Chapitre 256
256 Chapitre 17
Finalement, ils optèrent pour une cuirasse légère en peau de wyverne, ainsi qu’une paire de brassards et de protège-tibias. Maxi les trouvait tout aussi lourds et inconfortables, mais ils étaient plus faciles à supporter que l’acier.
Elle était convaincue que les chevaliers n’étaient pas des gens ordinaires. Comment diable pouvaient-ils se déplacer aussi librement dans des armures plusieurs fois plus lourdes que celle qu’elle avait portée ? Son entraînement éreintant avec Ursuline ne fit que renforcer cette conviction.
« Ma dame, je ne saurais trop insister : ne fermez pas les yeux quand vous chargez ! Vous devez observer les mouvements de votre adversaire à tout instant ! Et il est essentiel de garder l’équilibre. Si vous trébuchez dès qu’il vous faut bouger un peu vite, c’est parce que vous ne faites pas attention à votre posture. Non, non ! Vous devez coordonner vos bras et vos jambes quand vous courez. C’est précisément pour ça que vous perdez sans cesse l’équi— Amortissez votre chute avec les mains ! Pourquoi vous écrasez-vous la tête la première ?! Vous manquez forcément de réflexes naturels. »
Sans cesse, Maxi tombait à terre, essuyant à chaque fois une avalanche de reproches. Elle était une élève catastrophique, comme elle l’avait craint. Sir Ursuline se révéla un instructeur plus acharné qu’elle ne l’avait imaginé. Bien qu’il fût évident qu’elle n’avait aucun talent pour le combat, il la poussa jusqu’à ce qu’elle exécute chaque mouvement à la perfection. Sa patience et sa ténacité étaient effrayantes. Après quelques jours d’un tel supplice, elle en vint à remercier intérieurement les chevaliers qui avaient si vite renoncé à l’entraîner lors de ses précédents cours.
Ulyseon accusa Ursuline d’être trop dur avec elle et fut aussitôt interdit de séance. Une seule fois, Ursuline avait confié son entraînement au jeune chevalier pour s’occuper d’autres affaires ; à son retour, il l’avait malheureusement trouvée en train de se prélasser devant la cheminée de la salle à manger. Par la suite, il ne confia plus jamais son entraînement à qui que ce soit.
Sa détermination à enseigner la plus irrécupérable élève du monde avait dû émouvoir les cieux. Par un exploit qui ne pouvait être qualifié que de miracle, Maxi apprit finalement à enfoncer une dague avec une précision féroce dans un point vital. Pour la première fois, Ursuline dut se sentir quelque peu satisfait de ses progrès. Il hocha la tête d’un air approbateur, un léger sourire aux lèvres.
« Comme vous l’avez fait remarquer, ma dame, un mage n’a aucune raison de manier l’épée, sauf s’il se trouve dans une situation désespérée. Il peut toutefois arriver qu’une bataille imprévue oblige les mages à se joindre aux combats. J’espère que rien de tel ne se produira… mais si vous deviez un jour vous retrouver face à un ennemi alors que vous êtes à court de mana, vous n’aurez qu’une seule occasion de frapper, quand il baissera sa garde. Les techniques que je vous ai enseignées sont conçues pour la discrétion et l’assassinat ; elles ne vous aideront pas à gagner un combat au corps à corps. »
Stupéfaite par cet aveu du chevalier, Maxi le fixa, bouche bée, en cherchant son souffle. N’avait-il pas dit qu’il lui enseignait à se défendre ? Cet homme lui avait-il donc appris des techniques d’assassinat depuis le début ? Elle aurait voulu exprimer son indignation, mais se retint.
Elle hocha la tête et répondit : « J-je m’en souviendrai. »
Après avoir levé les yeux vers le ciel pour évaluer l’heure, Ursuline ramassa son manteau qu’il avait retiré. « Nous devrions rentrer au château. Demandez à un clerc de vous lancer un sort de guérison et tâchez de vous reposer suffisamment. Demain, je vous montrerai comment appliquer ces techniques au… »
« Sir Ursuline ! »
Ursuline se retourna en fronçant les sourcils pour voir qui les interrompait. C’était Ulyseon, qui dévalait le sentier forestier vers eux.
« Les Chevaliers du Temple sont arrivés ! »
Maxi était affalée par terre, épuisée. À cette nouvelle, elle se releva d’un bond.
Ulyseon s’approcha d’elle et ajouta d’un air accablé : « Calto Serbel rassemble les mages. Je suis sûr qu’il vous attend aussi, ma dame. »
Le visage d’Ursuline se durcit. Il la dévisagea d’un air grave et déclara sèchement : « Alors, rentrons, ma dame. »
Ils quittèrent la clairière et prirent le chemin du château principal. À l’idée de devoir quitter une nouvelle fois le Château de Calypse, Maxi sentit un poids lui comprimer le cœur.
Je vais devoir partir sans voir Riftan.
Elle leva les yeux vers le ciel, que voilaient quelques nuages. Il n’était pas tard, mais les journées d’hiver étaient courtes. Elle espérait en silence qu’on la laisserait passer une nuit de plus au château, afin qu’elle puisse dire au revoir aux serviteurs.
Ses espoirs furent anéantis dès qu’elle posa le pied dans le grand hall. Les mages descendaient l’escalier en traînant leurs affaires, comme s’ils comptaient partir sur-le-champ. Maxi était encore sous le choc lorsqu’elle entendit Sidina l’appeler depuis le deuxième étage.
« Max ! Maître Calto veut que tout le monde soit prêt à partir !
— M-maintenant ?
— Je crois qu’il veut partir tout de suite, et les Chevaliers du Temple sont d’accord. Tout à l’heure, il n’arrêtait pas de répéter qu’il fallait atteindre le plateau avant qu’il fasse plus froid. Dépêche-toi ! »
Maxi s’excusa et monta les marches en hâte. Comme Sidina l’avait dit, Calto s’impatientait visiblement des retards. Même si les Chevaliers du Temple souhaitaient se reposer un jour ou deux à Anatol, ils ne refuseraient probablement pas de partir sur-le-champ si l’aîné insistait.
De retour dans sa chambre, elle ôta rapidement ses vêtements d’entraînement sales. Elle enfila ensuite l’équipement de protection choisi par les chevaliers et repartit avec les bagages qu’elle avait préparés à l’avance. À son arrivée, la plupart des mages étaient rassemblés dans le hall.
Maxi parcourut les lieux du regard en descendant l’escalier. « Où sont les Chevaliers du Temple ?
— À la chapelle, répondit Sidina en haussant les épaules. Apparemment, ils ont pour tradition de recevoir la bénédiction du clerc de la paroisse dès qu’ils arrivent dans une nouvelle ville. »
Maxi balaya les mages rassemblés du regard. « Et Maître Calto ?
— À la chapelle lui aussi. Il avait l’air pressé de discuter de l’itinéraire avec eux. »
Maxi réprima un soupir. Il était clair que l’homme comptait partir avant la fin de la journée.
Comme prévu, Calto les rejoignit bientôt et annonça d’une voix solennelle : « Les Chevaliers du Temple nous attendent aux portes du château. Prenez vos bagages et suivez-moi. Nous partirons avant le coucher du soleil. »
En maugréant, les mages rassemblèrent leurs affaires. Maxi n’eut le temps que d’adresser un rapide signe de la main aux serviteurs avant de suivre les autres hors du grand hall. Les chevaliers semblaient être partis quelque part, car elle n’en voyait aucun dans le château.
Tandis qu’ils traversaient le jardin, elle les chercha anxieusement du regard. Aucun d’eux ne viendrait donc lui dire au revoir ? Elle se tordit le cou pour essayer d’apercevoir Ulyseon ou Ursuline par-dessus les épaules du groupe.
« Max, regarde, dit Sidina en lui donnant un coup de coude. Ce sont les Chevaliers du Temple. »
Maxi se tourna dans la direction qu’elle lui indiquait. Dans un vaste espace devant elles, une trentaine de chevaliers à cheval attendaient en formation. Sans même s’en rendre compte, elle retint son souffle.
Les Chevaliers du Temple dégageaient une atmosphère bien plus sombre que dans son souvenir. Tous portaient des robes sombres par-dessus leurs armures gris foncé, et leurs visages, enfouis sous les capuchons, ne laissaient rien paraître. Maxi rentra les épaules. La peur lui nouant le ventre, elle se demanda combien de mois elle devrait passer en leur compagnie. Cette seule pensée la tendit.
Les autres mages semblaient partager son sentiment ; plusieurs gémissements s’élevèrent du groupe.
« On dirait que le voyage s’annonce charmant », lança Anette en descendant les marches menant au terrain d’entraînement, avec un soupir.
Juste derrière elle, Maxi approuva en silence. Plusieurs chariots chargés de tentes et de provisions étaient alignés près des chevaliers. Elle hissait son sac sur l’un d’eux lorsqu’une voix familière retentit.
« Dame Calypse. Cela faisait bien longtemps. »
Le visage de Maxi s’éclaira. « Sir Gabel !
Gabel Lachzion, l’air gêné, se gratta l’arrière de la tête. « Je vous prie de m’excuser d’être arrivé si tard, ma dame. J’aurais dû rentrer en toute hâte dès que j’ai appris votre retour. »
— Inutile de vous excuser ! Je sais que tout le monde a été très occupé pendant la campagne militaire de Riftan. J’avais peur de repartir sans vous voir, alors… je suis contente d’avoir pu vous retrouver avant mon départ.
— On m’a dit que vous partiez pour le plateau de Pamela. »
Le sourire de Gabel s’effaça légèrement, et Maxi se sentit nerveuse. Elle craignait que le chevalier ne s’y oppose, comme Ursuline l’avait fait. Mais ses paroles suivantes la prirent au dépourvu.
« Soyez rassurée, ma dame, les Chevaliers du Dragon rouge seront là pour vous protéger. Sir Ursuline négocie en ce moment même un accord avec les Chevaliers du Temple. »
Maxi le dévisagea sans comprendre, puis tourna vivement la tête vers les portes de la ville. Sir Ursuline Ricaydo et Ulyseon Rovar discutaient avec un homme en robe noire. Elle en resta bouche bée.
« Q-qu’est-ce que vous faites donc ?! » cria-t-elle en se précipitant vers eux.
Ursuline interrompit sa conversation et fronça les sourcils. « Ma dame, êtes-vous prête à partir ? J’espère que vous n’avez oublié ni votre équipement de protection ni votre arme. »
« Je n’ai rien oublié ! » s’écria Maxi, sidérée par le comportement extrême du chevalier. « Mais surtout… qu’est-ce que vous manigancez, Sir Ursuline ? Je participe à cette expédition en tant que mage de la Tour des Mages. Je n’ai pas besoin… d’une escorte des Chevaliers du Dragon rouge ! Vous ne vous êtes pas dit que vous me mettiez dans une situation délicate ?! »
« Je comprends votre position, ma dame, et c’est pourquoi je ne m’oppose pas à votre départ, répondit le chevalier avec aplomb, comme s’il avait oublié sa dispute houleuse avec Calto. Mais vous devez aussi tenir compte de la mienne. Sir Riftan m’a confié la responsabilité de l’ordre en son absence. Je ne peux donc pas vous laisser partir pour le plateau de Pamela sans envoyer certains de nos chevaliers. Sir Riftan me ferait trancher la tête s’il vous arrivait quoi que ce soit. »
La réponse exaspérante de calme d’Ursuline la laissa sans voix, la bouche s’ouvrant et se refermant comme celle d’un poisson. Peu après, elle se mit à trembler de colère devant sa traîtrise.
« Après m’avoir fait subir cet entraînement é-éprouvant… » Indignée, Maxi éleva la voix. « Vous ne pensez manifestement pas que je puisse me défendre !
— Ma dame, répondit Ursuline dans un profond soupir, ces dix derniers jours d’entraînement ont anéanti le peu d’espoir que je nourrissais. Je ne peux absolument pas vous laisser partir sans gardes du corps. »