Chapitre 258
258 Chapitre 19
Riftan se trouvait dans les monts Gaisa depuis presque un mois. Lorsque Livadon avait découvert une importante colonie de trolls dans sa région la plus orientale, le royaume avait aussitôt dépêché un groupe de combat, qui avait vite constaté que les monstres étaient bien plus nombreux que prévu. Les soldats avaient rapidement été débordés. Les trolls avaient repoussé les forces livadoniennes jusqu’aux villages voisins, et la famille royale avait demandé des renforts à son allié, Wedon.
La requête était tout à fait démesurée. Livadon aurait pu venir à bout d’une colonie de cette taille avec ses chevaliers royaux. Tout en tapotant distraitement du pied la tête tranchée d’un troll, Riftan fronça les sourcils, irrité. Depuis la guerre, trois ans plus tôt, les monarques de chaque royaume paniquaient à la moindre apparition de trolls sur leurs terres. Leurs sujets étaient plus terrifiés encore, de peur qu’une armée de monstres n’envahisse de nouveau leurs foyers.
Son suzerain estimait qu’une démonstration de force apaiserait les craintes du peuple, si bien que Riftan avait participé à trois raids rien que cette année. Le roi Reuben comptait sans doute bien profiter de lui au maximum en échange du titre de comte.
Les lèvres tordues en un sourire amer, il tira une flasque d’une sacoche de cuir. Il en buvait quelques gorgées quand une voix familière — qui lui vrillait les nerfs — l’interpella.
« Je suis surpris que tu arrives à avaler quoi que ce soit dans un endroit pareil. »
Du haut du tas de cadavres de trolls, il baissa les yeux. Un homme en armure noircie, sous un surcot violet, se frayait un chemin jusqu’à lui.
Après avoir vidé sa flasque, Riftan répliqua d’un ton glacial : « Va au diable, Aren. Je ne suis pas d’humeur. »
« Comme si tu l’étais jamais », grommela Sejuleu Aren en retirant son casque pour le coincer sous son bras.
Le ton désinvolte de l’homme détonnait avec sa fonction de commandant des chevaliers royaux de Livadon. Ses traits réguliers, sous ses boucles en désordre, respiraient le raffinement et trahissaient ses nobles origines.
Sejuleu ramena ses cheveux ébouriffés d’une main et adressa à Riftan un sourire nonchalant. « Tu n’en as pas eu assez, de ta frénésie meurtrière ? Si tu veux, je me propose comme prochain adversaire. »
« Assez de tes fanfaronnades », lâcha Riftan, glacial. « Dis-moi plutôt ce que tu me veux, bon sang. »
Un léger pli se forma sur le beau front de Sejuleu. Le commandant livadonien ne semblait pas vexé ; il paraissait plutôt peser soigneusement ses mots. Après avoir ruminé un moment, il prit la parole.
« Que penses-tu de la récente recrudescence des monstres ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Je veux savoir si tu crois qu’il y a un lien avec l’armée de monstres d’il y a trois ans. »
Riftan fronça les sourcils. « Et qu’est-ce qui te fait penser ça ? »
« C’est plausible. La plupart des forces restantes de l’armée de monstres avaient fui vers le nord. Rien ne dit qu’ils ne sont pas descendus ensuite pour établir des repaires partout sur le continent, sans que personne s’en aperçoive. »
« Donc, ce ne sont que des suppositions. »
Après avoir balayé froidement les inquiétudes du chevalier, Riftan sauta du tas de carcasses et se dirigea vers la ligne de front. Sejuleu s’empressa de le suivre.
« Hé, je n’ai pas fini ! »
« Alors, va droit au but. »
« Tu n’as pas changé d’un pouce, hein ? » soupira Sejuleu. « Très bien. Voilà ce que je voulais te dire : les Chevaliers du Temple ont des agissements plutôt suspects, ces derniers temps. »
« Les Chevaliers du Temple ? »
« Oui, eux. J’ai reçu des rapports selon lesquels leurs paladins enquêtent dans des régions isolées du continent. Plusieurs ont été aperçus dans le nord de Balto et de Livadon. On dirait qu’ils s’acharnent à chercher quelque chose. »
Riftan observa pensivement l’autre chevalier. « Et tu crois que cette chose, c’est ce qui reste de l’armée de monstres ? »
« Ce ne sont encore que des suppositions », répondit Sejuleu en haussant les épaules. « Mais une chose est certaine : il se trame quelque chose d’étrange, et l’Église garde le silence. »
Riftan secoua la tête. « Tu extrapoles. Pourquoi Osiriya cacherait-elle des informations sur l’armée de monstres ? »
« Les factions orthodoxe et réformée de l’Église se livrent une lutte acharnée pour imposer le prochain pape. Elles pourraient dissimuler des informations si elles estimaient que cela risque d’influencer le conclave. » Les lèvres de Sejuleu s’étirèrent en un sourire cynique. « Livadon a déjà interrogé Osiriya à ce sujet à plusieurs reprises, mais nous n’avons reçu que des réponses évasives. Notre roi se méfie beaucoup de l’Église, alors nous avons décidé de mener notre propre enquête pour retrouver l’armée de monstres. »
Sejuleu fixa Riftan d’un air grave avant d’ajouter : « Qu’en dis-tu ? Les Chevaliers du Dragon rouge se joindront-ils à nous ? »
À mi-chemin de la ligne de défense, Riftan s’immobilisa. À la vue de son air sceptique, Sejuleu s’empressa d’ajouter : « De toute façon, tu devras combattre si une guerre éclate. Autant les éliminer avant qu’ils ne deviennent une menace. »
« Je serais d’accord avec toi s’il y avait une menace », fit remarquer Riftan avec un sourire sarcastique. « Mais, comme tu l’as dit, ce ne sont encore que des suppositions. »
« Quand nous en aurons la certitude, il sera peut-être trop tard. Nous devrions découvrir la vérité avant que… »
« Alors, dépêche-toi », lança froidement Riftan en détachant Talon d’un arbre. « Si tu veux ma coopération, envoie une demande officielle. Je n’ai aucune raison d’agir sans l’ordre de mon suzerain. Je suis ici pour régler le problème des trolls de la région. Rien de plus. »
Le visage de Sejuleu se rembrunit, ses traits se durcissant en une grimace féroce. Le commandant livadonien était de ces chevaliers qui prenaient le code de la chevalerie au plus grand sérieux. Il devait sans doute croire qu’il lui incombait de porter la paix de tout le continent sur ses nobles épaules.
Riftan ricana entre ses dents, enfourcha Talon et s’éloigna au trot. Sejuleu sembla renoncer et ne le poursuivit pas. Riftan en fut soulagé : si le commandant livadonien avait continué à l’importuner, son poing aurait fini par rencontrer sa mâchoire.
Chassant cette proposition absurde de son esprit, Riftan se rendit là où les soldats dressaient le mur de défense. S’ils ne se dépêchaient pas, la nuit tomberait avant qu’ils aient achevé leur ligne défensive. Après avoir ordonné aux hommes d’accélérer la cadence, il fit lentement avancer Talon le long de la lisière de la forêt.
Le bruit de sabots au galop retentit derrière lui, au loin. Riftan tourna la tête. Elliot Karon fonçait vers lui à une vitesse folle, le visage grave.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Riftan en se raidissant.
Ayant arrêté sa monture à quelque distance, Elliot s’écria, à bout de souffle : « Nous avons reçu un message d’Anatol ! J’ai pensé qu’il valait mieux vous le remettre sans attendre. »
Riftan s’approcha et prit le parchemin. La nouvelle devait être grave pour qu’Elliot vienne le chercher si précipitamment. Il le déplia, la mâchoire crispée. Des scénarios catastrophiques lui traversèrent l’esprit : un incendie, des pillages, un accident dans une mine. Mais le contenu du message était bien plus bouleversant encore. Oubliant de respirer, Riftan relut les mots encore et encore.
Un silence pesant s’installa. Enfin, Elliot demanda avec précaution : « Vous… ça va, commandant ? »
Riftan froissa rageusement le parchemin dans sa main. Après avoir fixé son poing d’un regard brûlant, il cria à l’un des soldats :
« Toi, là ! Où est Sejuleu Aren ? »
Le soldat déconcerté le regarda d’un air hébété un instant, puis désigna l’endroit où l’on montait les baraquements. Sejuleu se trouvait parmi ses hommes, occupé à installer les tentes. Quand Riftan s’approcha à cheval, il leva vers lui un regard surpris.
« Il y a un problème ? Je croyais que tu n’avais plus rien à me dire. »
« J’ai changé d’avis. »
Sejuleu ouvrit de grands yeux. « Pourquoi ce revirement soudain ? »
« Je… » Riftan serra les dents. « J’ai maintenant une raison de me rendre sur le plateau de Pamela. Nous devons régler le problème des trolls ici au plus vite, puis nous mettre en route. »
Sejuleu le regarda, perplexe. « Quoi ? »
Sans prendre la peine de répondre, Riftan pivota et lança à Elliot : « Trouve Hebaron ! Nous allons tenir conseil. »
« Oui, commandant ! »
Elliot partit aussitôt, obéissant. Tandis qu’on convoquait les chevaliers, Riftan arpenta la longueur du mur de défense, triturant le message. Il ne savait pas si cette émotion écrasante était de la colère ou de la joie. Une exaltation incompréhensible le traversait de part en part. Il fixait le sol quand quelque chose de froid lui effleura la joue.
Il leva les yeux vers le grésil qui tourbillonnait dans le vent furieux. Le regard brûlant, il contempla le ciel. Le froid ne parvenait pas à apaiser le feu qui faisait rage en lui. Bientôt, il aperçut ses hommes accourir vers lui et fit faire demi-tour à Talon.
***
L’expédition progressa vers le nord sans rencontrer de grandes difficultés. Dans les régions méridionales du continent, les sous-espèces de dragons, comme les drakes et les wyvernes, étaient bien plus répandues que les monstres de la race des Ayin. Comme ces derniers entraient en hibernation durant les mois les plus froids, le voyage était relativement sûr dans cette région.
Leur plus grand problème était le froid, qui s’intensifiait de jour en jour. Bien que l’hiver ne fasse que commencer, le sol était déjà gelé et le givre s’accrochait à l’herbe morte des collines. Ils avaient pu éviter de dormir à la belle étoile dans le nord-est du royaume grâce aux villages épars le long de leur route, mais cette chance ne durerait que jusqu’à ce qu’ils franchissent la frontière.
Les joues rougies par le froid, Maxi rabattit encore davantage la capuche de sa robe et avança péniblement sur Rem. Ses dents claquaient, et elle se raidissait chaque fois qu’un vent glacial la fouettait.
Ulyseon chevauchait à ses côtés. Il se tourna vers elle, l’air inquiet. « Vous allez bien, madame ? »
« O-Oui, bien sûr. »
Maxi tenta d’acquiescer d’un air assuré, mais même à ses oreilles, sa réponse manquait de conviction. Reniflant, elle regarda autour d’elle pour voir comment les autres membres de l’expédition supportaient le froid. S’il y avait une consolation, c’était que tous semblaient eux aussi peiner à endurer les températures glaciales.
La plupart des mages avaient l’air à moitié gelés et tremblaient sur leurs montures. Même Calto Serbel faisait peine à voir. Son visage était livide, presque cendreux. Maxi l’observa avec inquiétude.
Il n’est pas mort, quand même ?