Chapitre 257
257 Chapitre 18
Maxi dévisagea Ursuline, incrédule. Lui avait-il imposé un entraînement avec une telle obstination alors qu’il la croyait bonne à rien ? Elle était si furieuse qu’elle fut tentée de mettre à l’épreuve ses nouvelles connaissances sur le chevalier.
« S-Si vous me croyiez aussi incapable, pourquoi avez-vous tant insisté pour que je m’entraîne ? Vous auriez pu m’épargner les courbatures et tous ces efforts !
— Je pensais qu’il valait mieux vous apprendre quelque chose plutôt que de vous laisser partir sans préparation. Cependant, je doute que dix jours d’entraînement au combat suffisent à vous être utiles. J’ai continué par devoir de conscience… »
Ursuline s’interrompit en voyant les yeux de Maxi s’embraser de colère. Le chevalier tourna la tête vers l’homme en robe noire, manifestant ainsi qu’il n’avait aucune intention de se lancer dans une joute verbale avec elle.
« Quoi qu’il en soit, vous n’avez pas à vous offusquer de ce plan. Vous pourrez vous acquitter de vos tâches pendant que nous accomplirons les nôtres — autrement dit, en tant que chevaliers de Sir Riftan. Notre présence ne sera pas un fardeau pour l’expédition. »
« Elle ne serait pas non plus la bienvenue. »
Maxi arracha son regard furieux à Ursuline pour le poser sur la voix vaguement familière. Des yeux verts étincelants la fixaient sous une capuche noire. Elle tressaillit et recula instinctivement, en partie à cause de l’aura intimidante de l’homme, mais aussi parce que sa reconnaissance fit ressurgir des souvenirs douloureux.
Son visage se décomposa lorsqu’elle se rappela avoir été inerte sur le dos d’Ulyseon, tandis qu’il gravissait une pente à toute allure. Ces yeux verts étaient la dernière chose dont elle se souvenait avant de perdre connaissance. Kuahel Leon, le commandant des Chevaliers du Temple, semblait lui aussi se rappeler leur rencontre. Il n’avait toutefois pas l’air disposé à reconnaître qu’ils se connaissaient ; il se contenta de la regarder comme s’il faisait une simple observation, puis se tourna vers Ursuline.
« Les Chevaliers du Temple peuvent protéger les mages sans votre aide, déclara-t-il avec indifférence. Et je ne souhaite pas attirer l’attention en agrandissant notre groupe. »
« Même sans nous, les gens ne manqueront pas de remarquer que les Chevaliers du Temple se dirigent vers le nord avec les mages de Nornui, une fois la nouvelle répandue. Je doute que notre présence fasse beaucoup plus de bruit. »
« Les habitants de Wedon nous reconnaissent difficilement, mais je ne peux pas en dire autant des Chevaliers du Dragon rouge. Votre présence ne fera qu’attirer des questions importunes. »
Kuahel inclina la tête, les paillettes dorées de ses iris étincelant. Il les observa de ses yeux impénétrables, puis ajouta d’un ton méprisant : « Nous ne sommes pas assez désespérés pour accepter votre aide au prix d’un tel désagrément. »
« Ha ! s’exclama Ulyseon. Voilà qui est gonflé, quand on sait que les Chevaliers du Temple ont l’habitude de réclamer de l’aide aux quatre coins du continent dès qu’ils rencontrent un problème. À vous entendre, les paladins seraient capables de tout faire… »
« Uly ! Ça suffit ! » aboya Ursuline. Puis, se tournant vers Kuahel, il reprit d’un ton calme : « Le plateau de Pamela est un endroit désolé et dangereux. La reconnaissance ne serait-elle pas plus efficace avec quelques hommes de plus ? »
« Si nous avons besoin d’hommes supplémentaires, nous pouvons en demander à Balto ou à Livadon. En somme, nous ne voyons pas pourquoi nous devrions faire traverser le continent à une armée entière. »
Le visage d’Ursuline se crispa lentement devant la réponse glaciale de Kuahel. Il prit une profonde inspiration, comme pour rassembler sa patience, puis déclara d’une voix égale : « Et si nous dédommagions les Chevaliers du Temple pour les éventuels désagréments causés par notre participation à l’expédition ? »
Désignant les mages qui les observaient, Ursuline ajouta : « Nous paierons leurs chevaux et leurs chariots, ainsi que les provisions et le matériel supplémentaires, si nécessaire. On m’a dit que l’Église prenait en charge l’ensemble de l’entreprise. Si vous nous autorisez à nous joindre à vous, les Chevaliers du Dragon rouge mettront volontiers leurs ressources à votre disposition. »
Cette proposition sans précédent sembla faire mouche auprès du commandant. Il se caressa le menton lisse, l’air pensif. Après un moment de silence tendu, il se tourna vers Calto Serbel, qui se tenait non loin, en simple spectateur.
« Que pensez-vous de cette offre ? »
« Je préférerais la refuser, répondit l’ancien sans hésiter. Nous autres mages avons aussi une hiérarchie. Je ne peux pas cautionner un traitement de faveur pour une seule mage. »
Ursuline, Gabel et Ulyseon se raidirent. Après avoir soutenu calmement leurs regards hostiles, Calto poussa un soupir.
« Cependant, il ne fait aucun doute que les mages seraient plus en sécurité. Et je suis certain que ce soutien financier allégerait la charge de l’Église. Compte tenu de tous les avantages pratiques, il serait prudent d’accepter cette offre. »
Il conclut d’un air résigné : « Cela m’est égal, dans un sens comme dans l’autre. Je laisse les Chevaliers du Temple décider. »
Dès que l’ancien eut prononcé ces mots, Ursuline pressa Kuahel de donner sa réponse.
« Alors ? »
Le commandant des Chevaliers du Temple garda le silence un moment, puis jeta un coup d’œil à Maxi. Elle rentra les épaules.
Il la contempla de son regard glacial avant de déclarer, de son ton habituellement sec : « Très bien. J’autoriserai l’un des vôtres à nous accompagner. »
Ursuline fronça les sourcils, mais avant qu’il ait pu répondre, Kuahel ajouta : « En échange, nous accepterons dix-neuf chevaux pour les mages. »
« Vous n’êtes pas en train de… »
« Vous êtes libres de refuser si vous estimez que c’est déraisonnable. Cela ne change rien pour nous. Nous avons assez de fonds pour atteindre le plateau même sans votre aide. »
Son ton indiquait clairement qu’il n’y aurait pas d’autre négociation. Ursuline n’était pas prêt à céder.
« Un seul, ce n’est pas assez ! Autorisez au moins six de nos chevaliers à vous accompagner. Six hommes de plus ne devraient guère se remarquer. »
« Un seul est largement suffisant, répliqua sèchement Kuahel. Votre priorité sera le confort et la sécurité d’une seule personne. Comme le mage l’a déjà fait remarquer, un traitement de faveur risque de semer la discorde, et je tiens à conduire ce groupe jusqu’au plateau sans conflits inutiles. J’autoriserai un seul Chevalier du Dragon rouge à nous rejoindre. Si ces conditions ne vous conviennent pas, je peux toujours retirer mon offre. »
Ursuline se mordilla la lèvre, songeur.
« Très bien, finit-il par dire, comprenant qu’il n’y avait plus rien à négocier. » Il hocha faiblement la tête. « Dans ce cas, autorisez l’un de nos… »
« A-Attendez ! »
N’en pouvant plus, Maxi s’interposa entre les deux chevaliers.
« Vous m’avez… complètement ignorée a-alors qu’il est évident que je dois avoir mon mot à dire ! J’ai déjà dit… que je n’avais pas besoin d’une escorte personnelle… »
« J’irai ! s’écria Ulyseon avant même que Maxi ait pu achever sa protestation. Si un seul d’entre nous est autorisé à protéger milady, je veux m’en charger. Je n’accepterai pas de refus ! »
Le jeune homme déclara ses intentions avec une telle fougue que Maxi en resta un instant sans voix.
« Je vous en prie, accordez-moi cet honneur », implora Ulyseon auprès d’Ursuline.
« Écoute, Uly, intervint Gabel. Ce n’est pas que je doute de tes capacités, mais si un seul d’entre nous peut partir, il faudrait choisir quelqu’un qui a davantage d’expérience… »
« Je suis actuellement le sixième de l’ordre ! » gronda Ulyseon en se tournant vers son confrère. « Arrête de me traiter comme un enfant ! Je suis tout à fait qualifié. En plus, Sir Ursuline et toi avez des responsabilités importantes à Anatol, tandis que je ne suis chargé que de protéger le port, une tâche qu’on peut facilement confier à quelqu’un d’autre ! »
« A-Attendez ! »
Furieuse que les chevaliers continuent de faire fi de son avis, Maxi tapa du pied.
« Vous êtes tous d-devenus sourds ? N’ai-je pas été claire en disant que je n’avais pas b-besoin d’une escorte personnelle ?! »
« Vous… me trouvez si peu fiable, milady ? »
Sa ferveur retombée, Ulyseon la regarda avec des yeux de chien battu. Maxi se figea, et le jeune homme baissa la tête.
« Je sais… que je vous ai déçue par le passé. Je vous ai mise en danger à plusieurs reprises après avoir déclaré que je risquerais ma vie pour vous protéger. Et vous avez été grièvement blessée sous ma garde. Personne ne pourrait vous reprocher de ne pas me faire confiance, milady. »
« V-Vous vous méprenez, Ulyseon ! Ce n’est pas que je vous trouve peu fiable… Je voulais simplement préciser qu’en tant que mage, je peux me débrouiller… »
Ses tentatives embarrassées pour le rassurer ne semblèrent pas dissiper l’air sombre d’Ulyseon. Inquiète, elle s’empressa de corriger ce malentendu.
« V-Vous ne m’avez jamais déçue, Ulyseon. J’ai peur rien qu’à l’idée de ce qui aurait pu arriver… si Garrow et vous n’aviez pas été là. Vous m’avez tous deux protégée avec un courage immense ! Ce n’est vraiment pas parce que je ne vous fais pas confiance. Je voulais seulement… »
« C’est donc décidé, trancha Ursuline. Puisque votre dame a tant confiance en notre jeune chevalier, nous respecterons votre souhait et laisserons Ulyseon Rovar vous accompagner. »
Maxi lança un regard assassin au chevalier, prête à exploser de rage devant son incapacité à la laisser finir une seule phrase. Puis elle aperçut le visage d’Ulyseon. Ses yeux embués et accablés lui ôtèrent toute envie de protester. Elle gémit et laissa retomber les épaules.
« Accordez-nous au moins cela, milady, dit Gabel en lui tapotant le dos d’un geste réconfortant. Si nous en avions décidé ainsi, nous vous aurions tous accompagnée, avec ou sans l’autorisation des Chevaliers du Temple. »
« Épargnez-moi au moins ça… » répondit Maxi, consternée.
Gabel lui adressa un sourire contrit. « Sachez que nous faisons aussi beaucoup de concessions. »
Après avoir levé les yeux vers les chevaliers, Maxi hocha lentement la tête. Ulyseon lui saisit la main, le visage illuminé d’un large sourire.
« Merci, milady ! Cette fois, je ne vous décevrai pas ! »
Maxi retint un soupir. Kuahel Leon, qui avait observé leur querelle en silence, reprit la parole.
« Puisque vous avez pris votre décision, ne tardons pas. Nous devons avoir quitté Anatol avant le coucher du soleil. »
Le commandant des Chevaliers du Temple monta sur son cheval alezan, et l’expédition se prépara aussitôt au départ. Pendant que les autres se rendaient aux écuries pour prendre leurs montures, Maxi observa les mages à la dérobée. Elle aperçut Miriam, qui la toisait avec mépris de loin.
Maxi sentit ses joues s’empourprer. Miriam aimait la railler à la moindre occasion parce qu’elle était de haute naissance ; nul doute qu’elle ajouterait cet épisode à son répertoire de moqueries. Maxi soupira. Heureusement, les autres mages ne semblaient pas s’en formaliser. La plupart avaient paru apprécier le spectacle comme une pièce de théâtre, et Anette avait même ricané sans la moindre gêne.
« Ça devait être étouffant d’être entourée d’hommes aussi protecteurs, dit Anette. Je suis étonnée qu’ils t’aient laissée venir à la Tour, pour commencer. »
Maxi n’avait raconté toute l’histoire à personne ; elle se contenta donc d’un sourire amer. En repensant aux événements passés, elle comprenait sans peine le point de vue des chevaliers. Après les avoir regardés s’affairer aux préparatifs de l’expédition, elle esquissa un sourire résigné.
***
Le vent soufflait avec une violence inhabituelle. Assis sur un tas de monstres morts, Riftan arracha un morceau de viande séchée avec les dents. Il leva les yeux vers le ciel couvert en fronçant les sourcils. Des nuages gris s’amoncelaient au-dessus de la sombre forêt de pins.
Il ne tarderait sans doute pas à neiger. Tout en mâchant lentement la viande, plus coriace qu’une planche de bois, il observa les alentours avec un intérêt détaché. Des dizaines de chevaliers et de clercs de Livadon entassaient les carcasses des monstres sur le côté pour les brûler. Près de la ligne de front, presque deux cents soldats érigeaient une palissade avec le bois coupé dans la forêt.
Il fit mentalement le compte des hommes qui leur restaient et estima le nombre de monstres qui s’étaient enfuis entre les arbres. Il ne leur faudrait pas plus de deux semaines pour achever cette campagne militaire. Il enfourna le dernier morceau de viande séchée, puis ramassa le ceinturon porte-épée posé à ses pieds.