Chapitre 250
250 Chapitre 11
Maxi tendit la main pour prendre la chaufferette en pierre de feu.
Alec se frotta timidement le bout du nez et dit : « Tu ne comptes pas revenir, n’est-ce pas ? Considère ça comme un cadeau d’adieu. »
« Merci, Alec », répondit Maxi, gênée.
Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle comprit qu’il était temps de se dire au revoir. La voyant désemparée, les jumeaux lui sourirent et lui tapotèrent l’épaule à tour de rôle.
« Porte-toi bien et sois prudente. Écris-nous si tu en as l’occasion.
— Je le ferai. Vous devriez… prendre soin de vous aussi. Et merci pour tout. »
« Tant que tu le sais », répondirent les jumeaux avec arrogance.
Ils se mirent ensuite à rabâcher leurs recommandations à leur sœur. Pendant ce temps, Maxi échangea de brèves salutations avec les autres novices venus leur dire au revoir.
Bientôt, les carrosses se mirent en route. La tête passée par la fenêtre, Maxi contempla les jardins soigneusement entretenus, la vaste cour bordée d’appareils insolites et l’immense tour qui se dressait au-dessus d’eux, pareille à un pilier de brume blanche.
Elle s’était imaginé que quitter cet endroit la remplirait de joie. Pourtant, une part d’elle se sentait triste et vide. Il semblait que ses efforts pour garder ses distances avec ces lieux, par pure culpabilité à l’idée d’avoir abandonné Riftan, avaient finalement été vains.
Le regard absent, elle observa la tour qui rapetissait à toute vitesse et murmura avec amertume : « Merci. »
***
Leur traversée jusqu’au port d’Anatolium se déroula sans incident. Le premier jour, de violentes vagues avaient secoué le navire et lui avaient donné le mal de mer, mais la mer s’était étonnamment calmée à la tombée de la nuit. Sur le pont, Maxi contempla la brume tourbillonnante et l’écume blanche qui bouillonnait sur les flots sombres. Au bout d’un moment, elle retourna dans sa cabine et passa le temps à lire des ouvrages sur la magie.
C’était le premier répit qu’elle s’accordait depuis le début de sa formation à la Tour des Mages, mais il lui apporta peu de joie. Plus ils approchaient de leur destination, plus l’angoisse qui la rongeait remontait à la surface. Peu de temps auparavant, elle aurait tout fait pour revoir Riftan. Pourtant, à mesure que leurs retrouvailles approchaient, elle était saisie par l’envie de fuir.
Elle se remémora leur dernière conversation. Ce ne fut que bien plus tard qu’elle comprit à quel point il s’était mis à nu pour l’empêcher de partir. Elle, au lieu de répondre, lui avait tourné le dos et avait quitté la pièce. C’était la dernière fois qu’elle l’avait vu. Chaque fois que ce souvenir lui revenait, son cœur se brisait.
Son expression, ses yeux, sa voix… Tout était gravé dans son esprit comme si cela s’était passé la veille. Elle était terrifiée à l’idée qu’il ne lui pardonne jamais, mais une part d’elle lui en voulait de ne pas avoir compris qu’elle n’avait pas eu le choix.
« Les nuages s’amoncellent. »
La voix sombre d’Anette la tira de ses pensées. Maxi leva les yeux. Assise sur son lit, le visage blême, Anette remuait son bol de porridge. Elle regarda la mer par le hublot et poussa un profond soupir.
« Je crois qu’il va bientôt neiger. Il y a quelque chose d’étrange avec le Paxias de cette année (la saison du repos, qui correspond à l’hiver). Nous sommes dans les eaux du sud ; il ne devrait pas encore faire aussi froid ici, et pourtant, nous avons déjà de la neige fondue. »
Maxi suivit du regard le ciel couvert et demanda : « Tu crois que la mer va se déchaîner ?
— J’espère sincèrement que non. Si les vagues sont aussi fortes que le premier jour, je préfère sauter par-dessus bord et nager jusqu’à Roviden. »
Anette reposa son porridge à peine entamé et s’affala sur son lit. Peut-être parce que leurs ancêtres vivaient généralement dans des tunnels creusés sous les montagnes, Anette et Armin avaient du mal à s’habituer à la vie en mer. Blême comme un linge, Anette se mit à marmonner une prière.
Le soir venu, il devint évident que ses supplications n’avaient pas été entendues. Des vagues furieuses se mirent à secouer le navire. Anette, malade, restait couchée sous ses couvertures en gémissant sans relâche, tandis que Roy, inquiet, refusait de sortir de sous le lit.
Le mauvais temps persista encore plusieurs jours. La mer se calmait un instant, puis se déchaînait de nouveau, et le vent soufflait de plus en plus fort. La situation devint si pénible que même Maxi, pourtant habituée à la vie à bord, se sentit malade. Le vertige s’accentuant, elle renonça à lire et resta recroquevillée sur son lit, à prier pour que les flots s’apaisent.
Le temps orageux avait toutefois un bon côté.
Le matin, un marin frappa à la porte de la cabine et annonça d’un ton enjoué : « Nous arriverons au port d’Anatolium avant midi. Préparez-vous à débarquer. »
« D-Déjà ? »
Maxi se frottait les yeux, encore ensommeillée, mais la nouvelle la réveilla d’un coup.
Amusé par son expression, le marin répondit avec entrain : « Les vents forts nous ont fait gagner du temps. Nous arriverons à Anatol avec une semaine d’avance. Ça doit être un record. Dieu a dû bénir votre groupe de mages. »
Étendue sans force sur son lit, Anette grogna pour marquer son désaccord.
Maxi esquissa un sourire contrit et tendit une pièce d’argent au marin. « Je suis désolée, mais pourriez-vous nous aider à porter nos affaires sur le pont ?
— Avec plaisir, mademoiselle », répondit le jeune marin.
Il souleva les sacs empilés dans un coin et quitta la cabine. Maxi versa de l’eau d’une bouilloire sur une serviette propre, s’essuya le visage et enfila la robe la plus propre qu’elle trouva. Elle sortit un petit flacon d’huile parfumée qu’elle avait emporté. Après en avoir appliqué quelques gouttes sur ses cheveux, elle peigna ses mèches cassantes jusqu’à ce qu’elles brillent.
Anette, qui avait à peine réussi à sortir du lit pour s’habiller, claqua la langue. « Tu vas à une grande réception ? À quoi bon te faire belle comme ça ?
— Oh… » dit Maxi en rougissant. Puis, tout en relevant sa natte pour l’enrouler en chignon, elle ajouta d’un ton pincé : « J’avais simplement envie d’être jolie aujourd’hui. »
Anette serra sa ceinture et y fixa toutes sortes d’appareils magiques avant d’enfiler une épaisse robe de laine. Comme si cela ne suffisait pas, elle ajouta un bonnet de laine, des gants et une paire de bottes fourrées.
Maxi, qui était moins chaudement vêtue, avait tout de même enfilé ses bas les plus épais et un manteau de fourrure. La température avait chuté ces derniers jours. Même dans la cabine, leur souffle se condensait à chaque expiration, et Maxi avait passé ses nuits blottie sous sa couverture avec Roy.
Elle passa une petite besace de cuir en bandoulière sous son manteau et y installa Roy, pour le porter contre elle.
En la voyant faire, Anette fronça les sourcils en attachant une dernière pochette à sa ceinture. « Je ne voulais pas faire de remarque, mais tu sais bien que ce n’est pas pratique d’emmener ce nabot, n’est-ce pas ?
— B-Bien sûr ! Je ne compte pas l’emmener jusqu’au Plateau. Je trouverai quelqu’un ici pour s’occuper de lui. »
Sachant combien Maxi tenait à son animal, Anette haussa un sourcil sceptique, mais ne demanda pas qui était cette personne.
Bientôt, elles montèrent sur le pont. De violentes bourrasques fouettaient le navire, mais le ciel était sans nuages. Maxi passa près des marins qui s’affairaient à déplacer les cargaisons, traversa le débarcadère et s’arrêta contre le bastingage. Au-delà de l’horizon scintillant s’étendait un port magnifique, où mouillaient des dizaines de navires.
Elle cligna des yeux en découvrant mieux le port. À son départ, le seul port d’Anatol ne comptait que quelques grands bâtiments, un entrepôt et un unique quai, large et spacieux. L’endroit était déjà animé à l’époque, mais la route n’était pas pavée et il n’y avait aucun logement pour les visiteurs.
Le port d’Anatolium qui s’étendait désormais devant elle semblait aussi vaste que celui de Levan. Doutant de ses propres yeux, elle détourna le regard de l’horizon pour interpeller un marin qui passait.
« C-Ce navire… se dirigeait bien vers le port d’Anatolium ?
— C’est exact. Voici le port d’Anatolium », répondit le marin en souriant.
Perplexe, Maxi regarda de nouveau au loin. Lorsqu’ils atteignirent enfin le quai, l’équipage amarra le navire et abaissa la passerelle. Maxi observa les lieux en débarquant avec les autres mages.
À vrai dire, elle n’avait jamais douté qu’Anatol deviendrait un jour la principale ville commerçante de Wedon. C’était une terre pleine de possibilités, et personne ne l’avait défendue avec autant de ferveur que Riftan. Il avait rendu au pays sa gloire d’antan. Pourtant, c’était la rapidité avec laquelle il y était parvenu qui stupéfiait Maxi. Deux ans et trois saisons seulement s’étaient écoulés depuis son départ.
Anette avançait en dandinant, son sac à ses côtés. Elle siffla d’admiration. « Impressionnant. J’avais entendu parler du renouveau d’Anatol, mais c’est vraiment surprenant. »
Des dizaines de bâtiments de pierre s’alignaient le long du quai. Les rues pavées fourmillaient de gens vêtus d’habits exotiques, et des charrettes chargées de bagages encombraient la route. Maxi contemplait le spectacle, abasourdie. Elle n’en revenait pas de voir autant de marchands ici malgré la saison froide.
Encore sous le choc, elle observa la file de navires mouillés aux quais. La plupart semblaient venir du continent méridional, mais quelques-uns arboraient les drapeaux de Livadon, de Dristan et d’Arex. Les cargaisons des navires du nord étaient transférées sur des bâtiments venus de Lakazim, tandis que les marchandises du sud prenaient place à bord de navires en partance pour les différents royaumes du continent occidental.
Des marchands étaient assis autour de feux, à l’intérieur d’un vaste bâtiment ouvert sur trois côtés. Leurs marchandages animés couvraient le brouhaha du quai. Dès qu’un accord était conclu, un percepteur venait réclamer les droits de douane. Les mages regardaient, les yeux écarquillés, des sommes extravagantes en or changer de mains.
Calto les observa un instant, puis s’approcha pour leur demander s’ils accepteraient de lui vendre une charrette. L’un des hommes, qui semblait être originaire d’Anatol, leur fournit volontiers une charrette et quelques hommes de peine.
Une fois leurs bagages chargés, ils montrèrent au gardien de la ville les petites médailles qui les identifiaient comme des mages de la Tour des Mages. Peu après, ils quittèrent le port bondé.