Chapitre 251
251 Chapitre 12
La route était encore plus encombrée. Les mages suivirent la large chaussée pavée jusqu’à trouver une auberge tranquille où ils prirent un petit déjeuner tardif. Installés autour d’une longue table, ils se régalèrent d’un ragoût bien chaud tandis que Calto Serbel discutait de l’itinéraire avec ses deux aides.
Après une longue concertation, il rejoignit les autres et annonça : « Les Chevaliers du Temple étaient censés arriver avant nous, mais les caprices du vent nous ont fait prendre une semaine d’avance. Nous devrons les attendre à Anatol. Pour l’instant, j’ai l’intention de rendre visite aux clercs de la paroisse d’Anatol. Ils devraient nous héberger jusque-là.
Un mage âgé et décharné, nommé Ben, s’enquit poliment : « Et comment nous rendrons-nous à Anatol ? J’ai entendu dire qu’il fallait une heure à cheval pour y arriver.
Calto se tourna vers lui. « Nous nous joindrons à un groupe de marchands qui s’y rend. Le trajet est court et la route réputée relativement sûre, mais il est toujours plus prudent de voyager escortés. »
Le regard de Maxi se perdit au-dehors. La route grouillait de chariots et de charrettes qui transportaient des marchandises dans les deux sens. Les taxes prélevées sur ce seul trafic devaient rapporter des sommes considérables. Elle était impressionnée par tout ce que Riftan avait accompli en si peu de temps. Pourtant, une part d’elle-même se sentait vide à l’idée de n’avoir pas pu le soutenir pendant une période de changements si importants. Comme elle aurait aimé voir le domaine prospérer sous ses yeux !
Par la fenêtre, Maxi observait les passants tout en donnant à Roy des morceaux de viande pris dans son ragoût. Tous portaient de beaux vêtements et avaient le teint frais. Il était évident que les habitants du domaine vivaient dans le confort.
Elle était absorbée par le spectacle et le brouhaha lorsqu’une Sidina qui dévorait son repas lui donna un coup de coude dans les côtes. « Max, regarde !
Maxi tourna la tête, perplexe. Sidina lui chuchota à l’oreille, tout excitée : « Cet homme séduisant, là-bas !
Les sourcils froncés, Maxi regarda dans la direction indiquée. Un jeune homme élancé, vêtu d’une cape bleu sombre, venait d’entrer dans l’auberge, suivi de deux hommes tout aussi imposants. Ses yeux s’écarquillèrent. Comme Sidina l’avait lancé d’un ton ravi, le jeune homme était effectivement beau. Ses cheveux argentés, soigneusement attachés, et ses traits délicats auraient pu être sculptés sur les piliers d’une basilique, tandis que sa peau de porcelaine semblait rayonner. Pourtant, son regard vide, en contraste avec sa beauté lumineuse, lui donnait un air inhumain.
« Il doit être noble. Tu crois que c’est un chevalier d’Anatol ? » murmura Sidina.
Maxi allait répondre que le jeune homme n’était pas un Chevalier du Dragon rouge, mais elle se retint. Cela ne ferait que susciter des questions sur la façon dont elle pouvait le savoir. Il était évident, en tout cas, qu’il n’était pas roturier. Ses vêtements, simples mais de bonne qualité, étaient recouverts d’une armure légère, et il portait une épée à la taille. Peut-être était-il un nouveau membre de l’ordre. Elle le suivit attentivement du regard tandis qu’il balayait l’auberge des yeux.
D’une voix grave, le jeune homme s’adressa à toute la salle : « Le gardien de la ville nous a informés que des mages de la Tour des Mages étaient arrivés dans notre port. Si vous êtes ici, nous aimerions vous parler.
— Que nous voulez-vous ? demanda Calto en se tournant vers lui.
Le jeune homme s’approcha du mage et répondit calmement : « Je suis Ulyseon Rovar, chevalier au service de Sir Riftan. Les clercs de notre paroisse nous ont demandé d’offrir le meilleur accueil possible aux invités de la Tour des Mages à leur arrivée. »
Il marqua une pause, puis promena sur les convives un regard hautain, comme le faisait la noblesse. N’en croyant pas ses oreilles, Maxi leva les yeux vers le jeune homme, interdite. Assise à l’autre bout de la longue table, derrière un pilier, elle n’avait pas encore été remarquée.
Ulyseon reporta son attention sur Calto. « Vous êtes arrivés plus tôt que prévu. Si vous voulez bien nous suivre, nous vous escorterons jusqu’au Château de Calypse.
— Je vous remercie, mais nous devons décliner, répondit Calto en secouant la tête avec fermeté. Nous n’avons aucune raison d’abuser de votre hospitalité. Puisque l’Église a déjà promis de nous héberger, c’est là que nous logerons. »
Ulyseon fronça légèrement les sourcils, comme si le refus l’avait vexé. « Je crains que la paroisse d’Anatol ne puisse accueillir un groupe aussi nombreux. D’ailleurs, certains clercs logent au château, à cause des travaux de rénovation de la paroisse. Il y a bien un hébergement pour les visiteurs dans l’enceinte de la paroisse, mais c’est un bâtiment délabré, déjà rempli de mendiants venus demander l’aumône. Quant aux auberges, la plupart affichent complet. Les grandes guildes marchandes viennent nombreuses à Anatol à cette période de l’année. »
Calto prit un air songeur et jeta un regard aux mages autour de la table. Il était manifeste qu’il n’avait guère envie d’accepter l’hospitalité du Château de Calypse, mais il semblait partagé à l’idée que ses mages, après un si long voyage, se retrouvent à dormir dans la rue.
Un bref silence s’installa. Ulyseon haussa légèrement les épaules, comme pour leur faire comprendre qu’il n’avait pas l’intention de les supplier d’accepter. « Si l’idée ne vous plaît pas, je n’insisterai pas. Je préviendrai toutefois les sentinelles du château qu’elles devront vous laisser entrer si vous changez d’avis. Sur ce, je vous laisse. »
Le jeune homme s’immobilisa alors qu’il s’apprêtait à tourner froidement les talons, et Maxi put enfin voir son visage. Ses yeux violets brillaient dans la pâle lumière hivernale qui filtrait par la fenêtre.
« U-Ulyseon… » murmura-t-elle, toujours incertaine malgré le nom qu’elle venait d’entendre.
Ulyseon eut l’air d’avoir vu un fantôme. Dès qu’elle parla, il sortit de sa stupeur et s’élança vers elle. Un sourire éclatant remplaça son expression de pierre, révélant le visage franc du jeune homme qu’elle avait si bien connu.
« Madame ! Vous êtes de retour !
« C-C’est bien toi, Ulyseon ? demanda Maxi en le détaillant des bottes à la tête, incrédule.
Sa bouche s’ouvrit toute seule. Le jeune homme fluet qui ne la dépassait que d’une tête avait disparu ; à sa place se tenait un grand gaillard, bien au-dessus d’un mètre quatre-vingts. Il baissa le menton pour la regarder.
« Je savais que des mages de la Tour allaient arriver, mais je ne m’attendais pas à vous trouver parmi eux ! Cela ne fait même pas trois ans. Je croyais qu’il n’y avait aucun espoir de vous revoir avant le printemps prochain, et pourtant… Vous êtes vraiment extraordinaire, madame !
Sans prêter attention à son silence stupéfait, Ulyseon poursuivit son bavardage enthousiaste.
« Tout le monde sera ravi d’apprendre votre retour ! Dépêchons-nous et—
« A-Attends ! Ulyseon, je ne suis pas revenue pour de bon…
Maxi s’empressa de corriger le malentendu, mais Ulyseon ne l’écoutait pas.
« Qu’est-ce que vous attendez ? lança-t-il avec colère à ses hommes, qui patientaient près de la porte. Madame Calypse est de retour. Présentez-lui vos respects et préparez-vous à l’escorter au château !
« Madame… Calypse ? » Sidina promena un regard confus entre Ulyseon et Maxi. Puis elle s’écria d’une voix aiguë : « Ton nom de famille, c’est Calypse ? Comme Riftan Calypse ?!
Maxi se troubla. Sidina n’était pas la seule à la dévisager. Tous les regards de l’auberge, ceux des mages comme ceux des marins qui se réchauffaient autour de leur petit déjeuner, étaient braqués sur elle. Cette attention soudaine lui empourpra les joues. Des murmures se répandirent : la dame d’Anatol était de retour ; certains se contorsionnaient même pour mieux l’apercevoir.
Calto poussa un profond soupir devant tout ce remue-ménage. « Je doute que nous puissions encore rester ici. Si votre offre tient toujours, je l’accepte volontiers.
« Bien sûr ! Pour quelle raison ne tiendrait-elle plus ? » répondit Ulyseon avec enthousiasme.
Il ordonna ensuite à ses hommes de préparer sur-le-champ des carrosses pour les invités. Ramassant le sac de Maxi comme s’il était son valet personnel, il semblait sur le point d’exploser d’impatience en lui demandant : « Madame, pouvons-nous parler un moment en attendant l’arrivée des carrosses ? J’ai tant de choses à vous raconter !
Maxi jeta un regard hésitant à Calto, qui lui répondit par un signe de tête résigné.
« Très bien, dit Calto. Cela fait longtemps que vous ne vous êtes pas vus ; je suis sûr que vous avez beaucoup à vous raconter.
« M-Merci.
Maxi confia Roy à Sidina, puis suivit Ulyseon hors de l’auberge. Sur la route, deux hommes à l’allure assurée, qui semblaient être les subordonnés d’Ulyseon, se tenaient près de cinq magnifiques destriers. C’est alors qu’elle remarqua enfin l’armure d’Ulyseon sous sa cape et l’emblème des Chevaliers du Dragon rouge qui dépassait.
Son visage s’éclaira d’un grand sourire. « Tu as été adoubé ! Je devrais maintenant t’appeler Sir Ulyseon.
— Cela ne faisait pas longtemps que vous étiez partie, répondit Ulyseon avec gêne, les joues rosies. Mais je vous en prie, continuez à m’appeler par mon nom, madame.
« Et Garrow ?
Maxi regarda autour d’elle, cherchant l’écuyer qui ne quittait généralement pas le jeune chevalier d’une semelle.
« Lui aussi a été adoubé, répondit Ulyseon avec un sourire espiègle. Il est maintenant l’aide de Sir Hebaron, et il me dit que c’est un vrai cauchemar.
Ces noms familiers lui réchauffèrent le cœur. Son embarras s’évanouit, remplacé par la joie.
Après une hésitation, elle demanda avec prudence : « E-Et… Riftan ? Il va bien ?
Le cœur de Maxi se serra lorsqu’elle vit le visage d’Ulyseon s’assombrir.