Chapitre 231
231 Chapitre bonus « Je n’arrive pas à croire qu’il ait essayé de refiler ses responsabilités à quelqu’un d’autre. Quelle audace insensée ! »
Ursuline s’emporta en se réchauffant près du brasero, la voix chargée de mépris.
« Pense-t-il que la main de sa fille est un honneur si grand qu’elle justifie une proposition aussi éhontée ? Quel arrogance !
— Le duc n’a pas de fils, dit Gabel, qui sirotait du vin non loin de là. Il compte sans doute confier ses responsabilités à un gendre. Mais pourquoi faire cette offre à Sir Riftan, entre tous, plutôt qu’à l’un de ses vassaux ?
Ruth leva les yeux du feu qu’il contemplait pensivement. « Il ne voulait probablement se mettre personne à dos dans son propre camp. Avec un territoire aussi vaste, la loyauté absolue de ses chevaliers vassaux est indispensable. Il ne pouvait pas risquer de s’en faire des ennemis. Nombre de nobles de l’ouest de Dristan attendent toujours l’occasion de s’emparer des terres du duc. Une armée divisée aurait de lourdes conséquences pour lui. »
« Et… il a cru pouvoir régler le problème en entraînant les Chevaliers du Dragon rouge dans cette affaire ? » gronda Hebaron, tel un ours furieux. « Il nous prend pour des imbéciles ?
Elliot se tourna vers Riftan, qui avait gardé un silence sombre tout au long de la discussion. « À ton avis, que va faire le duc ? Penses-tu qu’il fera cette offre à un autre seigneur féodal ?
« Il peut parcourir tout le royaume s’il le souhaite, mais quel idiot risquerait sa vie pour lui de son plein gré ?! » rugit Hebaron.
Les lèvres de Riftan se pincèrent. Cet idiot deviendrait le mari de Maximilian Croyso. Imaginer un autre homme à ses côtés lui transperçait le cœur.
Pour chasser cette affreuse sensation, Riftan cracha : « Il n’a pas d’autre choix. Il enverra l’un de ses chevaliers vassaux.
Il était fort peu probable que le duc envisage un jour de mener lui-même la Campagne du Dragon, et il en allait de même pour Riftan. Il tisonna le feu avec un long bâton tout en exposant ses pensées à voix haute.
« Dans ce cas, il sera forcé de dépendre encore davantage de la couronne pour son aide militaire. Son emprise sur l’est s’en trouvera affaiblie, comme le souhaite notre roi. » f𝔯𝒆𝚎𝚠𝑒𝚋𝓃૦νℯƖ.co𝘮
Le Roi Reuben avait déjà fait pression sur les nobles de l’ouest et du nord du royaume. Aucun seigneur féodal ne voudrait participer à la campagne à la place du duc au risque de s’attirer les foudres de la couronne.
Riftan eut un sourire amer. Le duc en avait certainement conscience lui aussi. Voilà pourquoi il avait fait cette offre à Riftan, un homme qu’il méprisait. Le duc avait sans doute supposé que n’importe quel chevalier de basse extraction serait flatté par cette généreuse proposition et risquerait volontiers sa vie par pure gratitude.
*J’ai failli accepter.*
Riftan se moqua de lui-même et se leva. « Ça suffit, ces bavardages. Quoi que décide le duc, nous avons nos propres tâches à accomplir.
« Nous devrions garder le silence après une telle insulte ? » rugit Hebaron. « Cet homme nous fait une proposition insensée, puis a le culot de s’offusquer quand on la refuse ? Et nous devrions faire preuve de retenue ?
« Et si nous n’en faisons pas preuve ? » répliqua sèchement Riftan en lui lançant un regard menaçant. « Je devrais envoyer une armée dans son duché ?
Le silence tomba sur le groupe. Ce ne fut qu’alors que les chevaliers semblèrent comprendre que leur commandant était peut-être le plus furieux de tous. Riftan quitta l’aire de repos avant que les autres n’aient le temps d’ajouter quoi que ce soit.
Les étoiles semées dans le ciel nocturne diffusaient une faible lueur. Épuisé, Riftan regagna sa tente en contemplant la pleine lune. Avec un pressentiment funeste, il savait qu’il ne dormirait pas avant un bon moment. Pourtant, cette sensation finirait elle aussi par s’estomper. Il ne pouvait plus rien faire d’autre que croire que ce serait le cas.
Les chevaliers oublièrent bientôt la visite du messager du duc, car un danger bien plus grave se profilait. À mesure que la magie du Dragon Rouge gagnait en puissance chaque jour, le nombre de monstres qui quittaient la montagne augmentait lui aussi. Du crépuscule à l’aube, ils affrontaient les créatures en fuite à la lisière de la Forêt Brumeuse, sans avoir le temps de fulminer contre l’arrogance du duc de Croyso. Leur sort était encore aggravé par le manque d’hommes et l’épuisement de leurs réserves.
Riftan se massa la tempe douloureuse tout en rédigeant un rapport pour le roi. Il serait difficile de tuer le dragon si la couronne ne lançait pas une campagne militaire au plus vite. Tous les clercs envoyés pour examiner la barrière autour de la montagne avaient signalé que le dragon retrouvait sa magie bien plus rapidement que prévu. Ce serait une catastrophe s’ils ne se dépêchaient pas.
Après avoir exposé ces faits dans son rapport, Riftan réclama au roi davantage d’hommes et de provisions, puis apposa le sceau de l’ordre. Il aurait voulu reprocher au Roi Reuben de se livrer à un mesquin bras de fer avec le duc en pareille période, mais il savait que cela ne ferait que soulever un tollé parmi les conseillers du roi. Il réprima son envie et enroula le rapport dans un soupir.
Il s’apprêtait à partir chercher un messager quand la voix d’Elliot Karon retentit dans la tente.
« Sir Riftan, nous avons trouvé un gamin caché dans les baraquements. Que devons-nous en faire ?
Riftan fronça les sourcils. Il n’était pas rare que des vagabonds s’introduisent dans le camp pour voler de la nourriture. Il ne voyait pas pourquoi Elliot était venu le trouver alors qu’il existait des procédures militaires pour ce genre de situation.
« Tu me demandes ça parce que tu n’es pas capable de t’occuper toi-même d’un vulgaire voleur ? » aboya Riftan, irrité.
« Euh… l’enfant insistait pour vous voir.
Riftan plissa les yeux. « Me voir ?
« Il dit que vous sauriez qui il est. Le fils de Novan.
Un frisson lui parcourut l’échine.
« Où est-il, maintenant ? » demanda-t-il en sortant de la tente à grands pas.
« Là-bas.
Elliot prit aussitôt les devants. Le garçon était agenouillé près de la palissade faite de rondins plantés verticalement. Même si leur rencontre remontait à des années, Riftan reconnut le fils de son beau-père. Le garçon affichait un air de défi comme pour dissimuler sa peur. Il bondit sur ses pieds en voyant Riftan approcher.
« C’est lui ! C’est celui que je suis venu voir !
« Tu oses pointer du doigt le commandant ? » le réprimanda un garde en plaquant le garçon au sol.
Riftan intervint aussitôt. « Je connais cet enfant. Lâche-le.
Dès que le garde recula, le garçon épousseta ses vêtements et se releva. Il releva le menton comme pour dire : Je vous l’avais bien dit. Riftan observa son visage couvert d’ecchymoses, l’air terriblement sombre.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu savais que tu serais exécuté sur-le-champ si on t’attrapait ?
« J-Je suis venu vous voir. » Le garçon recula devant le ton dur de Riftan. Puis il cria avec défi : « Il le fallait ! P-Père a été envoyé en prison à cause de vous !
« Petit insolent ! Baisse d’un ton !
Le garde attrapa le garçon par la tête et le força à s’agenouiller de nouveau. Devant le regard noir de Riftan, l’homme tressaillit et recula précipitamment.
Riftan aida le garçon à se relever et lui ordonna de s’expliquer. « Qu’est-ce que tu veux dire ? Raconte-moi tout en détail.
« O-On l’a accusé de vol… à cause des pièces d’or que vous nous avez données… et…
Submergé par le chagrin, le garçon se mit à sangloter. Riftan jura tout bas. Il n’avait pas besoin d’entendre la suite pour deviner ce qui s’était passé.
« Qui a porté plainte contre ton père ?
« J-Je ne sais pas. Des hommes en armure ont fait irruption chez nous et l’ont emmené au Château de Croyso. Ils disent qu’il sera pendu avant la fin du mois. » Les larmes étouffaient la voix du garçon. « Père sera tué si vous ne témoignez pas en sa faveur.
Un frisson de mauvais augure saisit Riftan.
« Comment es-tu arrivé ici ?
« Pourquoi ça a de l’importance ?! Père est…
Le garçon interrompit son éclat en larmes devant l’expression menaçante de Riftan. Les épaules voûtées, il marmonna : « L-Les hommes en armure m’ont amené ici. 𝘧r𝑒𝘦𝒘𝘦𝙗novel.𝐜o𝒎
Quand Riftan leva les yeux, les gardes secouèrent la tête.
« Nous n’avons vu personne d’autre que le garçon.
« J-Je ne mens pas ! Ils m’ont dit que je vous trouverais ici. Ils m’ont conduit dans cette forêt et sont repartis.
Le garçon leva vers Riftan un regard suppliant.
…
« Vous allez le sauver, n’est-ce pas ? Vous savez que Père n’a jamais rien volé.
Riftan serra les poings, l’estomac noué par la rage. La menace du messager de Croyso résonna à ses oreilles. Il se leva et fit signe à un soldat qui se tenait à l’écart.
« Emmène le garçon et fais examiner ses blessures immédiatement.
« Occupez-vous pas de moi ! C’est Père qui…
« Il n’arrivera rien à ton père. Je vais m’occuper de l’affaire, alors fais-toi soigner.
« V-Vraiment ? Vous le jurez ? » demanda le garçon en se frottant les yeux rougis du poing.
Incapable de soutenir son regard, Riftan hocha brièvement la tête et se dirigea vers l’endroit où son cheval était attaché. Elliot le suivit en hâte.
« Qui est donc cet enfant ? Expliquez-moi ce qui se passe.
Riftan jeta un coup d’œil à Elliot tout en sellant son cheval. Même en tant que commandant, il ne pouvait quitter le camp sans fournir d’explication.
« Ce garçon est le fils de mon beau-père, répondit Riftan d’une voix grave.
« Votre beau-père ? » répéta Elliot, stupéfait.
…
Riftan hocha la tête. « Oui. L’homme emprisonné à tort pour vol est mon beau-père. Je vais faire un saut au Château de Croyso. Je te laisse expliquer la situation aux autres.
Le visage d’Elliot se durcit tandis qu’il comprenait enfin. « Tu crois que c’est l’œuvre du duc ?
« C’est probable, répondit Riftan entre ses dents serrées.
Alors qu’il enfourchait son cheval, Elliot lui barra la route.
« Tu ne peux pas y aller seul. Laisse-nous t’accompagner.
« C’est une affaire personnelle.
Pour une fois, Elliot laissa éclater sa colère. « Tu es notre chef. Tes affaires sont les nôtres.
Agrippant les rênes, Riftan serra les mâchoires. Même si l’idée ne lui plaisait guère, il savait qu’il vaudrait peut-être mieux emmener des hommes pour protéger son beau-père et sa famille. Il finit par ravaler son entêtement.
« Très bien. Vous pouvez venir.
Elliot poussa un soupir de soulagement. « Je vais prévenir les autres. »