Chapitre 245
245 Chapitre 6
L’appréhension envahit Maxi. Ses brouillons avaient-ils un défaut ? Elle enfila précipitamment sa robe de chambre avant de se hâter dehors, sous un ciel teinté de bleu sombre. Anette et elle traversèrent le sentier forestier plongé dans l’ombre, que la douce lueur du crépuscule éclairait à peine.
Anette augmenta la luminosité de la lampe qu’elle portait, puis leva les yeux vers le visage inquiet de Maxi. « Tu sais de quoi Maître Landon veut te parler ?
— N-non, pas du tout.
Fébrile, Maxi tripota sa manche et se repassa en tête la rune à laquelle elle avait consacré des mois. Elle avait renoncé au sommeil et à la nourriture pour la terminer à temps pour le concours. Malgré tous ses efforts, le mage chevronné avait peut-être découvert une grave imperfection qui lui avait échappé.
L’anxiété accéléra le pas de Maxi, et son cœur se ratatina dans sa poitrine. Quand elles atteignirent enfin la Salle de Nome, Anette désigna l’immense cage de fer semblable à un grand panier à oiseaux, fixée à l’extérieur de la tour.
« Maître Landon doit t’attendre dans son bureau. Je serai à l’atelier commun ; viens me trouver si tu as besoin d’aide.
— Merci.
Anette attendit que Maxi entre dans la cage, puis en referma la porte et tira d’un coup sec le levier voisin. Le mécanisme se mit à trembler en remontant le long du mur. Maxi s’agrippa aux barreaux de fer et s’efforça de ne pas regarder en bas. La forêt sombre s’étendait sous ses pieds comme un tapis à mesure qu’elle s’élevait.
Bientôt, l’océan gris bleuté s’ouvrit au-delà de la lisière. Maxi contempla avec nostalgie les eaux lointaines et ne détourna les yeux que lorsqu’elle sentit les larmes lui monter. La poulie s’immobilisa dans un fracas métallique. Les jambes tremblantes, Maxi sortit prudemment de la cage et pénétra dans la tour par une ouverture aménagée sur le flanc du bâtiment. Elle traversa un couloir encombré et s’arrêta devant une porte en bois.
À son léger coup frappé, une voix bourrue retentit de l’autre côté.
« Entrez.
Maxi pénétra dans un vaste bureau encombré de piles de livres. Un vieil homme au ventre rebondi lisait près d’une cheminée où flambait un feu ardent.
« Je vous prie de m’excuser de vous avoir fait venir à une heure aussi tardive, dit-il en refermant son livre d’un coup sec. J’ai envisagé d’attendre demain, mais il m’a semblé préférable que moins d’oreilles nous entendent.
— Puis-je savoir de quoi vous souhaitez me parler, Maître Landon ? demanda Maxi, mal à l’aise.
Landon désigna du doigt la chaise vide en face de lui. « Asseyez-vous d’abord, je vous prie.
Le mage en chef sortit une liasse de parchemins enroulés d’une pile de livres. Maxi reconnut aussitôt ses brouillons de runes. Il les déroula sur ses genoux et les examina en silence un moment.
« Je suppose que vous savez pourquoi je vous ai fait venir.
— Y a-t-il… un problème ?
Landon secoua la tête. « Pas du tout. C’est même tout le contraire. Votre rune est particulièrement ingénieuse. À tel point que j’ai du mal à croire qu’une novice de troisième année ait pu la concevoir.
Les yeux de Maxi s’écarquillèrent devant ces éloges inattendus. Elle avait consacré beaucoup de temps et d’efforts à la création de cette rune, mais n’avait pas osé espérer recevoir l’approbation du mage en chef de la Salle de Nome en personne. Voir ses capacités reconnues lui gonfla le cœur de joie, mais l’inquiétude la reprit bientôt lorsqu’elle remarqua l’air pensif de Landon.
« Alors… pourquoi… ?
— Elle est trop exceptionnelle, répondit Landon en tapotant le parchemin de son doigt épais. Je suis certain que vous serez promue mage chevronnée dès que vous présenterez cette rune.
— M-mage chevronnée ? répéta Maxi, les yeux encore plus écarquillés de stupeur.
Landon hocha la tête, le visage grave. « Comme vous le savez sans doute, si vous devenez mage chevronnée, Nornui vous soutiendra et vous pourrez étudier différents types de magie en toute liberté. En contrepartie, vous serez liée à l’île et n’aurez pas le droit de la quitter sans autorisation.
Maxi blêmit. Horrifiée, elle regarda tour à tour Landon et la rune. Sa respiration se fit courte, comme si on l’étranglait.
« J-je ne comprends pas. J’ai effectivement beaucoup travaillé dessus, mais je ne pensais pas qu’elle était si impressionnante… C’est plutôt simple, comparé à la magie avancée…
— Une rune complexe n’est pas toujours synonyme de magie exceptionnelle. En fait, une rune plus simple est plus facile à utiliser, et celle-ci est un chef-d’œuvre à cet égard.
Landon leva le parchemin et l’admira un instant, puis fronça les sourcils.
« Mais je doute qu’on s’en serve un jour. Urd l’ajoutera probablement à sa liste de sortilèges interdits. Quel gâchis qu’une magie aussi stupéfiante doive pourrir sur cette île parce que la Tour a trop peur de s’attirer les foudres de l’Église.
Landon poussa un soupir consterné, et Maxi resta assise, muette de stupeur. Sa rune était-elle vraiment si extraordinaire ? Elle ne pouvait que cligner des yeux.
Remarquant son air hébété, Landon claqua la langue. « N’avez-vous pas songé aux dangers que comporte la création d’un golem ? L’Église ne tolérerait jamais l’existence d’une telle magie. Tout sortilège lié aux monstres est formellement interdit.
— M-mais un golem n’est pas un monstre ! On m’a dit qu’un golem était une sorte d’objet magique. D-d’après les archives historiques… les golems furent créés en grand nombre à l’âge d’or de la Dynastie de Roem pour combattre les monstres.
— Et les golems créés à l’époque s’en prennent désormais aux humains sans distinction. C’est pourquoi les gens, hors de cette île, les considèrent comme des monstres, et cette opinion est devenue générale.
Landon agita le parchemin.
« Pour parler franchement, la rune que vous avez conçue est un sortilège qui permet de créer un monstre. À votre avis, comment réagirait l’Église si elle apprenait l’existence d’une telle magie ?
Trop horrifiée pour répondre, Maxi resta muette. Elle prit enfin la mesure de la gravité de sa situation et arracha le brouillon des mains du mage en chef. Sans prêter attention à son sursaut de surprise, elle enfouit le parchemin dans sa robe.
« J-je vais faire comme si cela n’avait jamais existé. Alors, je vous en prie… oubliez que vous l’avez vu, Maître Landon.
Landon la dévisagea, incrédule. « Et votre présentation, alors ?
— J-je trouverai une autre rune, alors veuillez écarter celle-ci. Je n’ai dit à personne à quoi elle servait… elle ne devrait donc pas représenter un danger si nous n’en parlons plus jamais.
Soudain, elle se souvint que les frères Godric avaient examiné ses brouillons à l’atelier commun. Malgré tout, vu les capacités des jumeaux, elle doutait qu’ils aient compris le but de la rune en si peu de temps. Et même si c’était le cas, elle savait qu’ils ne diraient rien à personne si elle le leur demandait.
« J-je n’ai pas l’intention de rester à la Tour des Mages, dit Maxi d’un ton suppliant. Je me suis consacrée à mes études… pour p-pouvoir retourner auprès de mon mari dès que possible. Alors, je vous en prie… gardez cela entre nous.
— Si vous ne souhaitez pas rester, pourquoi avoir travaillé sur une rune pareille alors que vous auriez pu choisir tant d’autres sujets ?
— Je… me suis intéressée à cette idée en étudiant les anciens mages, marmonna Maxi, les joues rougies.
Elle ne parvenait pas à avouer qu’elle avait choisi cette rune après avoir passé des jours à chercher comment aider Riftan au combat. Landon la considéra longuement de ses yeux ambrés, puis poussa un léger soupir.
« Inutile d’avoir l’air si inquiète. Si j’avais voulu vous obliger à la présenter, je ne vous aurais pas fait venir dans mon bureau à une heure aussi tardive.
— A-alors… ?
— Y a-t-il quelqu’un sur cette île qui ignore à quel point vous souhaitez partir ? lança Landon avec humeur avant de s’adosser à son fauteuil. Malgré tout, je voulais m’assurer que c’était bien ce que vous désiriez. Cette rune vous garantirait une place à Nornui. Je dois reconnaître que j’ai été tenté de ne pas vous en parler du tout, pour que ce sortilège puisse voir le jour.
Il adressa un sourire amer à Maxi, qui pinça les lèvres.
« De toute évidence, j’ai changé d’avis depuis. J’aurais ainsi assuré à Nornui la présence de son deuxième déserteur.
— Ce n’est… pas que je sois malheureuse ici, répondit prudemment Maxi. Je veux simplement retrouver ma famille. Apprendre la magie est certes gratifiant… mais je ne peux pas m’imaginer passer toute ma vie à l’étudier dans cette tour. Je veux être auprès de mon mari.