Chapitre 236
236 Chapitre annexe « Êtes-vous sûr de ne pas préférer les y conduire vous-même ? »
Riftan serra les rênes et se tourna vers Gabel, le regard sombre. « J’ai quelque chose à faire. »
Le chevalier prit un air grave. Il ouvrit la bouche, comme pour protester, mais força un sourire gêné en sentant le regard de Novan posé sur eux.
« Soyez tranquille, je lui expliquerai la situation et les escorterai sans encombre jusqu’au domaine du vicomte. Je suis certain que lord Triton prendra soin d’eux. »
« Alors… je les remets entre vos mains. »
Gabel hocha la tête, puis s’avança vers Novan et sa famille. Riftan contempla une dernière fois le visage fatigué de son beau-père, puis prit le chemin de la caserne. Les chevaliers le mirent au courant de tout ce qui s’était passé durant son absence. Il écrivit ensuite une lettre à lord Triton, puis rassembla ses hommes pour leur raconter les événements du Château de Croyso.
Les chevaliers accueillirent la nouvelle avec calme, comme s’ils s’y étaient attendus depuis qu’ils avaient appris l’emprisonnement de Novan.
« Que comptes-tu faire maintenant ? »
« Le plus sûr serait que je renonce à mon poste de commandant, dit Riftan d’une voix grave en promenant son regard sur la trentaine de chevaliers. Mais vu la situation actuelle, je doute que le roi Reuben accepte de vous conférer un domaine ou un titre. »
Les Chevaliers du Dragon rouge étaient classés selon leurs aptitudes, et chacun avait voix au chapitre dans les affaires de l’ordre. Riftan leur laissa le temps de réfléchir à la question avant de poursuivre.
« J’userai de toute l’influence qui me reste pour m’assurer que vous soyez tous accueillis dans d’autres ordres. Ce sera toujours préférable à la dissolution des Chevaliers du Dragon rouge. »
Hebaron, qui s’appuyait contre l’un des poteaux de la tente, se redressa et marmonna d’un ton cynique : « Et qui voudrait accueillir un chevalier qui a déserté parce qu’il avait peur d’un dragon ? Même si nous étions acceptés parmi les chevaliers royaux, nous serions traités de lâches jusqu’à la fin de nos jours. »
« Tu exagères, rétorqua Riftan, la bouche pincée. Même si cela arrivait, ils n’auraient rien à redire face à vos talents. Il n’y a aucune raison que vous soyez entraînés dans cette bataille. »
« Si le roi Reuben n’avait pas exempté les régions du Sud de la campagne militaire pour tenir le duc en échec, notre ordre aurait lui aussi été appelé au combat, fit remarquer Sir Remus Baldo. En tant que chevaliers, notre destin est de risquer notre vie sur ordre de nos suzerains. Si nous avions eu peur de mourir, nous n’aurions jamais choisi cette voie. » f𝓇𝘦ℯ𝙬𝑒𝐛n𝐨νe𝙡.c𝑜𝗺
« Risquer sa vie au service du roi, ce n’est pas la même chose que la risquer pour que le duc de Croyso sauve sa peau. »
« Nous ne nous battrions pas pour le duc ! » s’exclama Ursuline Ricaydo avec fougue, les bras croisés sur la poitrine. « Nous nous battrions pour l’honneur de notre ordre. Obéir aux ordres du roi ou partir au combat à tes côtés, pour nous, c’est du pareil au même. »
Riftan en fut surpris. Ursuline était un fervent loyaliste qui tenait la famille royale en très haute estime. Cette conviction rendait ses paroles d’autant plus fortes.
Un silence gêné s’installa, que seul interrompit Hebaron en se raclant la gorge.
Le chevalier imposant tapota l’épaule d’Ursuline et tenta de détendre l’atmosphère. « C’est bien rare que le jeune maître et moi soyons d’accord sur quelque chose. Même si ça m’agace de prendre la place de ce serpent, maintenant que les choses ont tourné ainsi, autant en profiter pour me faire connaître sur tout le continent comme un tueur de dragons. »
« Les types comme toi sont toujours les premiers à tomber, répliqua Ursuline. »
« Pardon ? »
Riftan leva la main pour mettre fin à leur querelle. « Ça suffit. Ne laissez pas l’honneur dicter votre décision. »
« Bon sang, pour qui nous prends-tu… »
« Je vous laisse le temps d’y réfléchir », dit Riftan en les dévisageant gravement, l’un après l’autre. « Vous avez sûrement tous entendu parler du groupe de Chevaliers du Temple envoyé par Osiriya. Nous ignorons ce qui nous attend. Si vous me suivez, vous pénétrerez dans une zone sans maître, infestée de monstres, pour affronter un dragon qui a autrefois terrorisé tout le continent. Vous devez être absolument certains d’être prêts à risquer votre vie. »
Les chevaliers rougirent d’indignation, prenant la mise en garde de leur commandant pour une insulte à leur courage. Riftan se leva d’un bond, ne leur laissant pas le temps de protester.
« Vous avez trois jours pour y réfléchir. »
Sur ces mots, il quitta la caserne.
Le lendemain, Gabel vint trouver Riftan sous sa tente. Il était prêt à partir pour le domaine de lord Triton avec les écuyers. Riftan lui tendit la lettre ainsi qu’une bourse remplie de pièces d’or.
« Remets ceci au vicomte. »
Gabel glissa la bourse sous ses vêtements. « Entendu. »
Sans un mot, Riftan retourna à son bureau et reprit la rédaction du rapport qu’il enverrait au roi.
Après l’avoir observé en silence, Gabel demanda avec précaution : « Que comptes-tu faire de la fille du duc ? »
Riftan se raidit. Il lança au chevalier un regard interrogateur, et Gabel reprit calmement : « C’est… tout de même ta femme. Puisque tu pars à la guerre, il serait normal qu’elle administre Anatol pendant ton absence. »
« Je compte confier le domaine au mage. »
Dans un coin, Ruth étudiait tranquillement un ouvrage de magie. Il renifla avec mépris en entendant les projets de Riftan. « Mais ledit mage compte participer à la campagne militaire. »
Ruth ne broncha pas sous le regard furieux de Riftan.
« Tu croyais pouvoir me laisser derrière ? poursuivit-il. Quelle absurdité. Pourquoi serais-je seigneur par intérim alors qu’il y a une dame Calypse ? »
Dame Calypse. Ces mots résonnèrent en lui et le firent légèrement frissonner. Il sentit ses oreilles s’empourprer tandis que lui revenait en mémoire l’image de Maxi, nue dans son lit. Désespérant de cacher son trouble, Riftan s’humecta les lèvres et fit mine d’examiner le rapport.
Voyant qu’il hésitait, Gabel déclara avec raideur : « Je comprends que tu te méfies d’elle. C’est la fille du duc. Malgré tout, ce serait la risée si elle restait au Château de Croyso. Permets-moi de faire un détour par le duché au retour et de l’escorter jusqu’à Anatol. »
Riftan fronça les sourcils devant l’insistance du chevalier. Les remparts et les rénovations du château devaient être achevés à présent. Pourtant, il savait qu’aucun endroit d’Anatol ne pouvait rivaliser avec le luxe du Château de Croyso.
Il se mordit la lèvre, inquiet pour sa sécurité. Avait-il toujours été un lâche pareil ? Leur mariage avait beau avoir été précipité, elle était tout de même son épouse, reconnue par l’Église elle-même. S’il mourait au combat, elle hériterait de sa fortune et de son domaine.
Et si, par hasard, elle attendait un enfant…
Cette pensée poussa Riftan à se frotter les yeux avec les paumes. L’excitation et la peur lui parcoururent les veines. Si elle donnait naissance à un fils, celui-ci deviendrait le prochain seigneur d’Anatol. Comme Riftan lui-même, le garçon ne connaîtrait jamais son père. Riftan ravala le chagrin qui lui nouait la gorge.
Il ne voulait surtout pas partir à la guerre dans ces conditions. Il attendit que le tumulte de ses émotions s’apaise avant de répondre.
« Très bien. Tu peux l’emmener à Anatol. »
Il prit une nouvelle feuille de parchemin pour écrire un mot à son intendant, Rodrigo, le priant de veiller à ce que Maximilian ne manque de rien. Gabel prit la lettre et quitta la tente pour se mettre en route vers le domaine du vicomte.
Riftan reporta son attention sur la pile de rapports posée sur son bureau. À son départ, l’armée royale ou l’un des vassaux du duc prendrait sans doute sa place pour protéger la frontière. Il devait laisser un compte rendu détaillé des affaires d’Anatol. C’était une tâche importante qui exigeait de garder l’esprit clair, mais Riftan avait du mal à apaiser son inquiétude.
« Pourquoi ne vas-tu pas leur dire au revoir ? »
Voyant que Riftan avait cessé d’écrire depuis un moment, Ruth ne put s’empêcher de s’en mêler.
« C’est peut-être la dernière fois que tu le vois. Tu devrais au moins aller lui faire tes adieux, pour ne pas le regretter plus tard. » 𝙛𝑟𝑒e𝘸𝑒𝗯𝘯𝗼𝘃el.𝒄𝒐m
Riftan tenta de faire abstraction du mage, mais ses paroles lui pesèrent sur le cœur. Il se leva d’un bond en jurant entre ses dents. Dehors, il aperçut Gabel en train de monter à cheval tout en donnant des ordres à ses subordonnés. Son beau-père et sa famille se tenaient non loin, prêts à grimper dans la voiture.
La fillette arrivait à peine aux genoux de son père. Riftan s’arrêta pour regarder son beau-père la faire monter dans la voiture, puis s’avança vers eux. L’homme rentra les épaules à son approche. Il avait l’air épuisé. Toutes ses blessures avaient beau avoir guéri, son visage gardait les traces de ses souffrances.
« Je suis désolé de vous avoir attiré ces ennuis. »
L’accent rocailleux de son beau-père écorcha les oreilles de Riftan. Novan leva les yeux vers son beau-fils avec gêne, comme s’il s’agissait d’un étranger, puis s’inclina profondément. Il déposa dans le compartiment un petit sac contenant ses maigres effets personnels.
« Mais ne te soucie plus de mes affaires, désormais. Un commandant d’ordre chevaleresque ne devrait pas se préoccuper de gens comme les paysans. »
…
Riftan contempla sans mot dire le vieil homme maigre et voûté, aux cheveux blancs. Il hocha lentement la tête. Novan, les yeux fixés au sol, ne vit pas son geste. Riftan se rappela ses paroles sur les larves qui restaient à terre. Cet homme avait passé toute sa vie sans jamais lever les yeux.
Le regard de Riftan s’emplit de tristesse, mais sa voix resta sans émotion. « Ce sera la dernière fois. Vous ne me reverrez plus jamais. »
Un soupçon de soulagement passa sur le visage ridé de son beau-père. Novan hocha la tête et monta dans la voiture. Riftan s’assura lui-même que la porte était bien fermée, puis fit signe à Gabel. Le chevalier donna ses ordres à ses hommes, et les roues se mirent lentement en mouvement.
Tandis que l’escorte s’éloignait, Riftan la regarda disparaître dans un nuage de poussière. Un vent vif lui balaya la nuque. Debout sous la pâle lumière du soleil, il fronça les sourcils, sentant le froid lui assécher les yeux.
Il était désormais vraiment seul.
***
Les Chevaliers du Dragon rouge combattaient avec une précision meurtrière, abattant les monstres géants qui dévalaient la paroi rocheuse. Les rugissements féroces des ogres résonnaient dans toute la vallée.
Tout en faisant tournoyer son épée, Riftan compta rapidement les créatures. Il était rare que des ogres se déplacent en groupe, et pourtant, ils étaient trente à dégringoler de la montagne. Riftan se demanda si le dragon les contrôlait. Une clameur à l’arrière interrompit ses réflexions.
« Préparez les arbalètes ! »
Pendant que les chevaliers retenaient les monstres, des soldats aguerris sortirent les pièces des arbalètes des chariots de ravitaillement et s’empressèrent de les assembler. Dès que les puissantes armes furent prêtes, Riftan ordonna aux combattants de première ligne de battre en retraite.
Les chevaliers se dispersèrent d’un seul mouvement. L’instant d’après, d’immenses javelots de dix kévettes de long — environ trois mètres — furent lancés sur les monstres. Les longues tiges de fer transpercèrent la tête et la poitrine des créatures en quelques secondes.
…