Chapitre 240
240 Chapitre 1 : Prologue
La salle de banquet résonnait des bavardages de perroquets de la noblesse de Wedon. Dès que Riftan Calypse y entra, le silence s’abattit sur l’assemblée. Le seigneur d’Anatol traversa la tension qui régnait dans la pièce, imposant sa puissance et son autorité.
Curiosité avide, crainte et admiration se mêlaient sur les visages des dames de la noblesse, qui lui lançaient des regards furtifs. Dissimulant leurs joues rougissantes derrière leurs éventails, elles se chuchotaient à l’oreille tandis que les hommes retenaient leur souffle, partagés entre terreur et respect.
Lorsqu’il avait posé le pied à Drachium pour la première fois, ces aristocrates s’étaient dressés contre la bête rustre qui empiétait sur leur territoire. À présent, la situation s’était inversée : ceux-là mêmes qui s’étaient ouvertement moqués de lui étaient contraints de tenir leur langue.
En quelques années à peine, Riftan Calypse s’était forgé de solides alliances avec les nobles du sud et était devenu une force redoutable au sein de Wedon. Il étendait désormais son influence vers le nord et l’ouest. L’ardeur avec laquelle il menait cette entreprise avait même poussé les nobles de l’est — ses plus grands adversaires — à lever les bras au ciel en signe de défaite. Les jeunes seigneurs gravitaient autour de lui dès qu’il paraissait, espérant pouvoir parler au chevalier légendaire. Les nobles plus conservateurs, eux, s’éclipsaient discrètement vers les abords de la salle.
Riftan, pour sa part, ne se souciait guère de leurs réactions. Il se dirigea vers la porte cintrée au fond de la salle sans accorder un regard à la foule qui jasait ni à ceux qui traînaient dans l’espoir de le prendre par les sentiments.
Arrivé devant la porte, il s’adressa au serviteur posté à l’extérieur. « Annoncez à Sa Majesté que je souhaite lui présenter mes hommages. »
Le serviteur s’empressa d’entrer. Riftan reçut l’autorisation de pénétrer dans la pièce peu après et s’avança, sa cape auburn flottant derrière lui. À l’intérieur, le roi Reuben III était installé dans un fauteuil de velours.
« Vous êtes en retard, dit le roi avec un sourire de travers. Est-ce votre façon de montrer que vous n’avez pas besoin de courtiser la couronne ? »
Riftan promena le regard sur les présents de félicitations empilés près du siège du roi, puis esquissa un sourire sardoniquement. « Je crois que vos autres vassaux ont suffisamment rendu hommage à l’honneur de la couronne sans que j’aie à m’en mêler, Votre Majesté. »
« Cela ne vous autorise pas à négliger vos devoirs, grommela le roi Reuben, l’air maussade. »
Il désigna du menton le fauteuil qui lui faisait face, invitant Riftan à s’asseoir. Dès que celui-ci eut obtempéré, un serviteur lui tendit une coupe pleine.
Le roi Reuben vida aussitôt la sienne et reprit, tel un enfant boudeur : « Aujourd’hui marque le dernier jour des festivités. Je commençais à croire que vous ne viendriez pas. »
« J’ai pensé qu’il valait mieux m’abstenir, Votre Majesté. »
Le roi Reuben haussa un sourcil devant cette réponse indifférente.
Les yeux baissés vers sa coupe, Riftan ajouta d’un ton neutre : « Je souhaitais éviter certaines personnes autant que possible. Il aurait été fâcheux que la célébration de la naissance de votre premier petit-enfant soit ternie par une effusion de sang. »
Le roi secoua la tête devant la menace contenue dans ses paroles. « Grands dieux, ne vous êtes-vous toujours pas satisfait d’avoir arraché les crocs du duc ? »
Le roi s’adossa et poussa un long soupir.
« Je crois que vous avez suffisamment brisé l’esprit de cet homme. Votre influence représente désormais une menace. Celle du duc, en revanche, n’est plus ce qu’elle était. Il a vieilli, il est plus autoritaire et plus irascible. Sa santé décline également. Il en devient presque pitoyable. Il le nierait même sous la menace d’un couteau, mais il est terrifié par vous. Enfin, ce n’est pas si étonnant, vu la façon dont vous le faites plier. On m’a dit que vous lui aviez récemment offert un coffre rempli de têtes tranchées. »
« Elles appartenaient toutes aux assassins qu’il avait envoyés pour me tuer, répondit sèchement Riftan. Je n’ai fait que lui rendre la pareille. »
« Vous êtes en train de le terroriser à petit feu. » Le roi eut de nouveau un sourire de travers en se resservant du vin. « J’aurais peut-être mieux fait de vous laisser l’exécuter il y a deux ans. »
Une étincelle sembla jaillir des yeux ternes de Riftan à cette remarque sarcastique. Pour lui, qui en voulait à la famille royale de l’avoir empêché de faire la guerre au duc, ce n’était pas une plaisanterie anodine.
Il serra sa coupe pour contenir sa colère et lança d’un ton menaçant : « J’ignorais que vous teniez tant à lui, Votre Majesté. N’avez-vous pas passé la dernière décennie à recourir à toutes sortes de manœuvres pour remettre le duc à sa place ? Ou à vous servir de mon épouse, malgré ses graves blessures, pour blesser son orgueil ? Pourquoi lui témoigner de la compassion, à présent ? »
Le roi Reuben abattit sa coupe sur la table, son sourire s’effaçant. « Vous comptez me le reprocher encore longtemps, n’est-ce pas ? Souhaitez-vous que je m’agenouille devant vous et vous implore de me pardonner ? »
« Votre Majesté, je ne vous demande qu’une chose, dit Riftan entre ses dents. N’intervenez pas dans mon conflit avec le duc. Je ne crois pas pouvoir rester les bras croisés si la couronne s’avise encore de jouer les médiatrices. »
« Est-ce une menace ? »
« Je vous en supplie. »
Les yeux du roi Reuben s’embrasèrent de fureur un instant, puis il poussa brusquement un soupir. « Inutile de gronder d’un air aussi menaçant. Je n’ai aucune intention de m’interposer à nouveau entre vous et le duc. Je préférerais aussi m’épargner cette peine. Tant que vous ne me forcez pas la main en brandissant la menace d’une guerre ou d’un procès, je fermerai les yeux sur votre querelle. »
Sur ces mots, il vida sa coupe et observa le visage impassible de Riftan.
« Toutefois, ce serait une tout autre affaire si votre animosité envers le duc vous poussait à manquer à vos devoirs envers la couronne. Vous êtes désormais le seigneur le plus puissant du sud. Le moindre manque de loyauté envers la famille royale de votre part aurait des répercussions sur les autres nobles, sans parler des chevaliers qui vénèrent la réincarnation de Wigrew. »
Riftan garda le silence.
« Désormais, poursuivit le roi Reuben, nombreux seront ceux qui prêteront toutes sortes de sens à vos paroles et à vos actes. Votre arrivée tardive et à contrecœur aux festivités célébrant la naissance de mon petit-fils est préoccupante. »
« Votre Majesté… Je ne vous ai jamais fait attendre, répondit Riftan avec un sourire sarcastique. Permettez-moi de dire que vous êtes bien sévère. Je ne souhaite pas m’opposer à la couronne. Si c’est ce qui vous inquiète, je vais le faire savoir dès maintenant. Quelle que soit l’étendue de mon influence, je resterai à jamais votre vassal, adoubé de votre propre main. Rien n’y changera. »
Les yeux dorés du roi fouillèrent le visage de Riftan, comme s’il cherchait à percer ses véritables intentions. Après un instant de silence tendu, il reprit sa posture nonchalante et lâcha un rire sans joie.
« Alors faites-le savoir à tout le royaume. Allez montrer à tous que la naissance de mon petit-fils vous comble de joie. »
Riftan laissa le silence s’installer avant de répondre. « Je ferai de mon mieux. »
Peu convaincu par cette réponse qui manquait de sincérité, le roi Reuben haussa un sourcil, claqua la langue et lui fit signe de partir. « Très bien. Vous pouvez disposer. »
Riftan s’inclina et regagna la salle de banquet, où l’agitation retomba aussitôt. Sans prêter attention aux regards furtifs, il traversa rapidement les portes cintrées à l’autre bout et pénétra dans une salle circulaire au sol recouvert d’un tapis aux motifs complexes. Des nobles vêtus de soie et de fourrure s’étaient regroupés pour discuter. La princesse Agnes semblait mener la conversation au milieu du groupe, mais elle s’interrompit en apercevant Riftan.
« Sir Riftan. Vous êtes venu ! » s’exclama-t-elle, le visage illuminé.
« Cela faisait longtemps, Votre Altesse. »
La princesse Agnes prit congé des autres et s’avança avec grâce. Riftan contempla un instant la princesse dans sa robe fluide, une vision qui lui était peu familière, puis se tourna vers l’homme qui l’accompagnait. Le jeune homme avait les mêmes traits séduisants que la princesse, hormis ses yeux dorés. Il observait Riftan avec un vif intérêt.
Les présentations étaient inutiles. Riftan s’inclina respectueusement.
« Cela fait encore plus longtemps, prince Elias. »
« En effet, Sir Riftan, répondit le prince en lui tendant la main. J’étais encore un enfant lors de notre dernière rencontre. Merci d’être venu de si loin. »
« Veuillez me pardonner de ne pas être venu plus tôt. Je vous apporte quatre chevaux de guerre de Lakazim. J’espère qu’ils vous plairont. »
« De Lakazim, dites-vous ? » s’exclama le prince Elias, le visage illuminé d’un sourire.
Riftan contempla d’un air étrange le visage enfantin du prince héritier. Elias Reuben, si frêle et pâle de peau, semblait bien trop jeune et naïf pour être père.
« Puis-je vous demander de quelle race ils sont ? » s’enquit le prince Elias avec enthousiasme. « Et quelle est la couleur de leur robe ? Je ne doute pas de leur pedigree s’ils ont été choisis par vous, Sir Riftan. »
La princesse Agnes secoua la tête, exaspérée. « On dirait que ces chevaux vous font plus plaisir que votre premier-né. »
« Abel est adorable, bien sûr, s’empressa d’ajouter le prince, comme s’il se vantait d’un chiot qu’on lui avait offert. Mais il est beaucoup trop petit pour que je puisse le monter. »
« Je n’en reviens pas. » La princesse lança un regard noir à son frère cadet, puis se tourna vers Riftan. « Merci d’être venu. L’enfant est dans cette pièce. Souhaitez-vous le voir ? »
Riftan acquiesça. Le prince mourait d’envie de voir les chevaux, c’était évident, mais, à la demande de sa sœur, il le conduisit jusqu’au bébé.
De lourdes tentures masquaient l’entrée de la pièce, au fond de la salle. Le prince les écarta et entra. Rosetta, la jeune mère, était allongée sur un long canapé, entourée de ses servantes. Elle leva vers eux un regard indifférent. Élégamment vêtue d’une robe rose, ses cheveux blond argenté relevés en chignon, la princesse héritière avait tout d’une reine.
« Rosetta, Sir Riftan est venu nous féliciter pour la naissance de notre fils », annonça le prince avec enthousiasme en s’approchant de son épouse.
Rosetta posa les yeux sur Riftan, une question dans son regard turquoise. Le visage de celui-ci se durcit. Elle entrouvrit les lèvres, comme pour dire quelque chose, puis sembla changer d’avis et reporta son attention sur son époux.
« Parlez moins fort, je vous prie. Le bébé vient de s’endormir. »
Rosetta prit le nourrisson des bras d’une de ses dames d’honneur. Le prince haussa les épaules, manifestement nullement affecté par le ton glacial de son épouse.
Il se tourna vers Riftan avec un sourire malicieux. « Abel est un petit démon quand il est réveillé, vous savez. Vous devriez entendre ses poumons. Je suis certain qu’il deviendra un tyran. »
Le prince se pencha vers son fils. Malgré son ton désinvolte, ses yeux débordaient d’affection tandis qu’il contemplait le nourrisson endormi.
Agnes laissa échapper un soupir de soulagement. Durant les années où ils avaient été séparés, son frère cadet avait pris les traits d’un homme rusé, à l’image de leur père. Comme il avait pris l’habitude de dissimuler ses véritables intentions derrière un masque comique, elle avait craint qu’il ne traite son propre fils de la même façon. Elle fut soulagée de constater que ce n’était pas le cas.
Il semble aussi s’être beaucoup attaché à Rosetta.
Contrairement aux rumeurs prétendant que le prince héritier ne s’entendait pas avec son épouse, tous deux semblaient bien s’accorder. Agnes sourit en les observant. Ils étaient aussi beaux que les couples que l’on voyait dans les tableaux.
En se détournant, elle remarqua Riftan, immobile près de la porte, le visage sombre. Elle allait l’inviter à s’approcher de son neveu quand son souffle se bloqua dans sa gorge. Bien qu’il se tînt à distance, son visage trahissait une douleur poignante, comme si une dague lui était plantée dans le cœur.
Bouleversée par cette souffrance palpable, Agnes lui toucha le bras. « Riftan, vous allez bien ? »
Il tressaillit et repoussa sa main. Tous les regards de la pièce se tournèrent aussitôt vers eux.
Agnes adressa un sourire rassurant aux curieux, puis parla à Riftan d’une voix douce. « Vous avez l’air épuisé, Sir Riftan. Votre long voyage a dû vous fatiguer. Je vous en prie, reposez-vous pour aujourd’hui. »
Riftan baissa les yeux pour dissimuler ses émotions et acquiesça lentement. « Il se fait tard. Veuillez m’excuser, Vos Altesses. »
Comme s’il avait senti l’étrange changement d’atmosphère, le prince héritier ne dit rien. Il congédia Riftan d’un signe de tête. Celui-ci s’inclina distraitement devant les membres de la famille royale, pivota et quitta la pièce.
Agnes le rattrapa. « Vous allez vraiment bien ? »
« Pourquoi n’irais-je pas bien, Votre Altesse ? » répondit-il froidement, sans quitter le couloir des yeux.
La princesse pinça les lèvres devant son attitude glaciale. Ils marchèrent en silence jusqu’à un couloir isolé, où Agnes tenta de nouveau d’engager la conversation.
« Il semblerait que la Tour des Mages ait récemment repris contact avec l’Église. Impossible de savoir de quoi ils discutent, mais je soupçonne qu’ils échangent des informations sur la récente recrudescence des monstres. »
Riftan se figea.
Agnes observa son visage impassible avant d’ajouter avec prudence : « Dès que la Tour des Mages renouera le dialogue avec l’Église, les règles au sein de la Tour seront également assouplies. Les novices devraient alors pouvoir communiquer librement avec le monde extérieur. Si vous le souhaitez, je pourrais transmettre une lettre à Maximil— »
« Mêlez-vous de vos affaires ! » gronda Riftan en faisant volte-face.
Agnes recula d’un pas par réflexe. Il la fixa d’un regard glacial et cracha ses mots entre ses dents, un à un.
« Je ne veux pas de votre intervention. Je ne tolérerai plus qu’on se mêle de mon mariage. »
Entendant sa voix se briser sur la fin, Agnes serra les mâchoires. Riftan tourna les talons et s’éloigna à grands pas dans le couloir, la laissant soupirer devant son entêtement.
Depuis le départ de Maximilian Calypse pour la Tour des Mages, Riftan avait consacré toute son attention à consolider son pouvoir, déployant des efforts stupéfiants pour gagner les nobles du sud à sa cause. En n’hésitant ni devant les manœuvres politiques habiles, ni devant les menaces ou les pressions économiques exercées sur ses cibles, il était également parvenu à rallier les nobles de l’ouest. La détermination effrayante avec laquelle il avait accompli tout cela avait fait grand bruit dans l’enceinte de Drachium.
Agnes se mordit la lèvre. Elle avait su qu’envoyer Maximilian à la Tour des Mages pour empêcher le procès lui vaudrait inévitablement son ressentiment. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’était que sa rancune envers elle durerait si longtemps.
La princesse jeta un dernier regard à la silhouette de Riftan qui s’éloignait, puis se détourna, lasse.