Chapitre 260
260 Chapitre 21
« Un banquet ? » s’étonna Calto.
Il s’éloigna de la cheminée où il se réchauffait et lança un regard perplexe à Sir Quahel Leon. Sans surprise, le visage de l’aîné trahissait une pointe de désapprobation. En cet instant même, de terribles forces étaient peut-être en train de contrôler l’armée alliée de monstres depuis les ombres. On aurait pu espérer que l’Église consacrerait ses ressources à se préparer à une éventuelle guerre plutôt qu’à ces frivolités.
Maxi lança un regard réprobateur au Chevalier du Temple, mais il n’y prêta aucune attention. Il traversa la salle jusqu’à la table des voyageurs et s’assit sur une chaise libre.
« Qui organise ce banquet ? demanda Quahel à l’homme.
— J’ai entendu dire que c’était le Grand Prêtre Garis. Il compte inviter les nobles à cette grande réception pour célébrer la fête sainte. Nous sommes partis d’Arex dès que nous avons appris la nouvelle. Nous espérons y trouver du travail, voyez-vous.
Le voyageur désigna le luth suspendu à son côté.
C’était donc un barde. Maxi remarqua les compagnons de voyage de l’homme, installés à une table voisine. Les six jeunes gens portaient tous un instrument sur le dos. Des gourdins et des poignards pendaient à leur ceinture, sans doute pour se défendre. Les membres de la troupe levèrent leurs chopes à l’unisson et adressèrent de chaleureux sourires aux mages.
« Mes amis et moi formons une troupe de musiciens. Comme l’hiver est arrivé tôt cette année, les nobles organisent moins de banquets, probablement à cause des mauvaises récoltes. Nous étions désespérés de trouver du travail quand nous avons appris que la situation était meilleure en Osiriya. Nous avons donc décidé d’entreprendre ce long voyage. »
« Avez-vous traversé Dristan ? demanda Quahel en se caressant le menton de sa main gantée. » Lorsque le barde acquiesça, le chevalier fit signe à un serveur. « Apportez-moi de la bière. »
Il reporta son regard sur la troupe.
« Vous joindriez-vous à nous ? J’aimerais connaître la situation à Dristan. J’ai entendu dire qu’on y avait aperçu davantage de monstres ces derniers temps. En avez-vous rencontré en chemin ?
— Nous sommes tombés sur une meute de gorgones, mais nous avons survécu parce que nous voyagions avec un groupe de marchands jusqu’à la frontière. J’ai toutefois entendu parler de goules dans les régions du sud. Avec tous ces gens qui partent vers le nord-ouest, les pénuries alimentaires n’ont fait qu’empirer. »
La troupe de musiciens se joignit volontiers à l’expédition, et Maxi les écouta avec un vif intérêt tandis qu’ils partageaient les nouvelles glanées au fil de leurs voyages. Il était courant que les nobles invitent des troupes dans leurs châteaux pour les divertir. Maxi avait croisé d’innombrables bardes et bouffons au Château de Croyso, mais c’était la première fois qu’elle en côtoyait à la même table.
Ils racontèrent leur voyage avec éloquence et en agrémentant leur récit de détails hauts en couleur. Maxi apprit que la famille royale de Dristan traversait une crise de succession et que les pénuries alimentaires avaient ravivé les querelles territoriales dans les régions occidentales. Les autres mages semblaient eux aussi écouter avec attention. Après avoir vécu si longtemps reclus sur une île, ils mouraient tous d’envie d’avoir des nouvelles du monde.
Parmi les voyageurs se trouvait une femme d’une trentaine d’années bien avancée. Entre deux gorgées de bière, elle déclara d’un ton morose : « Dristan est en plein chaos. Les luttes politiques, les pénuries alimentaires, et maintenant les monstres… Les mercenaires disent que le nombre de morts-vivants a triplé depuis l’année dernière. Tous ces cadavres corrompus ont bien dû venir de quelque part… Je suis sûre qu’ils datent de la guerre d’il y a trois ans. Imaginez des dizaines de milliers de corps enterrés sans avoir été purifiés, puis errant dans le monde sous forme de monstres. »
Maxi se mordit la lèvre en repensant à la bataille d’Eth Lene. Le souvenir des goules qui s’extirpaient du sol et du chaos qui avait suivi suffisait à lui faire perler une sueur froide dans le dos. Si elle avait eu moins de chance, elle aurait pu devenir morte-vivante, elle aussi.
Et c’était encore possible. Si elle venait à connaître une fin tragique et qu’on l’enterrait dans les terres désolées du plateau sans accomplir les rites funéraires appropriés, son âme errerait dans les enfers, condamnée à un tourment éternel. Elle frissonna en prenant pleinement conscience du danger dans lequel elle s’était engagée. Les autres mages se turent, comme s’ils étaient eux aussi saisis d’effroi.
Un lourd silence s’abattit sur le groupe, au grand agacement d’Anette. Elle interrompit le dépeçage d’un morceau d’agneau, claqua la langue et dit : « Assez de ces histoires sinistres. Vous me coupez l’appétit. Je préfère ne pas penser à tout ça alors que nous profitons enfin d’un peu de repos sous un toit. »
« Ah, veuillez nous excuser. Nous avons plombé l’ambiance », dit le barde. Il se gratta l’arrière du crâne, contrit. « Puis-je me faire pardonner en vous offrant un morceau de musique ? Considérez cela comme des excuses et un remerciement pour la bière. »
Avec un doux sourire, le barde tira son luth de la sacoche en cuir qu’il portait à l’épaule.
« Nous n’en avons peut-être pas l’air, mais nous sommes assez connus dans les régions de l’est. Nommez un morceau que vous aimeriez entendre, et nous le jouerons pour vous. »
Sidina, qui mangeait à une table près du mur avec les mages du vent, s’écria avec enthousiasme : « J’aimerais entendre une épopée héroïque ! Quelque chose sur les aventures de Wigrew et des douze chevaliers de Darian, s’il vous plaît. De préférence avec plein de beaux hommes ! »
Remarquant les joues rougies par la bière de Sidina, Maxi jeta discrètement un coup d’œil aux Chevaliers du Temple. N’était-il pas inconvenant de se soûler ainsi devant ces hommes d’Église ? Les Chevaliers du Temple restèrent silencieux, tandis que Sir Quahel Leon gardait les yeux pensivement rivés sur le feu crépitant, la tête appuyée contre le mur.
Les flammes vacillantes projetaient une ombre sur son visage, et Maxi se demanda à quoi il pensait. Depuis le début du voyage, les Chevaliers du Temple n’avaient parlé que lorsque c’était nécessaire, et les mages s’étaient montrés tout aussi peu enclins à engager la conversation. Les deux groupes avaient gardé leurs distances, comme s’ils étaient des étrangers empruntant le même chemin par pur hasard.
Maxi ne s’était certes pas attendue à ce que les mages s’entendent avec les paladins, mais elle se demandait s’ils parviendraient seulement à travailler ensemble le moment venu. Son visage s’assombrissait d’inquiétude lorsqu’une musique entraînante emplit la salle. Elle tourna les yeux vers le barde, surprise de le voir jouer du luth avec tant d’adresse dans la pénombre de l’auberge.
C’était un virtuose. Ses doigts pinçant les cordes avec agilité, il entonna une chanson consacrée aux héros de l’Antiquité. Ses compagnons l’accompagnèrent à la flûte, au tambourin, au luth, à la viole et à la vielle à archet. L’atmosphère festive qui s’installa soudain dissipa les inquiétudes de Maxi. Lorsque la chanson atteignit son apogée, Sidina, ivre, tira Kiel, un autre mage du vent, de sa chaise et l’entraîna dans une danse tournoyante.
Anette éclata de rire devant la mine déconfite de Kiel, qu’on faisait tournoyer malgré lui. Quelques mages les rejoignirent et frappèrent le sol du pied en cadence. Quand la chanson, qui comptait huit couplets, s’acheva enfin, les mages, exaltés, réclamèrent aussitôt un rappel.
Royald et Joel, deux mages d’Undaim, brandirent leurs chopes et s’exclamèrent : « Cette fois, une chanson sur une beauté !
Tout le monde était si ivre qu’on avait oublié la présence des dix ecclésiastiques parmi eux. Maxi jeta un regard inquiet aux visages impassibles des Chevaliers du Temple. Les hommes mangeaient en silence, comme s’ils ne s’intéressaient absolument pas à l’animation qui régnait autour d’eux. Maxi remua sur sa chaise, mal à l’aise. Elle allait réprimander ses compagnons lorsque la voix joyeuse du barde retentit :
« Ah, une chanson sur une beauté… Que diriez-vous de La Dame Écarlate ?
— C’est une chanson célèbre ? demanda Sidina.
— Vous ne la connaissez pas ? fit le barde en penchant la tête. Elle a été écrite par Valrog, le plus grand barde du Continent occidental. C’est un morceau que beaucoup de gens adorent. »
Tout en accordant son luth, le barde ajouta : « Valrog a combattu lors de la guerre d’il y a trois ans. Il a failli y laisser la vie, mais la Dame Écarlate l’a sauvé. À la fin de la guerre, il a composé cette chanson en son honneur et l’a chantée dans tout le continent pour lui témoigner sa gratitude. C’est aujourd’hui l’un des morceaux les plus populaires de Roviden. »
« Oh là là, c’est tellement romantique !
Toujours friande des belles histoires d’amour, Sidina applaudit, les yeux brillants. « Une chanson sur l’amour entre un barde et une noble dame, qui transcende les classes sociales !
— Hélas, ce n’est pas une histoire d’amour. La dame est déjà promise. Valrog a écrit cette chanson par pure admiration pour elle. »
Les lèvres du barde s’étirèrent en un large sourire.
« Et son époux n’est autre que Sir Riftan, le plus grand chevalier du continent.
Maxi faillit recracher sa bière par le nez. Elle se pencha en avant, secouée par une quinte de toux, et Ulyseon se leva d’un bond pour lui tapoter le dos.
« Ma parole, vous allez bien, mademoiselle ? demanda le barde, stupéfait par sa réaction.
— O-Oui… » hoqueta Maxi en agitant la main pour lui montrer qu’elle allait bien.
Elle entendit Anette intervenir d’un ton ironique :
« Alors… c’est un hommage à l’épouse du Tueur de dragons ?
Maxi tressaillit, les épaules raidies.
Apparemment inconscient du silence étrange qui s’était abattu sur les mages, le barde répondit avec entrain : « C’est bien cela. Vous avez sûrement entendu parler de Dame Calypse, vous aussi. C’est la mage qui a sauvé le Château d’Ethylene de l’armée de monstres qui l’assiégeait et nous a aidés à gagner la guerre. D’après les soldats qui s’y trouvaient, Dame Calypse est une femme d’une beauté angélique, avec une magnifique chevelure rouge flamboyante. À cause de son histoire, les jeunes femmes se sont même mises à porter des perruques rouges pour l’imiter. »
Les joues en feu, Maxi rabattit lentement sa capuche sur sa tête. Elle aurait bien secoué l’auteur de ces rumeurs mensongères. Elle avait l’impression que le compositeur avait écrit la chanson par malveillance plutôt que par admiration.
Elle cherchait désespérément un endroit où se cacher quand Ulyseon marmonna : « Les rumeurs ont tendance à exagérer, mais celles qui vous concernent, ma dame, sont étonnamment en dessous de la vérité. Comment ont-ils pu omettre que vous êtes plus belle qu’une nymphe, plus sage qu’un sage et plus courageuse qu’un lion ?
Une envie irrépressible de lui clouer le bec la submergea, et elle serra les dents. Heureusement, au milieu du vacarme, le barde ne sembla pas avoir entendu Ulyseon.
Après avoir observé Maxi d’un air ravi, Anette dit avec un sourire en coin : « J’adorerais entendre cette chanson merveilleuse.
— Je la jouerai du mieux que je pourrai.
Le barde s’éclaircit la gorge, puis sa voix de baryton emplit la salle.
Ô Dieu, entends nos cris d’effroi ;
Des monstres sombres se tiennent au-delà de nos murs,
Brandissant leurs lances d’acier.
Ah, sauve-nous avant la fin.
Était-elle notre salut ?
Ta réponse à nos prières ?
La Dame Écarlate gravit seule la montagne,
La Dame Écarlate perça les ténèbres.
Sa bravoure devint la masse de fer
Qui écrasa nos ennemis d’en haut ;
Nos cris de victoire firent trembler nos murs
Tandis que le salut se déployait sous nos yeux.
Ah, même si le soleil s’éteint et que les ténèbres engloutissent le monde,
Nous n’aurons pas peur,
Car nous savons qu’à l’aube,
L’ange aux cheveux de feu nous apportera l’étendard de la victoire.
La mélodie délicate résonna doucement dans l’auberge. Maxi attendit dans un silence torturé que la chanson prenne fin. À son grand désarroi, elle comptait quatre couplets. En sueur froide, elle n’osa pas relever la tête pour regarder ses compagnons. Ce ne fut que lorsqu’elle fut sur le point de s’évanouir de honte que le barde joua enfin la dernière note.