Chapitre 233
233 Chapitre secondaire. Le duc de Croyso organisa la cérémonie de mariage dès le lendemain, très probablement pour éviter que Riftan ait le temps de changer d’avis.
Riftan arpentait la pièce comme une bête en cage. La culpabilité le rongeait d’avoir fait peser un si lourd fardeau sur ses hommes en échange de la vie de son beau-père. Il ne se serait pas senti aussi mal si les chevaliers l’avaient accablé de reproches pour sa décision égoïste. Pourtant, malgré leur colère brûlante contre les actes du duc, aucun des Chevaliers du Dragon rouge n’avait émis la moindre protestation.
Il s’affala sur une chaise et se prit la tête entre les mains. En tant que commandant, il aurait dû faire abstraction du sort de son beau-père, mais il s’en sentait incapable. Il ne pouvait pas se résoudre à l’abandonner une seconde fois.
Il ferma les yeux. Le souvenir de son beau-père, qui pleurait en silence dans l’obscurité le jour des funérailles de sa mère, restait gravé dans son esprit. Cet homme avait sacrifié douze années pour eux. Riftan ne pouvait pas le laisser perdre la vie pour un fils qui n’était pas le sien, alors qu’il avait enfin réussi à fonder sa propre famille.
« La cérémonie aura lieu cet après-midi. »
À midi, l’intendant arriva, suivi d’une foule de domestiques, pour lui apporter sa tenue de cérémonie. Riftan baissa les yeux sur les étoffes de velours et de soie, le visage fermé, et les domestiques s’empressèrent de battre en retraite. L’intendant fut le seul à ne pas broncher.
« Le grand prêtre présidera la cérémonie, et les nobles de l’Est y assisteront en qualité de témoins. Nous devons nous hâter, sans quoi nous serons en retard. »
Le regard hautain de l’intendant semblait l’avertir qu’il serait tout à fait inadmissible de faire attendre le clergé et les nobles pour quelqu’un comme lui. Riftan lui arracha le vêtement des mains. Il avait beau avoir envie de réduire quelqu’un en pièces, ce quelqu’un n’était certainement pas ce vieillard chétif.
« Va-t’en. Je peux m’habiller seul », lâcha froidement Riftan.
L’intendant lui lança un regard sceptique, puis quitta la pièce avec les domestiques. Riftan se déshabilla, enfila cette tenue écœurante et se regarda dans le miroir. Se voir ainsi grimé en noble lui souleva le cœur. Réprimant l’envie de déchirer ses vêtements, il détourna le regard.
On frappa de nouveau à la porte. Il attacha son épée à sa taille et s’avança dans le couloir, où les chevaliers du duc l’attendaient, tous en armure complète.
« Nous devons vous escorter jusqu’à la chapelle. »
Riftan serra les dents tandis que les chevaliers le guidaient vers la chapelle du château. La scène ressemblait davantage à des geôliers conduisant un prisonnier au cachot. Dans sa tête, une volée de malédictions s’abattait en silence sur tout ce que le duc touchait — ses vassaux, ses domestiques et tous ses alliés.
Lorsqu’il entra dans la chapelle et aperçut Maximilian Croyso près de l’autel, toutes ces pensées s’évanouirent comme neige au soleil. Il ne voyait que son dos, mais cela suffit à le figer sur le seuil. Elle portait une robe ivoire, aussi pâle que son teint. Son regard glissa le long de sa nuque blanche, de son dos gracile et de sa taille menue.
La traîne argentée de sa robe de mariée ondulait sur le sol de marbre comme un nuage, et des perles scintillaient dans ses cheveux couleur de rose, élégamment relevés. La vision de cette beauté à couper le souffle lui serra le cœur.
Il laissa échapper un gémissement de douleur. Il n’aurait jamais cru pouvoir ressentir cela dans une situation aussi humiliante. Le tumulte, le désir et la culpabilité se bousculaient dans son esprit.
« Avancez », le pressèrent les chevaliers tandis qu’il restait cloué au sol.
Il remonta lentement le tapis cramoisi. Les nobles assis sur les bancs alentour le dévisageaient avec pitié et mépris. Sans prêter attention à leurs regards, Riftan prit place à côté de Maximilian. Elle leva vers lui ses yeux gris voilés, avec méfiance.
Sa fragilité le précipita dans un gouffre sans fond. Même une offrande sacrificielle au Roi Démon n’aurait pas paru aussi pitoyable.
Des vagues tumultueuses de colère et de tristesse déferlèrent en lui. Aurait-elle eu l’air aussi terrifiée si un autre homme s’était tenu à ses côtés ? Cette pensée lui inspira un pincement de ressentiment. Il voulait lui faire remarquer que lui non plus ne souhaitait pas cette situation. Pourtant, il savait que c’était un mensonge.
Debout derrière le pupitre, le grand prêtre annonça d’une voix solennelle : « Nous allons maintenant commencer la cérémonie. »
Sans un regard pour Maximilian, Riftan s’approcha de l’autel. Une fois côte à côte, le grand prêtre se mit à lire les Saintes Écritures à voix basse.
Riftan garda les yeux fixés sur l’ange sculpté dans l’autel. À côté de lui, Maximilian pesait sur ses sens comme un brasier prêt à le réduire en cendres. Son doux parfum lui emplissait les poumons à chaque inspiration, et chaque fois que sa manche ample effleurait sa main, il frôlait la folie.
« Riftan Calypse, prenez-vous cette femme, Maximilian Croyso, pour épouse légitime et jurez-vous devant Dieu de la protéger et de la chérir jusqu’à la fin de vos jours ? »
Riftan leva les yeux. Tous semblaient retenir leur souffle, dans l’attente de sa réponse. ƒ𝔯𝗲𝗲𝙬𝒆𝚋𝐧oѵℯl.𝒄𝑜m
« Oui », répondit-il d’une voix étranglée.
« Maximilian Croyso, prenez-vous cet homme, Riftan Calypse, pour époux légitime et jurez-vous devant Dieu de lui obéir jusqu’à la fin de vos jours ? »
Riftan sentit le corps de Maximilian se tendre comme une corde sur le point de rompre.
« J-je… oui », répondit-elle d’une voix ténue.
Riftan détourna la tête et se força à ne pas la regarder. Enfin, le grand prêtre les déclara mari et femme, et les témoins se levèrent pour applaudir. Tout lui semblait irréel. Tandis qu’il regardait les invités se diriger vers la salle du banquet, Riftan s’essuya les paumes moites sur son pantalon. Il ne savait plus quoi dire.
« Pourquoi traînez-vous ? La réception de mariage vous attend. »
Le duc de Croyso avait remarqué que Riftan restait planté là comme une statue de pierre. Il s’approcha d’un pas nonchalant, un sourire répugnant aux lèvres. Riftan le regarda avec une hostilité manifeste.
Le duc ne se laissa pas démonter et soutint calmement son regard. « Vous savez certainement que cette union n’est pas encore officielle. J’espère que vous tiendrez parole jusqu’au bout. »
Riftan gronda des dents, sans se soucier de les briser. Il savait parfaitement que le mariage ne serait pas valide avant sa consommation, après la réception. À contrecœur, il suivit le duc jusqu’à la salle du banquet. Il sentait Maximilian le suivre discrètement, mais ne parvenait pas à trouver le courage de la regarder. Il ne voulait pas la voir si malheureuse.
Au banquet, Riftan vida docilement le vin que le duc lui servit. À mesure que le jour cédait la place à la nuit, les Chevaliers du Dragon rouge entrèrent dans la salle. Voyant Ursuline lui faire signe, Riftan prit congé des nobles attablés. Ursuline chercha un endroit tranquille où parler, et ils gagnèrent un coin désert.
Lorsqu’ils furent assez loin des oreilles indiscrètes, Ursuline annonça avec prudence : « Les hommes que tu as envoyés au village ont retrouvé la femme de ton beau-père. »
Le visage de Riftan se durcit. « Est-elle saine et sauve ? »
« Elle était terrifiée, mais ne semblait pas avoir été blessée. La petite fille va bien aussi. »
Riftan poussa un soupir de soulagement. Il n’aurait jamais pu se pardonner s’il leur était arrivé quelque chose.
« Où sont-elles maintenant ? »
« Les chevaliers les protègent. » Après une pause, Ursuline ajouta : « Vas-tu vraiment consommer ce mariage ? »
La mention de ce sujet délicat raidit les épaules de Riftan. Comme il ne répondait pas, Ursuline reprit :
« Il y a peut-être une autre solution. Si nous demandons à Sa Majesté de— »
« Mon beau-père sera pendu avant qu’un messager n’arrive à Drachium », l’interrompit Riftan en le regardant d’un air sombre. « Ne t’inquiète pas. Je ne vous laisserai pas, toi et les autres, vous retrouver mêlés à cette affaire. Une fois le mariage consommé, je renoncerai à mon poste. »
Ursuline le dévisagea, abasourdi. « C’est absurde ! Tu comptes partir seul dans les monts Lexos ? »
« Je peux demander des soldats au duc. »
« Nous savons tous les deux que cet homme ne t’enverra que quelques centaines de ses soldats les plus incompétents ! s’exclama Ursuline. Et même s’il te fournissait une véritable armée, les hommes du duc ne t’obéiraient pas. Tu serais forcément livré à toi-même. »
« Alors, ce sera mon problème ! »
« Tes problèmes sont les nôtres ! rétorqua Ursuline. Si tu renonces à ton poste de commandant, les autres redeviendront des mercenaires ou seront intégrés aux chevaliers royaux. Dans les deux cas, ce sera la fin de notre ordre. Tu veux vraiment nous imposer ce sort ? »
Riftan resserra sa prise sur son gobelet. Il savait ce que sa décision signifiait pour les Chevaliers du Dragon rouge, mais il jugeait préférable de les épargner plutôt que de les forcer à prendre part à une campagne militaire qui leur coûterait la vie.
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Ursuline déclara : « Nous sommes des chevaliers. Nous avons renoncé à tout espoir de mourir paisiblement dans notre lit dès l’instant où nous avons endossé ce rôle. Si tu décides de participer à la Campagne du Dragon, alors nous avons le devoir de t’accompagner. »
« Peut-être, pour toi, mais tu ne peux pas parler au nom des autres », répliqua Riftan en abattant son gobelet sur la table. « Si mon départ pose problème, j’enverrai un message à lord Triton. Je demanderai l’avis de chacun et veillerai à ce que ceux qui le souhaitent puissent rejoindre les chevaliers royaux. La Campagne du Dragon sera périlleuse. Je ne vous ferai pas risquer vos vies à cause de moi. »
Ursuline ouvrit la bouche pour répliquer, mais la voix du duc de Croyso retentit derrière eux.
« Qu’est-ce qui peut bien susciter tant de colère en un jour si joyeux ? »
Le visage d’Ursuline s’empourpra de colère. Riftan intervint rapidement, avant que le tempérament fougueux de son compagnon ne le pousse à débiter toutes sortes d’injures. 𝗳𝙧𝐞𝚎w𝗲𝚋nom
…
« Nous parlions en privé de questions concernant notre ordre. »
Son ton froid signifiait clairement au duc que cela ne le regardait pas.
Le duc esquissa un sourire narquois. « Quelle déception d’entendre cela de mon gendre. »
Au lieu de répondre, Riftan lança au duc un regard méprisant.
Le duc fronça les sourcils, manifestement contrarié, mais finit par hausser les épaules. « Peu importe. Viens, il est temps de rejoindre ta mariée dans la chambre nuptiale. Combien de temps comptes-tu la faire attendre ? »
Le duc de Croyso désigna l’escalier bordé de chandelles. Le dos de Riftan se couvrit de sueur froide. Saisi d’une nervosité qu’il n’avait jamais connue, il déglutit malgré sa gorge sèche.