Chapitre 255
255 Chapitre 16
Comme Maxi ne bougeait pas, Ursuline lui fit signe de la tête pour l’inciter à avancer.
Elle déglutit péniblement et dit : « V-Vous n’êtes pas… responsable du château pendant l’absence de Riftan, Sir Ursuline ? Je ne peux pas vous imposer une telle tâche… alors que vous êtes déjà si occupé. »
« Je peux me libérer quelques jours, ma dame. Et quand ce ne sera pas possible, Ulyseon, ici présent, supervisera votre entraînement. »
Le jeune chevalier tourna brusquement la tête vers Ursuline, stupéfait. « M-Moi ? »
« Cela pose un problème ? »
Ulyseon secoua vivement la tête, mais Maxi devina à son air mal à l’aise qu’il n’approuvait pas vraiment le plan. La honte lui monta aux joues. Il se rappelait sans doute la fois où il lui avait donné un coup sur le front, ainsi que son manque total d’agilité pendant son entraînement au poignard avec Riftan.
Ursuline haussa un sourcil. « Ma dame, dépêchez-vous, je vous prie, et changez-vous pour mettre une tenue plus adaptée à l’exercice physique. »
« V-Vous… n’avez vraiment pas besoin de vous donner cette peine, Sir Ursuline. S’il y avait une bataille, je serais dans les troupes de soutien, à l’arrière. Je ne me battrais pas… »
« Tout peut arriver au cours d’une bataille, ma dame. Votre expérience vous l’a certainement appris. Des monstres pourraient vous prendre par surprise, ou vous pourriez vous retrouver dans une situation où la magie vous serait inaccessible. Il vaut toujours mieux connaître plusieurs façons de se défendre. »
Incapable de réfuter davantage son raisonnement imparable, elle retourna à contrecœur dans la grande salle.
Peu après, elle se retrouva debout, nerveuse, devant Ursuline, vêtue d’une blouse de laine lui arrivant aux genoux par-dessus un pantalon ample, à la place de sa robe fluide. Après l’avoir examinée de la tête aux pieds, le chevalier posa les doigts sur son menton.
« Nous devrions d’abord vous trouver des protections. »
Ulyseon pencha la tête et baissa les yeux vers Maxi, qui lui arrivait désormais à peine à l’épaule. « Vous croyez qu’on trouvera quelque chose à la taille de sa dame ? »
Maxi lui lança un regard noir. « J-Je ne suis pas petite ! C’est vous, les chevaliers, qui êtes excessivement grands. Et je vous rappelle… q-que vous faisiez ma taille il y a seulement quelques années ! »
« Ma dame, c’est faux ! » protesta Ulyseon en sautillant presque sur place. « J’étais déjà beaucoup plus grand que vous quand nous nous sommes rencontrés ! »
« Beaucoup ? » répéta-t-elle, bouche bée.
Le visage d’Ulyseon s’empourpra, comme s’il était véritablement vexé. « Je vous dépassais d’au moins une demi-hech. »
Elle allait protester quand Ursuline les interrompit. « Nous n’avons pas le temps de nous chamailler. Allons tout de suite à la forge. Je suis sûr que l’armure d’un écuyer fera l’affaire. »
Maxi soupira et suivit à contrecœur Ursuline. Ils contournèrent le château et empruntèrent le sentier forestier, où la voûte de branches dénudées projetait des ombres semblables à une toile d’araignée. Bientôt, le martèlement des marteaux leur parvint.
Lorsqu’ils franchirent la porte grande ouverte de la forge, le maître forgeron, un homme robuste qui réprimandait ses apprentis de sa voix tonitruante, se tourna vers les visiteurs. Il avait une épaisse barbe noire et de grands yeux brillants. Une pointe d’agacement passa sur son visage.
« Puis-je savoir ce qui vous amène ? »
« Nous sommes venus trouver une armure pour sa dame », répondit Ursuline avec désinvolture, entrant d’un pas assuré comme s’il avait l’habitude de la brusquerie du forgeron.
À sa suite, Maxi jeta un coup d’œil au fourneau incandescent et aux sacs de sable et au matériel entassés pêle-mêle contre le mur. Plus de dix forgerons travaillaient d’arrache-pied. Elle aperçut Anette et Armin parmi eux. C’était incroyable de voir à quel point ils s’étaient intégrés naturellement aux forgerons en quelques heures à peine. Anette, qui discutait avec l’un d’eux, fit un grand signe de la main à Maxi en la voyant.
« Max ! Il y a d’excellents modèles ici ! Pourquoi ne pas choisir parmi ceux-là ? » lança-t-elle comme si elle était chez elle.
Les forgerons autour d’elle la regardèrent, incrédules devant son audace. Anette ne sembla pas s’en soucier. Elle prit un casque sur l’un des présentoirs et le fit tourner dans sa main.
« Ils sont tous remarquablement bien faits ! Celui-ci a peut-être une forme rudimentaire, mais il est bien poli et étonnamment léger », s’exclama-t-elle.
Le forgeron qui l’avait fabriqué lui adressa un sourire satisfait. « Vous avez l’œil, mademoiselle. »
Anette reposa le casque et en prit un autre. « Il limite quand même le champ de vision. Celui-ci devrait être mieux. »
« Attends, et celui-là, le noir ? » proposa Armin. « Il ne réfléchira pas la lumière, donc il ne risque pas de la trahir si elle doit se cacher. Il a aussi l’air plus solide que l’autre. »
« Il est inutilement lourd. Je l’ai déjà essayé. Celui qui l’a fabriqué devait vouloir briser le cou de la personne qui le porterait. »
À mesure qu’Anette et Armin poursuivaient leur échange, le visage des forgerons prenait une teinte de rouge toujours plus prononcée.
Détournant le regard, le maître forgeron s’adressa à Maxi : « On m’a dit que c’étaient vos invités, ma dame. Pourriez-vous les emmener ailleurs, maintenant ? Ils nous empêchent de travailler. »
« E-Eh bien… »
Maxi regarda tour à tour les forgerons et les mages umri, l’air troublé. Tandis qu’elle restait là, désemparée, Anette et Armin finirent de choisir un ensemble d’armure pour elle.
« Essaie ça », dit Anette en lui tendant un plastron. « C’est le plus petit qu’on ait. Il devrait t’aller à peu près. »
Le visage d’Ulyseon se rembrunit. « Il est à moi. »
« Il n’est pas un peu petit pour toi ? »
« Je le portais quand j’étais écuyer. »
« Bon sang, les humains ordinaires grandissent vraiment à une vitesse effrayante. Il est passé de ça à ça », s’émerveilla Anette.
Armin lui donna un petit coup désapprobateur sur l’épaule, l’avertissant discrètement d’avoir employé l’expression « humains ordinaires ». Ulyseon, cependant, ne sembla pas trouver sa remarque étrange et contempla simplement son ancien plastron d’un air mélancolique. Il avait l’air si abattu que Maxi tenta de le consoler.
« Ne le prends pas mal, Ulyseon. T-Tu as tellement grandi, après tout. J’ai été vraiment surprise… quand je t’ai vu à la taverne pour la première fois. Je t’ai à peine reconnu. »
Le visage d’Ulyseon s’éclaira aussitôt. « C’est vrai, hein ? Je suis maintenant plus grand que Garrow ! Et bientôt, je ferai la taille de Sir Ursuline et de Sir Elliot ! »
Le jeune chevalier se redressa à côté d’Ursuline pour prouver ses dires. Le chevalier plus âgé fronça légèrement les sourcils, mais Ulyseon ne sembla pas le remarquer. D’un geste enjoué, il mesura la distance entre le sommet de sa tête et celui d’Ursuline, puis afficha un grand sourire.
« Je suis déjà un peu plus grand. »
Comme ni Maxi ni Ulyseon ne répondirent, le jeune chevalier poursuivit son bavardage enthousiaste.
« Malgré tout, je ne pense pas que je grandirai beaucoup plus. Si je ne pouvais pas atteindre la taille de Sir Hebaron, j’espérais au moins égaler celle de Sir Riftan. Hélas, je n’ai pas grandi d’un pouce depuis des mois. Je suppose qu’il va falloir que je me contente de mon sort, même si je suis encore l’un des… »
« Rovar », l’interrompit Ursuline d’une voix basse.
Ulyseon se tourna vers lui, l’air candide. « Oui, Sir Ursuline ? »
« Veux-tu bien la fermer ? »
« Oui, monsieur ! »
Ulyseon fit mine de se sceller les lèvres. Ursuline l’écarta d’un geste agacé et prit l’armure des mains d’Anette.
« Approchez, ma dame. Laissez-moi vous aider. »
Il lui sangla habilement le plastron autour de la poitrine, puis lui protégea les poignets et les jambes. Maxi chancela sous le poids du métal. Ursuline recula pour vérifier que tout lui allait, tandis qu’Ulyseon lui faisait signe qu’il voulait parler.
Ursuline soupira et lui lança un regard noir. « Qu’y a-t-il ? »
« Ne faudrait-il pas aussi donner une cotte de mailles à sa dame ? Son abdomen est complètement à découvert. »
« Un plastron suffira. »
« Et si une lance ou une flèche la touche ? Et les petits monstres comme les gobelins visent souvent le bas-ventre ! »
Convaincu par l’argument d’Ulyseon, Ursuline se mit à chercher une cotte de mailles. Maxi les suivait lourdement, se sentant comme un mannequin d’armure ambulant tandis qu’on lui ajoutait les pièces d’équipement qu’ils lui tendaient.
« Il lui faudrait aussi des épaulières. »
« Elles seraient trop lourdes. Avec l’endurance de sa dame, elle serait vite épuisée pendant le trajet. Mieux vaut s’en tenir au strict nécessaire. »
« Mais un casque est indispensable ! Et si un monstre l’attaquait par-derrière avec une massue ?! »
Comme si l’inquiétude d’Ulyseon était contagieuse, Ursuline se mit à la couvrir d’armure de la tête aux pieds. À moitié écrasée sous ce poids toujours plus lourd, Maxi chercha de l’aide auprès d’Anette et d’Armin, mais tous deux avaient perdu tout intérêt pour elle. Ils se disputaient avec les forgerons devant le fourneau.
Finalement, incapable de calmer les inquiétudes des chevaliers, elle sortit de la forge en titubant, entièrement couverte d’armure. Il ne lui fallut que dix pas pour comprendre qu’elle ne pourrait aller nulle part avec tout cet acier sur le dos. Mais quand elle vit l’air satisfait des chevaliers, elle ne parvint pas à le leur avouer.
Sans se rendre compte de son désarroi, Ulyseon déclara joyeusement : « Ça ne sera peut-être pas confortable au début, ma dame, mais vous vous y habituerez vite. Moi aussi, j’ai trouvé l’armure lourde au départ. Donnez-vous deux jours, et elle vous semblera aussi légère qu’un vêtement ordinaire. »
Maxi le dévisagea comme s’il s’agissait d’une créature étrange. Comment pourrait-elle bien s’habituer à ça ? Ursuline, lui, paraissait sceptique. Malgré ses doutes, il recula et l’observa lutter pour avancer, comme s’il voulait voir jusqu’où elle irait. Lorsqu’ils atteignirent une clairière près de la forge, Ursuline commença sa leçon en traçant quelque chose dans la terre avec une branche.
« Même s’il vaut toujours mieux commencer par les bases, nous allons passer directement à quelques techniques pratiques, faute de temps. Vous devrez compenser votre manque d’endurance en prenant votre ennemi au dépourvu. Visez un coup fatal. Un coup de couteau dans la poitrine est toujours efficace, tout comme une frappe entre les côtes, en direction du cœur ou des poumons. L’un comme l’autre sera immédiatement mortel. Mais cela demande de la force et de l’adresse, et ce sera difficile contre les monstres de la race des Ayin, qui portent presque toujours un plastron. Si vous échouez au premier coup, votre ennemi sera plus méfiant ; vous devrez donc viser les endroits où un coup fatal a le plus de chances de porter. Ciblez les points vitaux exposés : les yeux, la gorge et l’abdomen. Même si le coup ne tue pas votre ennemi, il devrait vous laisser assez de temps pour fuir ou vous défendre. »
Tout en parlant, il désigna les différents points sur le croquis habilement dessiné du corps humain.
« Les monstres de la race des Ayin ont une anatomie assez semblable à celle des humains, notamment en ce qui concerne l’emplacement des organes. Une attaque au foie ou à la rate devrait provoquer une hémorragie importante, tout comme une entaille aux grosses artères situées à l’intérieur des articulations. Une profonde coupure aux ischio-jambiers devrait aussi faire l’affaire. Tout cela demande toutefois beaucoup de force, et à moins d’être un chevalier entraîné, il est difficile d’infliger une entaille suffisamment profonde. Si seules ces zones sont à découvert, mieux vaut poignarder que trancher. Tenez le poignard à deux mains et mettez-y toute votre force pour l’enfoncer aussi profondément que possible. Puis faites pivoter la lame comme ceci avant de la retirer, afin d’élargir la plaie. »
Maxi écouta le cours dans un état second. Elle hocha la tête quand il s’interrompit, ce qui était d’autant plus difficile avec son lourd casque. Ursuline plissa les yeux, comme pour vérifier qu’elle suivait, puis reprit sa leçon.
« Les techniques que je viens de vous expliquer ne s’appliquent qu’aux monstres de bas niveau, comme les gobelins et les kobolds. Il est peu probable que cela arrive, mais si vous croisez un troll, ne tentez pas de le combattre. Les trolls possèdent de formidables capacités de régénération. Comme la plupart de leurs blessures guérissent instantanément, le seul moyen de tuer un troll est de le décapiter. Le mieux serait de l’attaquer avec de la magie de feu. Les monstres de la race des Ayin résistent moins bien à la magie que les sous-espèces de dragons ; la magie sera donc efficace contre eux. »
« J-Je… me spécialise dans la magie défensive. Je ne peux pas lancer des sorts de feu aussi puissants. »
Voyant le visage d’Ursuline s’assombrir, Maxi ajouta précipitamment : « Mais… je maîtrise très bien la magie défensive ! L-Les sorts de dissimulation sont ma spécialité. »
« Nous verrons d’abord ce que vous savez faire, ma dame. Une épée longue serait trop lourde pour vous ; un basilard devrait donc convenir. »
Ursuline tira de sa ceinture un poignard long comme un avant-bras et lui en tendit la poignée.
« C’est l’un des poignards les plus courants. Sa lame est plus longue que la plupart des autres, ce qui permet plus facilement de porter un coup fatal à bout portant. »
L’arme ressemblait à celle que Riftan lui avait offerte quelque temps auparavant. Elle avait perdu ce poignard dans le chaos de la guerre. Elle le contempla sans expression, puis saisit la poignée à deux mains. Après l’avoir observée un instant en silence, Ursuline s’avança pour lui montrer comment le manier correctement.
« En le tenant ainsi, vous solliciterez moins vos poignets. N’oubliez pas de garder le poignet dans l’alignement de la lame quand vous l’enfoncez. Vous pourrez ainsi concentrer davantage votre force dans les bras et réduire la tension sur vos articulations. »
« C-Comme ça ? »
Après avoir évalué sa posture en silence, Ursuline acquiesça.
« Oui. Très bien, ma dame. À présent, essayez d’attaquer. Je corrigerai votre posture au fur et à mesure. »
Maxi fronça les sourcils. Il ne portait pas la moindre protection.
« Vous ne venez pas… de m’apprendre à viser les points vitaux ?! Et si je vous blessais par accident ? »
« Vous pourriez alors me soigner avec votre magie, ma dame », répondit sèchement Ursuline.
Sur ces mots, le chevalier recula de quelques pas. Une étrange impression de déjà-vu l’envahit. Elle se demanda si tous les chevaliers avaient autant confiance en eux. Maxi plissa les yeux et dévisagea son visage impassible avant de lever le poignard en soupirant.
À vrai dire, elle-même ne pensait pas pouvoir blesser l’un des chevaliers du Dragon rouge. Elle se ridiculiserait sans doute encore une fois. Pourtant, savoir qu’elle ne parviendrait jamais à porter un coup ne calmait en rien son appréhension. Il lui était toujours difficile de trouver le courage de foncer sur le chevalier en visant ses yeux ou sa gorge.
Après avoir hésité un instant, Maxi ferma les yeux et se lança. Aussitôt, ses jambes flanchèrent. Elle n’avait pas fait trois pas que le poids de son armure la fit tomber. Même si elle s’y était à moitié attendue, elle sentit tout de même ses joues s’embraser de honte.
Elle essaya de se relever, mais l’armure encombrante l’en empêcha. Après s’être débattue comme une tortue renversée, Maxi appela les chevaliers, les larmes aux yeux.
« U-Un peu d’aide, s’il vous plaît ! Je n’arrive plus à… r-respirer ! »
« Laissez-moi faire, ma dame ! »
Ulyseon plongea vers elle et la remit sur ses pieds.
La voyant suspendue dans les bras du jeune chevalier, Ursuline poussa un profond soupir. « Nous devrions d’abord changer votre armure, ma dame. »