Chapitre 249
249 Chapitre 10
La migraine de Maxi ne commença à s’atténuer que le lendemain. Après un petit déjeuner frugal, elle quitta les dortoirs pour flâner dans le petit marché près du port. La dernière campagne militaire lui avait appris combien il était indispensable d’avoir des armes, de solides bottes et une ceinture et un sac en cuir résistants.
Pour les armes, elle pouvait toujours en demander aux maîtres artisans de la Salle de Nome, mais elle devrait acheter ses chaussures, son chapeau et des vêtements imperméables au marché. Maxi veilla à se procurer tout ce dont elle avait besoin avec l’allocation de la Tour et les pièces d’or que Rodrigo lui avait remises à son départ d’Anatol. Malgré ses efforts pour ne prendre que le nécessaire et alléger ses bagages au maximum, les lourds vêtements d’hiver compliquaient les choses.
Quand elle quitta le marché, la petite charrette tirée par un âne qu’elle avait empruntée à la Tour était chargée de bagages. Elle gravit la pente raide pendant une demi-heure avant que les dortoirs ne lui apparaissent. Après avoir monté dans sa chambre toutes ses nouvelles acquisitions, elle se rendit au sanctuaire relié à Urd pour rejoindre les autres membres de l’expédition. Une vingtaine de mages les attendaient déjà.
Tous les hauts mages présents portaient des robes d’un brun roux profond, tandis que les jeunes mages, Maxi comprise, étaient vêtus de tenues ordinaires.
Sidina l’aperçut aussitôt et lui fit signe. Maxi la rejoignit et se plaça à ses côtés, tout en observant discrètement les autres. Seize personnes en tout étaient réunies dans la salle : trois de Kabala, trois de Sigrew, deux d’Undaim et les huit mages fraîchement intronisés. Avec les trois membres d’Urd qui n’étaient pas encore arrivés, l’expédition compterait dix-neuf personnes. Maxi plissa les yeux. Le groupe était bien moins nombreux qu’elle ne l’avait imaginé.
« Je suppose qu’aucun des hauts mages de la Salle de Nome ne se joindra à nous. »
En entendant sa remarque marmonnée, Armin soupira.
« On s’y attendait, non ? Tous les hauts mages de la Salle de Nome étudient la magie interdite. Non seulement ils n’ont pas le droit de quitter l’île, mais la Tour des Mages doit avoir des réserves à l’idée de les envoyer travailler avec l’Église. »
« Je ne crois pas que ce soit aussi simple », intervint Anette à voix basse. « J’ai entendu dire que la plupart des anciens d’Urd étaient contre l’expédition. Les Serbel s’opposent farouchement à tout rapprochement avec l’Église. Et… il y a des rumeurs. On dit que la plupart des mages noirs exilés dans le nord descendaient des elfes. »
Surprise, Maxi inspira brusquement. « M-Mais les elfes… n’étaient-ils pas réputés bons ? Pourquoi auraient-ils choisi de devenir… ? »
« Je suis sûre que les chasseurs d’hérétiques voudraient ma tête si je disais ça, mais la magie noire n’est pas aussi maléfique qu’on le croit. Les mages exilés n’ont été qualifiés de “vils mages noirs” que parce qu’ils se sont dressés contre l’Église. Lors du Massacre, le clan Serbel s’est divisé en deux factions. L’une a conduit des mages et des gens de sang mêlé vers le sud, où elle a fondé Nornui ; l’autre est restée sur le Continent de Roviden et a combattu jusqu’à ce qu’on la bannisse dans le nord. »
« Et… c’est pour ça que les Serbel refusent de partir à la recherche des mages noirs ? »
« Eh bien, pour l’instant, nous ne pouvons pas confirmer que les mages noirs existent encore. On pourrait dire que le clan garde toujours rancune à l’Église. Certains anciens ont été témoins des atrocités du Massacre, alors ce n’est pas étonnant. Calto Serbel a peut-être réussi à faire passer l’expédition, mais l’opposition était féroce. J’ai entendu dire que réunir suffisamment de monde avait déjà été un défi. C’est pour ça qu’ils ont dû recruter des novices comme nous. »
Tandis que Maxi était absorbée par cette conversation stupéfiante, Calto entra dans la salle de réunion.
« Silence, tout le monde ! »
Maxi se redressa sur son siège. Calto monta sur l’estrade, à l’avant, et balaya la salle du regard pour vérifier que tous les membres étaient présents, puis exposa le plan.
« Nous partirons dès que notre navire arrivera au port. Cela nous laisse environ une semaine pour tout préparer. Je compte engager des personnes pour nous aider avec les bagages une fois sur le continent, mais vous devrez vous occuper vous-mêmes de la plupart des tâches. »
« Et pour la sécurité pendant le voyage ? La magie offensive ne nous sera pas très utile contre des monstres résistants à la magie. Un groupe de mages qui voyagerait seul serait vraiment en danger. »
« Vous n’avez pas à vous en inquiéter. Les Chevaliers du Temple du port assureront notre protection. L’Église a également accepté de financer le voyage et de nous fournir tout l’équipement nécessaire. »
Calto marqua une pause, attendant d’éventuelles autres questions.
Profitant de l’occasion, Maxi leva le bras. « Comment allons-nous… nous rendre au plateau ? »
« Nous accosterons au Port d’Anatolium et gagnerons le plateau par voie terrestre. »
Les yeux de Maxi s’écarquillèrent, une vague d’exaltation la submergeant. Elle avait pensé que le groupe choisirait sans doute un port du nord, par mesure de sécurité. Se mordant la lèvre, elle essaya de se rappeler combien de temps durait la traversée entre Anatol et Nornui. Si les vents étaient favorables, ils y seraient en quelques semaines. Son cœur se mit à battre à tout rompre.
La voix sèche de Miriam retentit. « Pourquoi Anatolium ? Ne serait-il pas plus rapide d’accoster à Levan ? Pourquoi gaspiller notre temps et nos ressources à traverser le continent ? »
Assise derrière elle, Maxi fusilla sa nuque du regard. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait envie de flanquer une bonne gifle à cette femme détestable, mais jamais l’envie ne l’avait saisie avec une telle intensité. Anxieuse, elle tourna les yeux vers Calto. À son grand soulagement, l’ancien secoua fermement la tête.
« Nous passerons par la basilique de Balbourne ; entrer dans Roviden par le port d’Anatol sera donc l’itinéraire le plus rapide. »
Miriam semblait toujours perplexe, mais elle ne posa pas d’autre question. Maxi poussa furtivement un soupir de soulagement.
Après avoir répondu à quelques autres questions, Calto s’étendit longuement sur la conduite à tenir en présence des Chevaliers du Temple. Se rongeant les ongles, Maxi n’en entendit pas un mot. Elle ne pensait qu’à la possibilité de retrouver Riftan dans quelques semaines. Son cœur battait d’appréhension. Elle devrait repartir pour le plateau de Pamela avant même qu’ils aient pu savourer la joie de se revoir, et elle se demandait comment il réagirait.
Serait-il furieux qu’elle se soit encore précipitée tête baissée dans le danger ? Peut-être pas. D’ici là, il se pourrait qu’il ne se soucie plus de ses choix. Cette pensée lui contracta le cœur.
« À quoi tu te creuses encore la tête ? » demanda Sidina en agitant une main devant son visage.
Arrachée à ses pensées, Maxi lui adressa un sourire rassurant. En même temps, elle s’efforça de s’endurcir. Elle avait fait son choix, et s’inquiéter ne changerait rien.
Enfin, le jour du départ arriva. Dès qu’elle apprit que le navire était arrivé, Maxi rassembla ses sacs. Comme s’il sentait qu’elle partait pour un long voyage, Roy refusa de la quitter et miaula tristement à ses pieds. Elle passa un moment à essayer de le calmer, puis enfila la robe de laine la plus chaude de sa garde-robe, sous laquelle elle superposa deux paires de chaussettes. Le temps s’était considérablement refroidi ces dernières semaines. Après s’être enveloppée dans une épaisse cape, elle chaussa ses solides bottes et descendit ses bagages.
Il était encore trop tôt pour partir, mais les autres mages s’affairaient déjà à charger leurs affaires dans les voitures. Après avoir aperçu Miriam qui vérifiait minutieusement ses sacs, Maxi se glissa jusqu’à la dernière voiture. Elle fourra ses bagages dans le compartiment prévu à cet effet et grimpa à la hâte dans la voiture avec Roy. Visiblement frigorifié, il cessa de gigoter et se blottit sous sa cape, tout contre son ventre.
J’ai bien dit à Anette que j’emmenais Roy, mais…
Maxi jeta un coup d’œil à Miriam par la fenêtre. Elle doutait que les autres mages y voient un inconvénient, mais était certaine que la femme n’apprécierait pas la présence du chat. Elle se tassa autant que possible. Elle ignorait depuis combien de temps elle était ainsi recroquevillée lorsqu’elle vit Anette s’approcher de la voiture en se dandinant, un sac qui semblait peser autant qu’elle sur l’épaule.
Maxi lui fit signe par la fenêtre. « Anette, par ici ! »
Bâillant longuement, Anette s’approcha de la voiture d’un pas traînant. Derrière elle, les jumeaux Godric portaient des sacs tout aussi énormes. Dès qu’ils l’aperçurent, les deux frères grognons accoururent vers Maxi de leurs petites jambes.
« Salut, Max. Tu as tout ce qu’il te faut ? »
« Tu n’arrêtais pas de dire que tu voulais quitter cette île, et te voilà enfin partie », lança Dean, une lueur malicieuse dans les yeux.
Maxi rougit en se rappelant toutes les choses indécentes qu’elle avait faites jusque-là.
« Ne restez pas plantés là ! Chargez les sacs ! » aboya Anette en poussant le sien dans le compartiment.
Les frères firent la grimace et se dépêchèrent de rejoindre l’arrière de la voiture. Après avoir jeté leurs sacs derrière celui d’Anette, ils revinrent à la portière et tendirent quelque chose à Maxi.
« Emporte ça. On dit que cet hiver sera particulièrement froid. Tu peux déjà voir le givre sur le sol. »