Chapitre 241
241 Chapitre 2
Réveillée par un violent coup frappé à la porte, Maxi releva péniblement la tête. Elle avait passé la nuit à étudier des ouvrages de magie, jusqu’à en avoir les yeux injectés de sang, et la fatigue pesait désormais sur elle. Peu désireuse de se lever, elle resta encore un moment pelotonnée sous les couvertures, puis écarta les lourds rideaux.
La lumière éblouissante de midi l’aveugla. En gémissant, Maxi se frotta les yeux douloureux. Les coups redoublèrent d’impatience et elle se redressa lentement.
« U-Un instant, je vous prie ! » balbutia-t-elle.
Malgré sa demande, les coups ne cessèrent pas. Maxi récupéra ses pantoufles sous le lit et les enfila. Quand elle ouvrit brusquement la porte, elle se retrouva face à une Miriam irritée.
« Ne t’avais-je pas prévenue que j’écorcherais cette maudite créature si elle remettait les pattes dans mon atelier ? » gronda Miriam en suspendant un chat noir entre elles.
Réveillée en sursaut, Maxi poussa un cri. « Roy ! »
Saisissant le chat par la peau du cou, Miriam le souleva hors de portée de Maxi. Roy poussa un miaulement strident, mais la méchante sorcière ne cilla pas.
« Bien essayé, mais cette fois, je vais faire mijoter cette boule de poils ! »
« R-Rends-le-moi ! » implora Maxi en sautillant sur place. « T-Tu lui fais mal ! »
« Et les dégâts qu’il m’a causés, alors ? Tu savais qu’il avait mis mon atelier sens dessus dessous ? »
Se dressant sur la pointe des pieds, Miriam appuya sur la tête de Maxi avec sa main libre. Le visage de Maxi s’empourpra de gêne. Avec sa grande taille et ses longs membres, Miriam lui faisait souvent ce genre de coup.
Repoussant la main de la jeune femme, Maxi lui lança un regard noir. « C-C’est parce que ta petite fée, cette insecte, n’arrête pas de provoquer Roy ! Elle fait toujours… »
« Et alors ? Tu prétends que ta boule de poils a le droit de saccager mon atelier ? »
Le venin dans les yeux de Miriam ôta à Maxi toute envie de se défendre.
« Tu ne crois pas que tu me dois des excuses ? » poursuivit Miriam d’un ton mordant, l’air méprisant. « Ou notre noble dame ignore-t-elle les bonnes manières ? À moins que tu ne juges ton animal plus précieux que mon atelier ? »
Ces reproches cinglants firent de nouveau rougir Maxi.
« Je… je vous prie de m’excuser pour les dégâts causés par mon chat. J-Je veillerai à ce qu’il ne sorte plus de ma chambre. Alors, je vous en prie… passez l’éponge pour cette fois. »
Les lèvres de Miriam tressaillirent, comme si elle s’apprêtait à repartir de plus belle. Mais elle se contenta de claquer la langue et lança le chat dans les bras de Maxi.
« C’est vraiment la dernière fois. Si je revois cette sale bête rôder dans mon atelier, je lui arracherai la peau et m’en ferai des pantoufles. »
Miriam souffla sur sa frange en bataille pour la repousser, puis tourna les talons.
« Tu as intérêt à remettre mon atelier en ordre ! » lança-t-elle en s’éloignant à grands pas.
Après l’avoir regardée partir, Maxi poussa un soupir et baissa les yeux vers Roy. Le chat ronronnait, la tête enfouie sous son bras. Maxi caressa doucement son pelage soyeux, puis se laissa tomber sur son lit.
Roy avait embarqué à son insu dans ses bagages et fait le voyage jusqu’à la Tour des Mages. Elle avait été décontenancée en le découvrant à bord du navire, mais la présence d’un ami dans cet endroit inconnu lui avait fait du bien.
C’était avant qu’elle ne comprenne à quel point ce petit vaurien pouvait semer le désordre.
« Je t’avais dit… de ne pas approcher de la chambre de cette femme. La méchante sorcière va te manger, tu sais. »
Le chat baissa les oreilles et poussa un ronronnement plaintif. En fronçant les sourcils, Maxi remarqua que sa queue était roussie. Elle le posa par terre, écarta le rideau et découvrit un loquet à moitié tordu sur le rebord de la fenêtre.
Elle serra les dents. Son intuition ne l’avait pas trompée. La fée de Miriam s’était bel et bien introduite dans sa chambre pour attirer Roy ailleurs. Elle aurait voulu aller trouver Miriam et lui dire qu’elle ferait mieux de tenir son familier, mais elle savait qu’elle ne ferait que se ridiculiser si elle s’en prenait à elle sans preuve irréfutable.
Finalement, Maxi soupira, résignée. Elle fabriqua un loquet de fortune avec une fourchette, puis se prépara pour la journée. Il lui fallait se dépêcher si elle voulait nettoyer l’atelier de Miriam avant le début des cours. Elle versa de l’eau dans une bassine, se débarbouilla à la hâte, s’habilla et noua ses cheveux emmêlés en queue-de-cheval. Elle s’apprêtait à quitter sa chambre, un balai et un chiffon à la main, lorsqu’elle aperçut son reflet dans le miroir.
Elle avait tout d’une jeune servante débutante : une robe miteuse et des yeux cernés dans un visage pâle et hagard. Que dirait Riftan s’il la voyait dans cet état ? Après avoir contemplé son apparence d’un air sombre, Maxi effleura machinalement son cou et frôla la pièce de cuivre qu’elle avait transformée en collier avant de quitter Anatol.
Son cœur se serra douloureusement. Depuis qu’elle était arrivée à la Tour, elle éprouvait une vive pointe de douleur dans la poitrine chaque fois qu’elle pensait à Riftan. Elle caressa un instant la pièce noircie, puis se mordit la lèvre et le chassa de son esprit. Sans cela, elle ne tiendrait pas jusqu’au soir.
Prenant son courage à deux mains, Maxi sortit de sa chambre. Elle avait choisi de venir ici tout en sachant combien cela lui ferait mal. Elle n’avait pas le temps de se lamenter. Si elle pouvait ainsi rentrer à Anatol ne serait-ce qu’une minute plus tôt, elle devait donner le meilleur d’elle-même chaque jour.
***
La Tour des Mages se composait de cinq édifices. Au cœur de l’île se dressait la tour en forme de cône, Urd. À l’ouest se trouvait la tour de feu, Kabala ; au sud, la tour d’eau, Undaim ; à l’est, la tour du vent, Sigrew ; et au nord, la tour de terre, la Salle de Nome.
En règle générale, les mages qui ne s’étaient pas encore spécialisés dans un élément pouvaient étudier librement dans l’une des cinq tours. Cette règle n’existait toutefois guère que sur le papier, car la plupart des mages choisissaient leur tour avant même d’avoir terminé leur apprentissage. Aussi la Tour des Mages n’offrait-elle pas aux novices un cadre où ils pouvaient étudier librement plusieurs types de magie élémentaire.
Maxi soupira en repensant à son dernier cours à Kabala. Une vive rivalité opposait les mages de chaque tour, surtout ceux de Kabala et de la Salle de Nome. Ils ne semblaient pas pouvoir se supporter. Maxi avait l’impression de marcher sur des œufs chaque fois qu’elle assistait à leurs cours.
*Et je n’ai même pas encore décidé d’étudier à la Salle de Nome.*
Pour une raison ou une autre, les gens la considéraient déjà comme une mage de terre. Elle leva les yeux d’un air accablé vers la Salle de Nome, qui dominait la dense forêt d’oliviers.
La tour de terre ressemblait à une immense forteresse. Sa sombre structure s’étirait à l’horizontale, comme écrasée par une force invisible. À côté de ses portes de fer cintrées, un treuil muni d’une grande cage d’environ six kevettes de haut (environ cent quatre-vingts centimètres) permettait de hisser les gens jusqu’aux étages supérieurs. Des cheminées de fer ponctuaient les murs comme des grains de poussière, chacune crachant des volutes de fumée.
L’extérieur de la tour noire était encore hérissé d’étranges dispositifs : un enchevêtrement complexe de tuyaux en fonte, des mécanismes d’horlogerie aux grincements désagréables, des poulies de transport de tailles diverses et un immense moulin à vent qui tournait au sommet. Maxi contemplait avec inquiétude cette forteresse encombrée, dont l’agencement semblait chaotique, quand Roy se tortilla dans ses bras.
« N-Non, je ne te quitterai pas des yeux aujourd’hui. »
Serrant le chat contre elle, Maxi pressa le pas. Elle se fraya un chemin entre les arbres trapus et, une fois arrivée à l’entrée de la tour, fut assaillie par le vacarme des marteaux.
Effrayé par le bruit, Roy miaula et se débattit plus violemment. Maxi accéléra autant qu’elle le pouvait tout en essayant de calmer le chat apeuré. Elle aurait préféré le laisser dans sa chambre, mais Miriam ne le ménagerait certainement pas s’il parvenait à s’échapper et à faire encore des siennes.
« Je n’ai pas le choix tant que je n’aurai pas installé un dispositif à la fenêtre pour empêcher cette fée d’entrer », murmura Maxi à son chat, presque suppliante. « J-Je te donnerai une friandise tout à l’heure, alors prends ton mal en patience jusque-là, d’accord ? »
Elle s’apprêtait à entrer dans la salle principale de l’atelier commun lorsqu’une voix enjouée retentit derrière elle.
« Qu’est-ce que tu marmonnes ? »
Maxi sursauta et se retourna. Deux garçons identiques, au visage rond et rubicond, la dévisagèrent, chacun portant un grand sac sur l’épaule. Ils ne mesuraient pas cinq kevettes. Maxi cacha précipitamment Roy sous sa cape et esquissa un sourire gêné.
« B-Bonjour, Alec… Dean… »
« Tu répétais ton discours pour le concours à Urd ? »
Les frères jumeaux de la tribu Umri inclinèrent la tête à l’unisson. Maxi recula discrètement d’un pas et laissa échapper un rire embarrassé.
« Euh, je… »
Elle cherchait une excuse crédible quand Roy jaillit de sa cape et fila vers l’entrée de l’atelier. Maxi l’appela, mais le chat ne lui prêta aucune attention. Il traversa la salle en trombe et se précipita dehors. À cet instant, Anette Godric, qui entrait dans la tour derrière ses frères, attrapa l’animal en fuite par la peau du cou.
« Roy ! »