Chapitre 239
239 Récit annexe : Un jour de printemps au Château de Calypse
Cette histoire se déroule au Château de Calypse, avant la campagne militaire de Livadon.
Dans la salle de réunion des chevaliers, Gabel se décoiffa avec frustration en classant les rapports de renseignement. Quand Ursuline Ricaydo était parti pour Livadon à la tête d’une division des Chevaliers du Dragon rouge, les tâches liées à la campagne militaire avaient été réparties entre les membres restants.
Malheureusement pour Gabel, il avait accepté sans trop réfléchir de reprendre les fonctions d’Elliot Karon et payait à présent cher son ignorance. Il était surpris que Karon se chargeât seul d’autant de tâches fastidieuses sans jamais se plaindre. Non seulement le chevalier déchiffrait et classait des messages codés venus de tout le royaume, mais il gérait aussi l’inventaire des armes et consignait les performances individuelles des membres.
Gabel gémit en contemplant les codes à peine lisibles. Il avait étudié les codes militaires et les mathématiques quand il était écuyer de Sir Evan Triton, mais il n’avait jamais été un élève très assidu. Après s’être échiné sur le message du nord, Gabel marmonna un juron et jeta sa plume. À force de se pencher toute la journée sur des bouts de parchemin, il avait le dos raide. S’il avait su que les choses tourneraient ainsi, il aurait fait davantage d’efforts pour participer à la campagne militaire.
Je suis chevalier, pas érudit.
Râlant intérieurement, il se leva et ouvrit la fenêtre à la volée. Il faisait nettement plus chaud ces derniers jours, et il devait faire encore plus chaud à Livadon. Les chevaliers devaient déjà marcher sous un soleil de plomb, revêtus de leur lourde armure. En songeant au sort de ses compagnons, Gabel oublia son mécontentement, que l’inquiétude remplaça.
Ce n’était pas qu’il doutât des capacités des autres chevaliers. C’était simplement que le champ de bataille ne pardonnait rien : la moindre erreur pouvait coûter la tête d’un homme. Il ne comptait plus les fois où il avait vu ses camarades mourir dans la boue. Si les rapports disaient vrai, cette guerre n’était pas près de prendre fin. En fait, Wedon pourrait même envoyer des renforts supplémentaires.
Gabel tourna les yeux vers le lointain nord, l’air grave, juste au moment où l’on frappait à la porte.
« Entrez », lança-t-il par-dessus son épaule.
« Veuillez excuser cette intrusion. »
C’était Kyle Hager, l’un des écuyers d’Hebaron.
Gabel soupira dès qu’il aperçut l’air morose du garçon. « Sir Hebaron a encore disparu ? »
« Je ne l’ai pas trouvé depuis les exercices du matin, déplora Kyle en laissant tomber les épaules. Il devait entraîner les sentinelles aujourd’hui. Trois cents hommes l’attendent sur le terrain d’entraînement, mais il est introuvable. »
« Tu ne peux pas demander à quelqu’un d’autre de s’en charger ? »
« Sir Riftan inspecte le chantier, et les autres chevaliers de haut rang patrouillent sur les remparts. Pourriez-vous vous en occuper, Sir Gabel ? »
Gabel baissa les yeux vers le tas de parchemins en désordre sur son bureau. Il avait beau être raide à force d’être resté assis toute la journée, ce n’était pas une excuse pour se dérober à ses obligations.
Il secoua la tête. « Je crains d’avoir un rapport important à terminer pour le commandant ce soir. Va demander à Breeman. Il doit être à la tour de guet. »
« Jack Breeman ? » dit Kyle, visiblement peu convaincu à l’idée de confier un entraînement stratégique à un chevalier novice. « Mais Sir Jack n’a jamais entraîné d’hommes. Vous croyez que ça ira ? »
« Qu’il en profite pour apprendre, alors. Va transmettre mes ordres à Breeman. »
« Oui, monsieur. »
L’écuyer hocha la tête à contrecœur et s’apprêta à partir.
Pris de pitié devant ses épaules affaissées, Gabel ajouta : « Je passerai à la grande salle tout à l’heure. Si j’y trouve Sir Hebaron, je lui dirai de rejoindre immédiatement le terrain d’entraînement. »
Kyle s’arrêta, la main sur la poignée. « Je vous en prie. Il ne devrait vraiment pas se comporter ainsi, surtout quand Sir Ursuline est absent. »
Une fois l’écuyer sorti, Gabel reprit son travail de synthèse des rapports. Ils ne contenaient que de mauvaises nouvelles. Tout en faisant claquer sa langue à plusieurs reprises, il prit un nouveau morceau de parchemin et se mit à rédiger son rapport. Lorsqu’il eut terminé, il se leva.
Il quitta la salle de réunion et trouva Jack Breeman sur une estrade, en train de crier des consignes incohérentes aux sentinelles. Gabel claqua de la langue et traversa le jardin en direction de la grande salle. Celle-ci était pleine d’agitation : des serviteurs transportaient des coffres dans le château. Il passa sans prêter grande attention à tout ce remue-ménage, puis s’arrêta en apercevant Maximilian Calypse qui notait quelque chose devant l’entrée des cuisines. Il ne put s’empêcher de sourire.
La dame d’Anatol comptait une pile de tonneaux d’alcool, le visage fermé. À la voir s’arracher les cheveux, il devina que quelque chose ne collait pas. Il réprima un rire. Elle avait l’habitude de se tourmenter les cheveux ainsi, mais semblait toujours déconcertée par leur état quand elle croisait son reflet.
Il se racla la gorge et la salua d’un ton enjoué. « Lady Calypse ! Quelle belle journée, n’est-ce pas ? »
Surprise, elle rentra les épaules avant de lui adresser un sourire timide. « B-Bonjour, Sir Gabel. »
Il promena discrètement les yeux sur sa robe de soie bleue. « Quelle jolie robe, ma dame. Vous ne vous rendrez pas à l’infirmerie aujourd’hui ? »
« A-Aujourd’hui, c’est… la livraison des provisions du gu-guilde des marchands. Je dois vérifier que nous avons bien reçu notre commande, alors… » Elle agita son registre, puis une expression soucieuse lui traversa le visage. « Est-ce que… quelqu’un est blessé ? Si vous avez besoin de moi… »
« Non, ma dame. Je vous le demande par simple curiosité. Vous êtes souvent à l’infirmerie, ces derniers temps. »
Un léger sourire lui effleura les lèvres. « Il y a b-beaucoup à faire là-bas. Je ne comprends pas… comment Ruth a pu tout gérer tout seul jusqu’à présent. Les j-journées passent si vite… quand je prépare des remèdes. »
Gabel reconnut la pointe de fierté dans son expression et gloussa. Il était presque certain qu’elle se remémorait le jour où elle avait tenu tête au commandant et officiellement obtenu le titre de guérisseuse du château. La scène avait été inoubliable : le grand Riftan Calypse, réduit à l’impuissance par une délicate noble dame.
Gabel retint un rire et s’efforça de garder son sérieux. « Je crains que nous ne vous donnions trop de travail. »
Elle rougit et répondit avec embarras : « P-Pas du tout… Je suis heureuse de pouvoir vous aider. »
Il la trouvait si admirable qu’il faillit lui tapoter la tête. Il croisa les bras pour s’en empêcher. C’était étrange. Qui aurait cru qu’il éprouverait une telle sympathie pour la fille du duc de Croyso ? Il recula d’un pas, submergé par des sentiments contradictoires.
« Merci de le dire, ma dame. Eh bien, je vais… »
Il allait prendre congé lorsqu’un serviteur accourut. « Ma dame ! Nous avons compté les tonneaux dans la cave. Il en manque encore quelques-uns. »
Lady Calypse reporta aussitôt son attention sur le serviteur. Après lui avoir posé quelques questions, elle tourna les yeux vers le marchand qui attendait non loin.
« C-Comme vous voyez… il manque q-quatre tonneaux. »
« C-C’est impossible, protesta le marchand. Nous les avons comptés plusieurs fois pendant le chargement. Peut-être que quelqu’un en a pris… »
Il s’interrompit brusquement en sentant les serviteurs du château le fusiller du regard. Puis il reprit d’un ton plus respectueux :
« Les tonneaux étaient tous là quand l’intendant les a comptés tout à l’heure. Ceux qui manquent doivent se trouver quelque part dans le château. »
« L’intendant… a peut-être mal compté. J’ai fait vérifier les caves cinq fois déjà et… je ne pense pas que des tonneaux en bois puissent d-disparaître comme ça. »
Le marchand manifesta son irritation. Après avoir assisté, mal à l’aise, à leur dispute, Gabel conclut qu’il n’avait pas à s’en mêler. Il se retourna, puis se figea, frappé par une idée soudaine. Il jeta un regard soupçonneux aux tonneaux empilés.
Un moineau peut-il passer devant un moulin sans s’y arrêter ?
Gabel gémit et s’avança. « Sir Hebaron serait-il passé par la grande salle cet après-midi, par hasard ? »
Lady Calypse parut surprise, puis se tourna vers les serviteurs.
Ils échangèrent des regards, avant que l’un d’eux ne réponde prudemment : « Il est venu déjeuner, ma dame. Il a pris un repas simple dans la cuisine, puis il est monté au deuxième étage. »
« Quand la livraison est-elle arrivée ? »
« Au moment du déjeuner, à peu près… » répondit le serviteur avec hésitation, comprenant peu à peu les soupçons du chevalier.
Gabel soupira. « Où est-il maintenant ? »
« Nous l’avons vu entrer dans la plus grande chambre d’amis du deuxième étage. »
Il monta aussitôt l’escalier. Maximilian Calypse, le marchand et quelques serviteurs le suivirent. Soucieux de la réputation de l’ordre, il allait les renvoyer lorsqu’il vit à quel point le marchand tenait à constater la vérité de ses propres yeux. En jurant, il atteignit le deuxième étage et ouvrit brusquement la porte de la chambre d’amis.
Comme il l’avait soupçonné, Hebaron était en train de se saouler. Gabel serra les dents à la vue des tonneaux éparpillés sur le sol. Affalé derrière un bureau, Hebaron porta un gobelet à ses lèvres sans paraître le moins du monde troublé par leur présence.
…
« Grand Dieu, vous avez été rapides », dit Hebaron en leur faisant signe.
« Il fait encore jour, Sir Hebaron ! » cria Gabel. « Vous avez oublié que vous deviez entraîner les sentinelles aujourd’hui ? »
« Ah, oui. »
Gabel grinça des dents devant la réponse désinvolte du chevalier. « Ah, oui ?! Vous êtes le vice-commandant ! C’est impardonnable ! Surtout que nous croulons sous… »
« Par les dieux, tu as aussi repris les fonctions de rabat-joie de Ricaydo ? » ricana Hebaron. « Ne sois pas si rabat-joie. Ça ne te va pas. Allez, viens boire un coup. Ce vin est… »
« Comment peux-tu être aussi tranquille alors que… »
« Hum. »
Le raclement de gorge appuyé du marchand interrompit Gabel. Sur le seuil, l’homme prit ostensiblement le temps de compter les tonneaux éparpillés au sol, puis se tourna vers Lady Calypse, l’air impassible.
« Je crois que nous pouvons conclure sans risque que les tonneaux manquants ont tous été retrouvés, ma dame. »
« Oh… o-oui. Il semble que… tout ait été livré c-correctement. »
Revenue de sa stupeur, Lady Calypse signa précipitamment le bon de commande. Ses joues s’empourprèrent, mortifiée d’avoir accusé la mauvaise personne.
…
« J-Je vous prie de m’excuser pour ce malentendu. R-Rodrigo… veillez à… ce que tous ceux qui ont effectué la livraison soient bien rémunérés. »
« Bien, ma dame », répondit l’intendant.
Le marchand accepta le bon de commande signé et le glissa dans son manteau. Il était évident qu’il s’efforçait de contenir son mécontentement lorsqu’il déclara : « J’espère que vous ferez de nouveau appel à nos services, Lady Calypse. »
« B-Bien sûr. Je ferai appel à vous… bientôt. »
Une fois le marchand parti avec son paiement, Lady Calypse congédia les serviteurs et referma précipitamment la porte derrière elle, comme si elle voulait cacher un secret honteux. Elle lança un regard courroucé à Hebaron. Le chevalier, lui, continua de boire du vin sans se soucier le moins du monde des ennuis qu’il avait causés.
« C-Comment avez-vous pu prendre les tonneaux… a-avant même qu’on les ait comptés ?! » s’exclama Lady Calypse, stupéfaite par son audace. « Ce vin devait être servi… à des invités de marque… et vous le buvez tout seul ! »
« Vous me blessez, ma dame. » Hebaron baissa son gobelet et prit un air exagérément accablé. « Vous voulez dire que je ne suis pas digne de goûter à ce vin ? »
« C-Ce n’est pas ce que je voulais dire. J’ai commandé… ce vin après mûre réflexion… pour pouvoir le servir à nos i-invités. Sachez que chaque tonneau a coûté six deniers. »
Les yeux d’Hebaron s’agrandirent. Peu après, il retrouva son air effronté. « Six deniers, c’est certainement trop cher pour un homme comme moi. Quel toupet de goûter à quelque chose d’aussi coûteux ! »
« C-Comme je vous l’ai dit… ce n’est pas… »
« N’en dites pas plus ! » s’écria Hebaron d’un ton désolé. « J’ai eu l’audace de croire que vous laisseriez cet humble homme en boire. Quelle présomption ! Oui, moi qui ne suis qu’un moins que rien, je devrais me contenter de bière bon marché ! »
Gabel ne se laissa pas berner par sa comédie ridicule et le fixa, incrédule. Maximilian Calypse, quant à elle, semblait ne plus savoir quoi faire.
« C-Ce n’est vraiment pas ce que je voulais dire. J’ai passé… cette commande parce qu’on m’a dit que… la princesse et sa suite avaient trouvé notre vin médiocre… lors de leur visite… »
« Dire que j’ai osé boire du vin destiné à la famille royale ! Ah ! J’ai trop honte pour vous regarder en face, ma dame. Comment pourrais-je réparer cette faute impardonnable… ?! »
« J-Je comprends ! » s’empressa-t-elle de dire. « Je comprends… alors, s’il vous plaît… arrêtez. Cela me fait plaisir… que vous goûtiez aussi à ce vin, Sir Hebaron… P-Pardonnez-moi… pour ce que j’ai dit tout à l’heure… et buvez-en autant que vous voulez. »
« Vous êtes trop généreuse, ma dame. Vous êtes vraiment bonne. »
Hebaron leva vers elle des yeux comme émus aux larmes, puis lui tendit tranquillement un gobelet propre.
« Vous joindriez-vous à moi, Votre Seigneurie ? Je commençais à avoir envie de compagnie. Toi aussi, Gabel. Ne reste pas planté là. Viens t’asseoir. »
« Jack Breeman entraîne les sentinelles à votre place. Vous ne comptez pas vous rendre sur le terrain ? »
« Il est temps que le garçon apprenne à commander. Je suis sûr qu’il s’en sortira très bien », répondit Hebaron en ouvrant un nouveau tonneau sans le moindre remords.
Maximilian Calypse le regarda, consternée, mais il fit semblant de ne rien remarquer.
« Allons, asseyez-vous, ma dame. C’est le meilleur vin que j’aie jamais goûté. Vous devez absolument le goûter. »
« J-Je… ça ira. J’ai beaucoup de travail, voyez-vous… »
« Vous vous donnez trop de travail, ma dame. Il n’y a pas de honte à se reposer de temps en temps. »
Il tira la chaise à côté de lui et lui fit signe de s’asseoir. Visiblement embarrassée, Maximilian Calypse promena son regard entre le gobelet et la porte, puis recula d’un pas. À voir son air inquiet, Gabel devina qu’elle se rappelait la colère du commandant quand elle s’était enivrée au festin d’automne.
Le souvenir le fit frissonner. Hebaron Nirtha était sûrement fou d’offrir de l’alcool à la dame après cette altercation avec le commandant.
« Je vais vous tenir compagnie. Ne mettez donc pas Votre Seigneurie dans l’embarras. »
« L’embarrasser ? Je veux simplement lui faire goûter cet excellent vin. »
Gabel plissa les yeux, se demandant si l’homme était ivre. Ce n’aurait rien eu d’étonnant, puisqu’il avait déjà bu un tonneau entier à lui seul.
« N’en buvez pas trop, je vous prie », dit Gabel en secouant la tête. « Si le commandant l’apprend, il vous réduira en poussière ! »
« Le commandant est beaucoup trop rigide. Quel mal y a-t-il à être un peu pompette ? Je ne vois pas pourquoi on en fait toute une histoire. Je te jure que si je vivais comme lui, j’étoufferais. »
Hebaron grommela en remplissant un nouveau gobelet. L’odeur du vin fit saliver Gabel. Il devait être délicieux. Elle lui chatouilla les narines tandis qu’Hebaron lui tendait le gobelet. Gabel venait à peine de l’accepter à contrecœur qu’une voix glaciale retentit derrière lui.
« R-Riftan… est un homme qui prend ses devoirs au sérieux. »
Le ton glacial de Lady Calypse prit Gabel au dépourvu. Il ne l’aurait pas crue capable de s’exprimer ainsi.
« I-Il n’aime simplement pas… se saouler comme les autres chevaliers », ajouta-t-elle d’un ton raide, comme sur la défensive.
Hebaron ricana. « Ce n’est pas qu’il déteste être ivre, ma dame, c’est qu’il n’y arrive pas. Il peut boire toute la nuit sans perdre la tête. Un jour, la princesse Agnes et moi avons échafaudé un plan pour le saouler, mais il n’a même pas rougi après cinq tonneaux de bière. C’est un monstre. »
Par-dessus le bord de son gobelet, Gabel jeta un regard nerveux à Maximilian, qui s’était figée.
Feignant l’indifférence, elle demanda : « I-Il… buvait souvent avec la princesse ? »
« Bien sûr. Nous étions tous des compagnons d’armes, nous avions participé à la même longue campagne militaire. La princesse aime les rassemblements animés, alors elle ne refuse jamais de boire avec les autres. C’est incroyable de voir tout ce que peut contenir ce petit corps. C’est aussi elle qui a tenu le plus longtemps face au commandant dans un concours de boisson. »
Comprenant que le chevalier cherchait à provoquer la dame, Gabel donna discrètement un coup de pied à Hebaron sous la table.
Lady Calypse garda les lèvres serrées. Elle jeta un regard au tonneau, puis s’avança vers la table. En s’asseyant, elle releva le menton d’un air hautain.
« J-Je tiens aussi bien l’alcool. »
« Ah bon ? » demanda Hebaron, l’encourageant à relever le défi.
Gabel donna un second coup de pied au tibia d’Hebaron, mais le chevalier ne broncha pas. L’alcool avait sans doute encore renforcé sa résistance à la douleur, déjà à toute épreuve. Avec un sourire en coin, il tendit à la dame un gobelet rempli à ras bord.
« On vérifie ? »
« Sir Hebaron, ne craignez-vous pas que… »
« Allons, assez de sermons, buvez donc. C’est un délice. »
Visiblement ravi de la situation, Hebaron gloussa tout seul en remplissant un autre gobelet qu’il lui tendit. Ce fut alors que Gabel comprit que le vice-commandant était bien plus ivre qu’il ne l’avait cru.
En gémissant, Gabel se leva, prêt à tirer Hebaron hors de la pièce par le col s’il le fallait. Mais avant qu’il ait pu bouger, Lady Calypse vida son gobelet. Gabel la regarda, bouche bée.
Elle tendit le récipient vide à Hebaron. « E-Encore un, s’il vous plaît. »
« À vos ordres, ma dame. »
Riant aux éclats, Hebaron lui versa davantage de vin, qu’elle avala d’un trait. Voyant la situation lui échapper, Gabel observa avec angoisse Lady Calypse et Hebaron se servir mutuellement encore et encore. Il imaginait déjà le visage meurtrier du commandant.
Il fut un instant tenté de s’éclipser pour sauver sa peau, mais il ne savait pas si c’était prudent de laisser ces deux-là seuls.
« Ma dame, dit-il en tentant désespérément de l’arrêter. Vous avez déjà assez bu. Ne vous forcez pas davantage… »
« J-Je ne me force pas ! » s’écria-t-elle en le fusillant du regard. « Je suis parfaitement sobre. Je peux très bien boire autant. »
Surpris, Gabel recula. Sous son apparence timide, Maximilian Calypse cachait un esprit de compétition. Elle porta de nouveau le gobelet à ses lèvres et avala encore du vin.
« Ma parole, vous tenez vraiment bien l’alcool. Je suis impressionné, ma dame. »
Elle sembla ravie de recevoir les compliments d’Hebaron. Elle était si ivre qu’elle ne réalisa sans doute pas que de tels propos n’étaient pas un compliment pour une dame. Son visage était rouge comme ses cheveux. Si le commandant était là, Gabel partagerait le sort funeste d’Hebaron Nirtha. Il se lécha nerveusement les lèvres en se rappelant à quel point leur commandant protégeait aveuglément cette petite femme.
Ignorant l’inquiétude de l’autre chevalier, Hebaron continua de bavarder. « Je ne vous aurais jamais crue si audacieuse, ma dame. Je dois avouer qu’à notre première rencontre, je vous ai prise pour une noble dame terne et réservée. »
Offensée par sa remarque, Lady Calypse se rembrunit et répondit sèchement : « J-Je crains… que ma première impression de vous n’ait pas été très bonne non plus, S-Sir Hebaron. Vous étiez incroyablement grand… et intimidant… et vous parliez si fort… »
Hebaron porta une main à sa poitrine et gémit comme s’il venait de recevoir un coup mortel. Les lèvres de Lady Calypse se retroussèrent, satisfaite de sa répartie.
Après l’avoir observée avec amusement, Hebaron demanda prudemment : « Quelle a été votre première impression du commandant ? »
Comme elle penchait la tête, perplexe, Hebaron précisa : « Je veux dire Sir Riftan. Le commandant est presque aussi grand et intimidant que moi, non ? »
Elle fronça les sourcils, absorbée par ses réflexions, puis avoua : « J-J’avais… peur de Riftan, moi aussi. »
« Vous oubliez que le commandant est bien plus beau que vous, Sir Hebaron, intervint Gabel. Je doute que sa première impression ait été aussi terrifiante pour la dame. »
Hors de question de laisser cette mascarade créer une brouille entre les époux.
« P-Pour être honnête… » dit Lady Calypse en secouant la tête, son gobelet serré entre les deux mains. « J-J’avais plus peur de Riftan… que de vous, Sir Hebaron. Il était toujours impassible… il avait les yeux froids… et il parlait… avec tant de dureté… »
« Le commandant est effectivement intimidant, approuva Hebaron avec enthousiasme. Je suppose que les nobles dames préfèrent les hommes raffinés et avenants, comme Ursuline Ricaydo, à ceux qui ressemblent au commandant. »
« C-Ce n’est pas vrai », répliqua sèchement Lady Calypse en fusillant le chevalier du regard, outrée qu’il ose suggérer que quiconque puisse rivaliser avec Riftan. « R-Riftan est… incroyablement beau ! »
« Pourtant, je croyais que vous ne l’aimiez pas, au début. »
« C-C’est parce que… je pensais qu’il ne m’aimait pas… » marmonna-t-elle, peinant à articuler. Elle avala le reste de son vin, puis ajouta : « J’étais seulement nerveuse… mais je l’ai toujours trouvé beau depuis la première fois que je l’ai vu. Même les serviteurs… parlaient toujours de lui. Je le regardais en cachette, de loin… »
Le visage de Lady Calypse s’empourpra jusqu’au cou après cet aveu involontaire. Même ceux qui l’écoutaient en furent gênés pour elle. Elle porta son gobelet à ses lèvres pour cacher son embarras, mais, constatant qu’il était vide, le baissa lentement. Hebaron le tira vers lui pour le remplir.
« Oh… m-merci. »
Elle en but une nouvelle gorgée. Hebaron l’observa en silence, l’air pensif.
« Alors, le commandant vous plaisait ? »
Égarée par l’alcool, Lady Calypse cligna des yeux, puis secoua lentement la tête. « J-Je ne sais pas. Je le trouvais beau… mais j’avais peur… et j’étais nerveuse près de lui… alors, quand… j’ai appris que je devais l’épouser… je n’ai voulu que m’enfuir. Il avait l’air violent. »
« Il est vrai que le commandant est impitoyable avec ses ennemis, mais pas avec les faibles, dit Gabel.
Son gobelet à la main, Maximilian Calypse hocha vigoureusement la tête, renversant du vin sur sa robe de soie. Elle ne sembla pas le remarquer.
« J-Je le sais. Je sais maintenant… que je me suis trompée sur lui. Riftan est… gentil… et attentionné… Même si je le trouve encore effrayant… quand il se met en colère… Mais je sais que sa colère… vient de ce qu’il s’inquiète pour moi… alors parfois, même ça me fait plaisir. »
Elle soupira et porta son gobelet à ses lèvres. L’alcool devait l’avoir détendue, car sa langue se délia bientôt.
« Je ne le trouve plus… aussi intimidant. Il est plutôt… attendrissant, à bien des égards. »
Une giclée de vin jaillit de la bouche de Gabel. Hebaron, soudain trempé, hurla des jurons, mais Gabel sembla ne pas entendre ses insultes.
« Vous trouvez le commandant… attendrissant ? » s’exclama-t-il, bouche bée, en regardant Lady Calypse.
Il n’en revenait pas qu’elle décrive ainsi le chevalier qui mesurait plus de six kevettes et un hech, soit environ cent quatre-vingt-douze centimètres.
« I-Il est très attendrissant quand il dort, insista-t-elle. C’est adorable quand ses cheveux rebiquent derrière… et que son regard s’adoucit… ça lui donne l’air beaucoup plus jeune, moins effrayant… »
Après avoir développé son idée, Lady Calypse rougit et se mit à entortiller ses cheveux.
« E-Et puis… je ne l’ai remarqué que récemment… mais je trouve adorable… la façon dont ses cheveux sont légèrement séparés sur la droite. »
La mâchoire de Gabel faillit toucher le sol. Il se demanda sérieusement si l’alcool ne lui avait pas brouillé l’esprit. Hebaron aussi semblait stupéfait.
« Vous trouvez adorable qu’il ait la raie à droite ? »
« M-Mais oui ! Elle aurait pu être à gauche ou au milieu, mais… elle n’y est pas ! Elle est à droite ! »
Déconcerté de se retrouver à discuter des moindres détails de la coiffure de son commandant, Gabel en resta muet. Maximilian Calypse, elle, n’avait pas fini.
« Je trouve aussi adorable… la façon dont il passe la main dans ses cheveux quand il est inquiet… Et puis ses mains sont si grandes et si chaudes. Je me sens en sécurité… quand je les tiens… Sa voix grave est… agréable aussi. »
Les oreilles en feu, Gabel chercha désespérément la porte du regard. Pourquoi devait-il écouter une confession aussi gênante ? Il mourait d’envie de s’éclipser, mais Lady Calypse ne semblait pas vouloir mettre fin à son supplice.
« I-Il est aussi… incroyablement beau quand il sourit. Non pas qu’il ne le soit pas autant quand il fronce les sourcils… mais comme c’est un peu intimidant… je le trouve le plus séduisant quand il sourit, comme ça. »
« … »
« Et… son torse large… est si agréable quand je me blottis contre lui… »
Sur ces mots, Maximilian Calypse se tut. Gabel bouillait de honte depuis le début de sa confession, mais se leva d’un bond, alarmé, en voyant son visage pâlir. Elle vacilla comme prise d’un vertige, puis bascula vers la table.
« M-Ma dame ! »
Il lui saisit rapidement les épaules, le cœur battant à tout rompre. L’excès d’alcool l’avait-il rendue malade ? Cet imbécile allait lui coûter la vie.
Gabel lança un regard furieux à Hebaron, qui semblait aussi pâle que lui, puis aida Lady Calypse à se relever. Alors qu’il la soutenait, il entendit un léger ronflement et baissa les yeux. Sa respiration et son pouls semblaient normaux, même si son visage restait blême.
« Je crois qu’elle s’est endormie », dit-il en la réinstallant dans ses bras, puis poussa un soupir épuisé. « Si le commandant nous voit comme ça, il nous tuera. »
Insensible à son avertissement glacial, Hebaron gloussa. « Alors, débarrassons-nous des preuves avant son retour. Vite, emmène Votre Seigneurie… »
« Et qu’est-ce que tu comptes faire de ma femme, si pressé ? »
La température de la pièce chuta d’un coup. Les deux chevaliers trouvèrent malgré tout le courage de se retourner. Riftan Calypse se tenait sur le seuil, aussi sombre qu’un lion échappé des profondeurs de l’enfer.
Gabel déglutit. Les yeux noirs du commandant parcoururent les tonneaux éparpillés au sol et la table en désordre avant de s’arrêter sur son épouse inconsciente, dans les bras d’un autre homme. Un grincement de dents glaçant parvint aux deux chevaliers.
« Expliquez-vous. »
« Nous avons reçu du bon vin aujourd’hui, alors nous avons pensé en goûter un peu », répondit Hebaron avant de ponctuer son excuse d’un rire sonore.
Le regard du commandant s’assombrit encore. Un frisson parcourut l’échine de Gabel tandis que Riftan s’avançait lentement et arrachait Lady Calypse à ses bras. Pris de panique face à l’hostilité qui émanait de lui, Gabel s’empressa de s’expliquer.
« V-Votre Seigneurie s’est endormie après avoir bu. J’essayais de la raccompagner dans ses appartements ! »
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ma femme s’est saoulée jusqu’à perdre connaissance avec vous, bande d’abrutis. »
Peu désireux de couvrir Hebaron, Gabel désigna le vice-commandant d’un doigt accusateur.
Riftan réajusta sa prise sur Lady Calypse, affaissée contre lui, et fusilla Hebaron du regard. « Tu en as assez de vivre, Nirtha ? »
« Vous ne trouvez pas que vous exagérez pour quelques verres partagés entre amis, histoire de renforcer nos liens… ? »
La voix moqueuse d’Hebaron s’éteignit lorsqu’il vit l’expression de Riftan s’assombrir encore davantage.
Au moins, il sait quand s’arrêter.
Un silence insupportable tomba sur la chambre d’amis tandis que Riftan foudroyait les chevaliers du regard. Les dents serrées, il siffla : « Vous m’attendrez tous les deux sur le terrain d’entraînement. Nous allons renforcer ces liens dont tu parles. »
« C-Commandant, je voulais seulement… »
Les protestations de Gabel tombèrent dans l’oreille d’un sourd. Riftan pivota et sortit d’un pas fluide, prenant soin de ne pas déranger son épouse endormie. La scène fit frissonner Gabel.
Je suis un homme mort. 𝑓𝐫𝑒e𝒘𝚎𝘣𝚗𝘰𝘷𝐞𝑙.co𝑚
Après avoir regardé le commandant disparaître, les yeux dans le vague, Gabel reporta sur Hebaron un regard plein de ressentiment. Le grand chevalier était manifestement encore ivre. 𝒇𝒓eewe𝒃𝑛𝒐𝘃𝒆𝚕.co𝘮
Insensible à la gravité de la situation, Hebaron dit avec un sourire en coin : « Eh bien, voilà qui est inattendu. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas battu sérieusement avec le commandant. »
Tandis qu’Hebaron ramassait son épée, Gabel se jura de ne plus jamais se laisser entraîner dans les mauvais coups de ce vaurien.
« Eh bien ! » lança Hebaron, visiblement décidé à provoquer encore davantage son subordonné. « Allons affronter le charmant Sir Riftan, dont la raie est légèrement sur la droite ! »