Chapitre 252
252 Chapitre 13
« E-Est-il… blessé ? Ou malade ? »
« Ciel, non ! Aucune épée au monde ne pourrait atteindre Sir Riftan au combat. Le commandant se porte comme un charme », l’assura Ulyseon. Son enthousiasme semblait croître à mesure qu’il parlait. « En fait, il s’est montré incroyablement actif ! Regardez donc ce port. Sir Riftan a réussi à faire d’Anatol la plus grande ville marchande de Wedon. Vous serez surprise, madame, quand vous découvrirez tous les changements survenus depuis votre départ. Anatol est sur le point de devenir un comté. Sa Majesté a promis de conférer ce titre au commandant à son retour de campagne militaire. Vous serez donc bientôt comtesse, madame ! »
Stupéfaite, Maxi leva les yeux vers le jeune chevalier. D’une voix tremblante, elle demanda : « Riftan… est parti combattre ? I-Il n’est pas ici ? »
Le visage d’Ulyseon se décomposa. Il se frotta la nuque de sa main gantée et répondit d’un ton abattu : « Il est parti pour Livadon le mois dernier, à la suite d’un décret royal. L’an dernier, c’est Livadon qui a fourni des troupes à Wedon pour l’aider dans le conflit qui faisait rage dans notre région du nord-ouest. À présent que des monstres envahissent l’est de Livadon, Sa Majesté s’acquitte de sa dette en envoyant notre meilleur chevalier. Il a probablement voulu montrer au monde entier que la réincarnation de Wigrew était sous le commandement de Wedon. »
« Et… Riftan a accepté le comté en récompense de sa loyauté ? » murmura Maxi, l’air abasourdi.
Sa certitude de le retrouver vola en éclats, et la déception qu’elle éprouva fut indescriptible.
« Quand pensez-vous… qu’il reviendra ? »
« Ce n’est pas une campagne militaire de grande envergure, alors il ne devrait pas tarder. Le dernier rapport indique qu’il devrait être de retour avant le printemps. »
Maxi se mordit la lèvre. L’expédition ne resterait à Anatol qu’une semaine tout au plus. Elle repartirait sans doute pour le plateau de Pamela dès l’arrivée des Chevaliers du Temple. Tout lui parut plus sombre, sachant qu’elle devrait entreprendre un long voyage sans l’avoir revu.
« Ne vous découragez pas. J’enverrai un message à Sir Riftan dès notre retour au château. Quand il apprendra que vous êtes ici, je suis certain qu’il exterminera ces monstres et reviendra au plus vite. »
Les paroles réconfortantes d’Ulyseon ne firent rien pour lui remonter le moral. Elle doutait que Riftan se hâtât de rentrer pour elle. De plus, le trajet le plus rapide entre Livadon et Anatol prenait plus d’un mois. Même s’il se pressait de rentrer dès qu’il aurait reçu le message, elle serait partie à son arrivée.
« Je ne suis pas… revenue pour de bon », dit Maxi en secouant tristement la tête. « Je devais rester encore un an à la Tour… mais on a fait une exception et je me suis vu accorder une rune élémentaire en échange de ma participation à l’expédition. Je dois partir pour le plateau de Pamela dans quelques jours avec les autres mages. »
« Le plateau de Pamela ? »
Ce fut au tour d’Ulyseon d’être surpris. La bouche entrouverte, il la dévisagea, abasourdi. Il allait reprendre la parole quand ses subordonnés revinrent à la taverne avec quatre carrosses.
Maxi monta dans un carrosse à la suite des autres mages. Ulyseon semblait avoir encore beaucoup à lui dire, mais il prit à contrecœur les rênes de son cheval de race, que ses hommes lui avaient amené.
Depuis sa monture, il passa la tête par la fenêtre du carrosse. « Nous reparlerons une fois au château, madame. »
Sur ces mots, il partit au trot en tête du cortège. Sidina s’était installée à côté de Maxi, impatiente de saisir sa chance. Dès que le chevalier eut disparu de son champ de vision, elle se mit à la bombarder de questions.
« Max, tu es vraiment Lady Calypse ? Comment as-tu pu ne rien dire depuis tout ce temps ? »
« Dois-je te rappeler… que les règles de la Tour interdisent aux mages de révéler leur statut ou la maison dont ils sont issus ? »
« Ça n’empêche pas les amis de se le dire en secret ! Je croyais que c’était ce que nous étions. »
« J-Je suis désolée, mais c’était difficile à aborder. »
Devant les excuses embarrassées de Maxi, Sidina cessa de la foudroyer du regard et poussa un soupir déçu. « Eh bien, je peux comprendre pourquoi. Les chevaliers du Dragon rouge ont beau être légendaires, le traître vit lui aussi à Anatol, alors… si tu avais révélé que tu étais la femme de Sir Riftan, je suis sûre que tout le monde à Nornui t’aurait mené la vie dure. »
« Maintenant que tu en parles, nous allons bientôt rencontrer le traître. À ton avis, comment Maître Calto va-t-il réagir ? » demanda Anette, les yeux brillants.
Elle semblait plus intéressée par Ruth Serbel que par le guerrier qui avait tué le dragon.
Maxi esquissa un sourire amer. « Je… ne sais pas si nous le trouverons au château. Il est probablement parti lui aussi pour la campagne militaire. »
Alors qu’elle répondait, la profonde tristesse qui l’avait envahie plus tôt sembla refaire surface. Mais Sidina la bombarda de questions sur les chevaliers du Dragon rouge, lui permettant d’oublier un instant le choc de ne pas pouvoir voir Riftan. S’efforçant de chasser sa déception, Maxi se lança dans un récit exagéré des exploits de son mari.
Elles bavardèrent avec entrain pour passer le temps et, avant même de s’en rendre compte, les carrosses approchèrent de la ville fortifiée d’Anatol. Les trois femmes se turent et regardèrent par la fenêtre tandis qu’elles franchissaient les portes.
Maxi en resta sans voix. Était-elle partie depuis trente ans plutôt que trois ? Si la transformation du port l’avait surprise, celle de la ville était stupéfiante. La colline qui servait autrefois de pâturage aux moutons était désormais couverte de maisons de pierre d’au moins trois étages, et des bâtiments qu’elle n’avait jamais vus auparavant bordaient les rues. Elle pouvait se faire une idée de la taille du marché en observant les marchandises dont étaient chargés les charrettes et les chariots qui passaient. La population avait sans aucun doute augmenté de façon exponentielle, elle aussi.
« Avoir un marché aussi animé même en hiver… Anatol doit être une ville incroyablement prospère », s’exclama Sidina, émerveillée par la rue bondée.
Maxi éprouva un étrange mélange de fierté et d’anxiété. La prospérité de la ville la réjouissait, mais elle avait aussi l’impression d’être en terre étrangère. Le monde était-il devenu entièrement différent tandis qu’elle vivait recluse sur l’île ? Et si les sentiments de Riftan pour elle avaient changé autant qu’Anatol ?
Tandis que les carrosses traversaient la place et se dirigeaient vers le Château de Calypse, elle s’efforça vainement de repérer quelque chose de familier.
« Raconte-nous comment est le Château de Calypse. »
« Tu… le verras bientôt de tes propres yeux », répondit Maxi avec hésitation, craignant que le château ne soit plus du tout tel qu’elle s’en souvenait.
Les carrosses gravirent bientôt la colline et franchirent les douves. À son grand soulagement, le Château de Calypse était comme dans son souvenir, à l’exception de deux nouveaux bâtiments en bois et d’une tour de guet. Les murs grossiers et les chevaliers qui s’exerçaient à cheval dans le vaste terrain d’entraînement lui étaient agréablement familiers.
Peu après être descendue du carrosse, elle remarqua que les lieux étaient pleins de gens qu’elle ne connaissait pas. L’escalier menant à la grande salle grouillait d’invités élégamment vêtus, et elle ne reconnaissait presque aucun des chevaliers qui se reposaient sans leur casque.
« Il y a beaucoup de nouveaux visages », dit Maxi à Ulyseon tandis qu’il mettait pied à terre.
Ulyseon balaya du regard le terrain d’entraînement. Il semblait rayonner de fierté lorsqu’il répondit : « Quand Sir Riftan s’est allié aux nobles du sud, ils ont envoyé leurs enfants ici pour qu’ils deviennent ses écuyers. La plupart hériteront probablement de la place de leur père, mais environ la moitié espère rejoindre notre ordre. »
« U-Une alliance ? » demanda Maxi en essayant de compter les nouveaux venus.
Ils étaient au moins trente. Que signifiait le fait que tant de nobles confient leurs enfants à Riftan ? Sous le flot de ces nouvelles, Maxi se sentit fiévreuse.
« Les autres chevaliers sont absents, occupés à remplir leurs devoirs. Vous pourrez les rencontrer à leur retour. Entrez donc pour l’instant, madame. » Ulyseon se tourna ensuite vers les autres mages. « Vous devez être épuisés par cette longue traversée. Je vais faire préparer des chambres pour que vous puissiez vous reposer au plus vite. »
Calto détourna le regard du château qu’il examinait et répondit d’un ton indifférent : « Je voudrais voir votre clerc. »
Ulyseon acquiesça. « Le clerc séjourne actuellement dans le château principal. Je vais l’informer de votre arrivée. »
Le groupe se dirigea vers le plus grand bâtiment. Malgré le soleil hivernal qui les accablait, le vent était mordant et le givre s’accrochait aux parterres de fleurs. Gardant Roy, qui tremblait, tout contre elle sous sa cape, Maxi traversa le jardin qu’elle avait elle-même aménagé et gravit l’escalier menant à la grande salle.
Dès qu’elle franchit les portes doubles du château, un spectacle familier s’offrit à elle. Une étrange émotion l’envahit tandis qu’elle contemplait la salle. La lumière pénétrait par des centaines de fenêtres vitrées et une odeur de pain et de viande cuits flottait depuis le couloir qui menait aux cuisines. La plupart des gens semblaient réunis dans la salle à manger. Dans la grande salle, seuls quelques sentinelles et de jeunes serviteurs chargés de bois de chauffage étaient présents.
« Lady Calypse est de retour ! Faites venir des servantes sur-le-champ », ordonna Ulyseon aux sentinelles d’une voix qui résonna avec autorité.
Les hommes qui bavardaient sur le côté de la salle se tournèrent vers les nouveaux venus, surpris, puis s’empressèrent de gagner les cuisines. Peu après, cinq serviteurs accoururent. Maxi sourit en reconnaissant un visage familier.
« Rodrigo ! Comment allez-vous ? »
« Madame ! Vous êtes de retour. »
Le visage ridé de l’intendant s’illumina comme celui d’un enfant tandis qu’il l’accueillait. Ludis ne tarda pas à le rejoindre.
« Et vous, Ludis ? Comment allez-vous ? » demanda gaiement Maxi.
« Très bien, madame. Je suis heureuse de voir que vous êtes également en bonne santé. »
La servante lui adressa un sourire affectueux et lui prit doucement la main. Cet accueil chaleureux dissipa sa tension. Après avoir échangé quelques mots avec les autres servantes, elle leur présenta Calto Serbel et les autres mages, qui attendaient à proximité, l’air absent.
« Voici… des invités de la Tour des Mages. Ils sont épuisés par le voyage ; veuillez donc leur préparer nos meilleures chambres. »
« Bien, madame. »
Anette, qui humait les effluves venant des cuisines, déclara soudain : « Pour ma part, j’aimerais manger. Du bacon coupé en tranches épaisses et une bonne bière me feraient rêver, là, tout de suite. »
Calto lui lança un regard sévère, comme pour lui rappeler de se tenir convenablement. Anette ne sembla pas le remarquer et se tourna vers Rodrigo avec un air plein d’espoir.
L’intendant s’inclina et répondit : « Pendant que vous prendrez un bain pour vous réchauffer, je ferai porter de quoi manger dans votre chambre. »
Les serviteurs commencèrent à monter leurs affaires à l’étage. Ulyseon semblait vouloir poursuivre sa conversation avec Maxi, mais une sentinelle le retint. À contrecœur, il partit avec les autres hommes.
Maxi et les dix-huit mages montèrent l’escalier. Ludis la conduisit à sa chambre, comme autrefois. Puisqu’elle était ici en tant que membre de l’expédition, et non comme maîtresse du château, Maxi se demanda s’il était convenable d’occuper une chambre plus belle que celle réservée au chef de l’expédition. Calto, toutefois, ne sembla pas s’en soucier.
Les serviteurs le menèrent aux chambres d’invités tandis que Maxi entrait avec hésitation dans la sienne. Elle contempla une autre scène familière. La pièce était sombre et froide, mais tout y était exactement comme à son départ.
« Dois-je préparer un bain et des vêtements de rechange, madame ? » demanda Ludis en tirant les rideaux, puis en allumant habilement la cheminée. Maxi sortit le chat de sa cape et acquiesça avant de poser Roy sur le sol. Il frissonna et fila vers la cheminée, où il se roula en boule.
Ludis eut l’air surprise. « Ma foi, je me demandais où il était passé. Comment diable a-t-il atterri avec vous, madame ? »
« Il s’est caché dans mes bagages. » Maxi jeta un regard compatissant au chat, sachant que les épreuves qu’il avait traversées sur l’île l’avaient rendu craintif. « Pourriez-vous… apporter aussi quelque chose pour Roy ? Il n’a presque rien mangé sur le bateau. »
« Je vous apporterai du lait avec votre bain. Cela ne prendra pas longtemps. »
Quand Ludis quitta la pièce, Maxi ôta sa lourde cape, la posa sur une chaise et s’approcha lentement du lit. Les draps étaient propres, mais froids et imprégnés de cette odeur de renfermé propre aux étoffes restées longtemps inutilisées. Elle passa les doigts sur le couvre-lit richement brodé, puis tourna les yeux vers les supports vides destinés aux armes et aux armures. Elle avait espéré trouver une trace de lui, mais il n’y avait pas même un cheveu.
Maxi demeura immobile au milieu de la pièce, avec l’impression d’être une intruse dans la maison d’autrui. Elle avait enfin retrouvé le foyer où elle avait tant désiré revenir, mais la chaleur qu’il lui avait autrefois apportée avait disparu. Elle se retourna lentement, le visage morose, lorsqu’un détail attira son attention.
Un coffre finement ouvragé qu’elle ne reconnaissait pas reposait sur l’étagère. Appartenait-il à Riftan ? Incapable de résister à sa curiosité, elle le prit et entrouvrit le couvercle. À l’intérieur se trouvaient quelques morceaux de parchemin usés. Riftan devait y ranger des contrats ou d’autres documents importants.
Déçue, elle s’apprêtait à refermer le coffre lorsqu’elle se figea. Elle connaissait le sceau apposé sur l’un des parchemins. Elle le sortit et le déplia ; elle reconnut aussitôt l’écriture. C’était la lettre qu’elle lui avait envoyée de Nornui, deux mois plus tôt. En la contemplant, elle sentit sa gorge se nouer, tiraillée entre espoir et angoisse. Pourquoi l’avait-il gardée près de son lit ?
Il avait sans doute jeté la lettre là sans y penser, ou bien Ludis ou une autre servante indiscrète l’y avait déposée. Craignant la déception inévitable, Maxi s’efforça de ne pas lui attribuer trop d’importance. Pourtant, ses mains tremblèrent légèrement lorsqu’elle sortit les autres lettres.
Prenant une profonde inspiration, elle feuilleta lentement le paquet. Il y avait plus de trente pages, ce qui signifiait que toutes les lettres qu’elle lui avait envoyées depuis sa première année à Nornui se trouvaient également là. Maxi parcourut les mots qu’elle avait écrits comme si elle les découvrait pour la première fois. Les phrases qu’elle s’était efforcée de raccourcir étaient étonnamment formelles et froides. Ne sachant quoi écrire, elle avait fini par lui envoyer de longs passages disant en substance qu’elle allait bien. Son visage se crispa peu à peu tandis qu’elle fixait la lettre.
Le cœur battant, elle se demanda ce que Riftan avait ressenti en les lisant, alors qu’elle-même ne supportait pas de les relire. Elle allait tout remettre dans le coffre lorsqu’elle remarqua un autre morceau de parchemin décoloré, dissimulé sur le fond peint en sombre. Il ne portait pas le sceau de la Tour des Mages ; ce n’était donc pas l’une de ses lettres.
Après une hésitation, Maxi le prit. Il lui fallut un moment pour comprendre qu’il venait d’elle : elle le lui avait envoyé depuis le monastère de Levan. Kuahel Leon, le commandant des Chevaliers du Temple, le lui avait remis à sa demande, toutes ces années auparavant.
Maxi baissa les yeux en silence sur le contenu de cette vieille lettre, se souvenant à peine de ce qu’elle avait écrit. Ses yeux la piquèrent de larmes et elle pressa précipitamment sa manche contre son visage. Le fait que Riftan ait conservé ce vestige du passé lui déchirait le cœur. En même temps, savoir qu’il la désirait autant qu’elle le désirait lui apportait un immense soulagement.
Elle serra contre sa poitrine le parchemin déchiré, comme s’il s’agissait de la chose la plus précieuse au monde.