préparatifs. À vrai dire, ce banquet n’est qu’une campagne politique déguisée en festivités. Le grand prêtre Garis, candidat de l’Église orthodoxe, et le grand prêtre Cassius, candidat de l’Église réformée, se disputent actuellement la papauté. Le banquet prévu pour la fête sainte était l’idée du père Garis. Il compte sans doute gagner le soutien des nobles influents des Sept Royaumes qu’il a invités. »
Membre de l’Église réformée, Selina n’appréciait visiblement pas la situation. Elle fronça les sourcils et soupira.
« Je ne comprends pas pourquoi Sa Sainteté a permis cela. Je croyais qu’il avait choisi le père Cassius pour lui succéder. »
Maxi tenta de se remémorer le bref échange entre Kuahel Leon et le vieux père Lugias. Le conclave papal avait peut-être un lien avec le rapprochement soudain entre l’Église et la Tour des Mages. Si l’on découvrait que des mages noirs étaient à l’origine de la guerre, trois ans plus tôt, l’influence de l’Église réformée en pâtirait, laissant le champ libre à la faction orthodoxe pour reprendre le pouvoir. La Tour des Mages ferait tout pour empêcher cela.
« Ce qui m’amène à vous demander… Pensez-vous que la Tour des Mages vous a tous envoyés ici pour soutenir le père Cassius ? »
Maxi sortit de ses pensées et se tourna vers Selina.
« Je me demandais, poursuivit Selina, si le père Cassius essayait de gagner le soutien de la Tour des Mages, comme le père Garis cherche à rallier les nobles à sa cause. »
« J-Je ne suis devenue mage officiellement que récemment… Je crains de ne pas être au courant de ce genre de choses. »
Maxi tenta d’esquiver la question avec un sourire évasif, mais elle était secrètement d’accord. Si l’existence des mages noirs venait à être révélée, la papauté reviendrait probablement à l’Église orthodoxe. Et si la situation empirait, l’avertissement de Calto au sujet du retour des persécutions contre les mages pourrait bien se réaliser.
Maxi rentra les épaules. À l’idée de s’être mêlée à une affaire bien plus grave qu’elle ne l’avait imaginé, un lourd pressentiment lui étreignit le cœur.
« Est-ce que vous… soutenez tous le père Cassius comme prochain pape ? »
« Bien sûr ! L’idée que le père Garis devienne pape me terrifie, s’exclama Idsilla. Tu comprendras ce que je veux dire si tu as un jour l’occasion de le rencontrer. Le père Garis est un monstre forgé dans la glace et l’acier du Nord. S’il devenait pape, il instaurerait un règne de terreur. À ses yeux, les fidèles de l’Église réformée comme nous sont tous des hérétiques. »
« Lady Idsilla ! » s’exclama Selina, horrifiée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle pour s’assurer que personne ne les écoutait. « Surveillez vos paroles. Quoi qu’il en soit, c’est un saint ministre de Dieu. Vous pourriez être punie pour blasphème après ce que vous venez de dire. »
Idsilla renifla. « Pourquoi avoir peur ? Le pire qu’il puisse me faire, c’est m’enfermer seule dans une cellule pendant une journée. »
Maxi secoua la tête, incrédule. « Je vois… tu n’as toujours pas beaucoup de respect pour les règles, Idsilla. »
« Comme tu le sais, on ne change pas si facilement. Même ma famille a renoncé à essayer de me faire rentrer dans le rang », lança Idsilla.
Selina la dévisagea, incrédule, puis soupira en levant les yeux au plafond. Bientôt, les clercs se levèrent pour aller à leurs cours de l’après-midi. L’emploi du temps des novices, chargé du matin au soir, leur laissait peu de temps pour faire autre chose.
Lorsque les femmes partirent après de longs adieux à contrecœur, Maxi sortit dans le jardin avec Idsilla. Elles discutèrent en flânant autour d’un pavillon isolé.
Idsilla raconta à Maxi la magnifique cérémonie de mariage de son frère et d’Alyssa, et Maxi lui fit le récit romancé de ses expériences étranges à la Tour des Mages.
Après l’avoir écoutée, les yeux brillants, Idsilla lui demanda avec précaution : « Et ton mari… il va bien ? »
Maxi se figea au beau milieu de ses joyeux souvenirs.
Comprenant qu’elle avait fait une gaffe, Idsilla se mordit la lèvre. Un silence gênant s’installa. Elle joua nerveusement avec ses cheveux, puis ajouta à la hâte : « Depuis le château d’Ethylene, je me fais du souci pour toi. Quand on t’a ramenée, blessée, ce jour-là, ton mari… »
Incapable de trouver les mots justes, Idsilla s’interrompit. Elle déglutit et sembla peiner à achever sa phrase.
« Sir Riftan… avait l’air d’avoir perdu le monde entier. Je n’avais jamais vu pareil désespoir. S’il t’était arrivé quelque chose de terrible, à l’époque… il aurait sans doute… »
Le regard sombre, Idsilla fixait le parterre de fleurs à ses pieds. Elle s’interrompit soudain et agita les mains, embarrassée.
« Oh, pardonne-moi. Je me suis encore laissée emporter. C’est juste que… quand j’ai appris que tu étais partie d’Anatol, j’ai craint que tout cela ait pu mettre votre relation à mal. »
« C-Ce n’est pas pour ça que je suis partie, s’empressa de la rassurer Maxi. Il y a eu des circonstances… qui m’ont forcée à partir. »
Idsilla voulut répondre, mais s’arrêta en voyant le visage pâle de Maxi. Une brise froide passa près d’elles.
Idsilla leva les yeux vers les branches nues avant de murmurer d’une voix étranglée : « Comme Selina l’a dit tout à l’heure, nous ne serions pas ici sans vous, Lady Calypse. Je voulais vous dire à quel point je vous en suis reconnaissante. »
Maxi s’apprêtait à rejeter ses remerciements par habitude, quand elle comprit que son amie avait raison. Elle avait non seulement sauvé la vie d’Idsilla, mais aussi celle d’innombrables autres personnes. Elle resta immobile, bouleversée par cette vérité. Après avoir passé sa vie à se croire inutile, il lui était difficile de mesurer l’ampleur de son influence sur tant de gens. Mais cela ne changeait rien aux faits.
Sans s’en rendre compte, elle serra la pièce accrochée à son cou. Ses souvenirs de cette époque n’étaient qu’un bourbier d’impuissance, d’angoisse et de culpabilité, mais une lumière nouvelle semblait désormais les éclairer. Après avoir soutenu en silence le regard grave d’Idsilla, Maxi hocha la tête.
L’expédition séjourna deux jours à la basilique pour préparer le voyage. Elle allait s’aventurer dans l’endroit le plus dangereux du continent occidental. Le nombre de chevaliers chargés de l’escorter fut donc doublé, et il fallut huit chariots pour transporter les provisions, les tentes, le fourrage des chevaux, les armes et tout le matériel nécessaire.
Leur itinéraire les conduirait vers le nord en passant par Balto. Plus ils avanceraient, plus le froid se ferait mordant, ce qui augmenterait aussi le risque de rencontrer certains monstres. Pour s’y préparer et faire face à leur long séjour dans la nature, les mages firent provision de toutes les herbes et pierres à feu qu’ils purent trouver. Certains achetèrent même des vêtements conçus pour résister au froid, comme de hautes bottes en laine et en fourrure.
Dès que les préparatifs furent achevés, l’expédition se rassembla à l’entrée de la basilique.