Chapitre 259
259 Chapitre 20
Calto était si pâle qu’il en était alarmant. Figé sur son cheval, il semblait incapable de bouger. Après avoir jeté des regards inquiets à sa silhouette raide et à ses lèvres violacées, Maxi se rapprocha de Sidina, la seule à ne pas paraître souffrir du froid.
« T-tu n’as pas froid, Sidina ? »
« Pff, ce n’est rien », répondit Sidina avec un grand sourire. « Je ne te l’ai jamais dit, mais je viens du nord, en fait. Chez moi, on ne parle de Paxias que lorsque l’eau bouillante gèle en un clin d’œil. »
Le visage de Maxi s’assombrit. Ils allaient sans doute devoir camper sur le plateau pendant plus d’un mois, dans des conditions encore plus rudes. Elle se demanda si elle tiendrait le coup. Tout autour, des soupirs résignés s’élevèrent, comme si les autres partageaient ses craintes.
Devant elle, Anton leva les yeux vers le ciel, le visage tiré. « L’hiver est particulièrement rude cette année. Je crains qu’il ne neige bientôt. »
« Pourquoi ne pas commencer à distribuer les pierres à feu ? »
« Pas encore », trancha Calto. « Nous devons en économiser autant que possible pour qu’elles nous durent tout notre séjour sur le plateau. »
Même s’il en aurait manifestement eu besoin, Calto Serbel n’était pas homme à transgresser une règle qu’il avait lui-même fixée.
Retenant un soupir, Maxi affronta la bourrasque tandis que le groupe traversait une plaine désolée. Ils poursuivirent leur route en silence ; seuls résonnaient le cliquetis des chariots, le martèlement des sabots et le hurlement du vent. Leur procession, qui semblait interminable, s’arrêta enfin lorsque se découpa devant eux la sombre silhouette de la forêt de Rhea.
À la tête du groupe, Kuahel Leon fit tourner sa monture et annonça : « Nous allons devoir camper ici aujourd’hui. Il faut installer une écurie provisoire et monter les tentes avant la nuit ; je vous demande donc de tous mettre la main à la pâte. »
Les Chevaliers du Temple mirent aussitôt pied à terre et se mirent à décharger le matériel. Les mages descendirent eux aussi de cheval ; certains partirent ramasser du bois, tandis que d’autres s’affairaient à allumer des feux de camp. Armin aida à installer l’écurie, tandis qu’Anette et Maxi prêtèrent maladroitement main-forte aux chevaliers pour monter les tentes. Elles n’avaient jamais fait cela, mais s’y prirent assez vite grâce aux innombrables heures passées à fabriquer des objets dans leurs ateliers de la Tour des Mages.
Maxi reliait les montants des baraquements de ses mains écorchées quand Ulyseon l’aperçut. Il accourut, abandonnant les chevaux dont il s’occupait.
« Je vous en prie, madame ! Laissez-moi faire. »
Elle lui fit signe de s’éloigner. « Ulyseon, va plutôt aider les chevaliers là-bas. »
« Mais je suis ici pour veiller sur… »
« Ne serais-je pas plus en sécurité si tu coopérais avec les Chevaliers du Temple ? Ils manquent visiblement de bras. Va voir. »
Maxi désigna la forêt, où des chevaliers inspectaient le périmètre à la recherche de monstres tapis dans l’ombre et installaient des pièges. Ulyseon se tourna à contrecœur vers eux, puis finit par aller leur prêter main-forte. Débarrassée du jeune chevalier, Maxi se remit sérieusement au travail.
Avec Anette, elle enfonça des piquets de bois dans le sol, puis tendit par-dessus une toile enduite de goudron. Elles achevèrent les baraquements en les recouvrant de cuir et en fixant la couverture à l’aide de chevilles, pour que le vent ne l’arrache pas. Une fois toutes les tentes dressées, les chevaliers distribuèrent des nattes de paille.
« Tenez. Ça devrait vous aider à rester au chaud. »
Maxi étendit la natte sur le sol de la tente et posa une couverture dessus. Pendant qu’elle préparait sa couche, les autres abreuvaient les chevaux près d’un ruisseau et préparaient le repas.
Grâce à leur efficacité, les membres de l’expédition eurent fini d’installer le camp avant la nuit. Épuisée, Maxi s’affala devant le feu. Enveloppée dans une couverture, elle accepta le bol de ragoût chaud que lui tendirent les chevaliers. Son ventre gargouillait, mais la fatigue lui coupait l’appétit ; elle se surprit à somnoler en sirotant son bol.
Soudain, une main lui agrippa la nuque. Maxi se réveilla en sursaut et découvrit le visage impassible de Kuahel Leon penché sur elle.
« Si vous voulez dormir, retournez dans votre tente. »
Maxi cligna des yeux, hébétée. Lorsqu’elle comprit qu’il l’avait empêchée de tomber la tête la première dans les flammes, ses joues s’empourprèrent de honte.
« M-merci. »
Kuahel relâcha sa robe en apercevant Ulyseon revenir avec du bois. Il désigna les chariots d’un mouvement de tête.
« Il y a des braseros dans l’un des chariots. Va les chercher.’
« Je ne reçois pas d’ordres de… »
Ulyseon s’interrompit en voyant le visage épuisé de Maxi. L’air contrarié, il jeta le bois de côté et obéit. Lorsqu’il revint avec plusieurs braseros de fer, les mages les remplirent de morceaux de charbon ardent. Maxi, qui s’était recroquevillée près du feu de camp pour se réchauffer malgré les violentes bourrasques, poussa un soupir de soulagement.
Les tentes les protégeaient des intempéries, mais camper en pleine nature n’avait rien d’une partie de plaisir. Avoir un brasero rendait au moins la situation supportable. Quand Ulyseon en plaça un au milieu du baraquement, Maxi rapprocha sa natte autant que possible du cercle de chaleur et s’ensevelit sous trois couvertures. Anette et Sidina s’allongèrent de chaque côté d’elle, lui apportant une chaleur supplémentaire. Miriam s’installa en face d’elles. Maxi se couvrit la tête avec sa couverture et tenta de s’endormir.
Le lendemain, ils repartirent à l’aube. Vers midi, une neige légère se mit à tomber sur le chemin, de plus en plus escarpé. Rem renâcla avec agacement tandis que Maxi la guidait prudemment entre les rochers déchiquetés et les conifères, caressant la jument pour la rassurer.
Sans faire de pause, ils ne mirent qu’une demi-journée à atteindre l’autre versant de la montagne. Les mages respiraient alors comme des bêtes de trait exténuées. Kuahel Leon remarqua leur état et ordonna aux chevaliers de s’arrêter. Des soupirs de soulagement fusèrent tout autour d’eux.
« J’espère qu’on ne va pas encore camper ce soir », grommela Armin en descendant de cheval.
Ulyseon aidait Maxi à mettre pied à terre. Il secoua la tête et regarda le mage.
« Il y a un petit village non loin d’ici. Nous devrions pouvoir l’atteindre avant la nuit. »
Maxi adressa une prière silencieuse. Affronter le froid était déjà assez difficile sans devoir monter le camp après une journée à cheval. Elle tâcha de rassembler le peu d’énergie qui lui restait en imaginant une cheminée flamboyante et un lit chaud.
Dès qu’ils eurent terminé leur modeste repas, composé de pain de froment dur et de lard froid, ils remontèrent en selle. Le terrain était plus lisse, mais les rafales, de plus en plus violentes, épuisèrent rapidement les mages. Maxi se pencha bas sur sa selle pour se protéger du vent et fit avancer Rem tout près du cheval qui la précédait.
Ils galopèrent dans la tourmente pendant ce qui leur sembla une éternité avant d’atteindre un petit village au pied des contreforts. Une vingtaine de chaumières formaient ce hameau, bien trop petit pour accueillir un groupe de cinquante personnes. Ils auraient du mal à trouver où loger.
Après s’être renseigné pendant une quinzaine de minutes, Kuahel Leon revint auprès du groupe et annonça : « La paroisse d’ici n’est pas assez grande pour nous héberger tous. On m’a dit qu’elle ne pouvait accueillir que vingt personnes au maximum. Vinther, Cedric, vous et vos hommes passerez la nuit là-bas. Les mages et moi logerons à l’auberge. »
« L’auberge a-t-elle assez de chambres ? »
« Le froid inattendu semble avoir dissuadé les voyageurs de venir. L’aubergiste m’a dit qu’ils pouvaient loger trente personnes. »
« Je vois. Nous vous retrouverons donc demain matin, commandant. »
Les chevaliers se séparèrent en deux groupes, l’un prenant la direction de l’église, l’autre celle de l’auberge. Les mages suivirent Kuahel jusqu’à un établissement délabré, à la lisière du village. Les palefreniers de l’auberge les attendaient dehors, le cou tendu dans l’espoir de voir arriver leurs clients. Dès qu’ils les aperçurent, ils se précipitèrent pour prendre les chevaux des mages.
« Ça fera cinquante shekels par monture. »
Kuahel tira une bourse de cuir de sa robe et remit quelques pièces d’argent aux garçons. Ceux-ci, ravis à la vue de l’argent, conduisirent joyeusement les chevaux aux écuries, tandis que les mages se hâtaient de gagner le bâtiment principal pour échapper au vent.
L’aubergiste était une femme aux proportions impressionnantes. Elle se frotta les mains potelées tandis qu’ils entraient à la file.
« Bienvenue, bienvenue ! Je crains qu’il ne faille attendre un peu avant que vos chambres soient prêtes. Pourquoi ne pas manger quelque chose en attendant ? »
« Fort bien, répondit Calto, toujours blême après le voyage. Préparez-nous un repas, je vous prie. »
Quand l’ancien inclina la tête, un garçon à la peau sombre accourut et les conduisit à une table près de la cheminée. Une fois les mages installés, l’aubergiste revint avec un panier de pain tout juste cuit et une marmite de ragoût grésillant. Elle servit chacun, et tous se mirent à dévorer leur repas avec appétit. Maxi ne fit pas exception. Presque le nez dans son bol, elle avala le liquide fumant à grandes gorgées. La chaleur qui lui réchauffait le ventre était la sensation la plus réconfortante qu’elle eût éprouvée depuis longtemps.
Ulyseon la regarda engloutir son repas avec compassion. « Prenez aussi un peu du mien, madame. »
Il étala une épaisse couche de beurre sur sa tranche de pain et la lui tendit. Maxi accepta volontiers et mordit à pleines dents.
À quelques tables de là, un voyageur leur jetait des regards curieux. Ce ne fut qu’au milieu du repas qu’il prit la parole.
« Où allez-vous par un temps pareil ? »
Kuahel Leon venait d’entrer dans l’auberge après s’être assuré que les chevaux étaient bien à l’écurie. Il répondit sèchement : « À Balbourne. »
Le voyageur examina sa tenue et hocha la tête. « Vous devez être des pèlerins. Nous nous rendons nous aussi à la basilique. On raconte qu’un grand banquet va s’y tenir, auquel assisteront de nombreux nobles. »