Chapitre 226
226 Chapitre annexe — Les efforts de Riftan furent vains : Maximilian ne tarda pas à quitter la salle du banquet, accompagnée de ses servantes. On aurait dit qu’elle exprimait ainsi son mépris pour ce spectacle déplorable.
Abattu, Riftan abaissa sa coupe à moitié vide. Il envisagea un instant de la rejoindre, puis se ravisa : renoncer à leur concours de boisson aurait rendu ses sentiments bien trop évidents. De plus, il avait déjà tenté à plusieurs reprises, sans succès, de s’excuser pour ce qui s’était passé dans la forêt. 𝒇𝙧𝚎𝐞𝙬𝒆𝑏𝑛𝑜v𝚎𝒍.c𝑜m
Il eut un sourire en se rappelant qu’elle s’enfuyait presque dès qu’il essayait de l’approcher. À ses yeux, il n’était plus seulement un débauché et un indiscret, mais aussi un ivrogne.
« Parfait », marmonna-t-il avant de vider sa coupe.
C’était peut-être mieux ainsi. Il était peu probable qu’il ait encore à interagir avec elle ; dans ce cas, autant qu’elle le méprise. Peut-être pourrait-il enfin renoncer à ces sentiments sans retour. Riftan remplit de nouveau sa coupe. L’alcool de qualité lui parut écœurant d’amertume tandis qu’il lui brûlait la gorge.
À l’aube, le lendemain, les Chevaliers du Dragon rouge prirent la route du Château de Drachium. Les vassaux du duc devaient rester au Château de Croyso plusieurs semaines, tandis que les chevaliers royaux de Wedon étaient chargés de protéger le duché jusqu’au retour des messagers dristanien dans leur royaume. La mission des Chevaliers du Dragon rouge consistant à apporter un soutien militaire jusqu’à la fin du conflit, ils n’avaient plus aucune raison de demeurer sur les terres de Croyso.
Ils galopèrent à travers de vastes champs qui semblaient s’étendre à perte de vue. De temps à autre, ils passaient devant des marchés bien organisés et des villages, disséminés entre les champs de blé verdoyants dont les épis commençaient à mûrir. Plus au nord s’étendait un immense pâturage, parsemé de milliers de moutons en train de paître. Riftan fut une nouvelle fois stupéfait par l’immense richesse du duc de Croyso. Depuis longtemps, la cour bruissait de rumeurs selon lesquelles le seigneur de l’Est était plus riche que le roi. De toute évidence, ce n’étaient pas de simples spéculations.
Après quatre jours de chevauchée à travers les terres agricoles, les chevaliers franchirent le mur nord qui marquait la limite du duché. De l’autre côté de cette imposante structure, haute de près de cent kevettes — environ trente mètres —, les douces plaines cédaient la place au relief accidenté des monts Kalik. Ils durent franchir trois ou quatre pentes avant d’atteindre enfin la capitale.
Les habitants, curieux, commencèrent à se masser le long de la route à leur passage. Ursuline fit trotter son cheval jusqu’à Riftan.
« Combien de temps resterez-vous dans la capitale ? »
Riftan jeta un coup d’œil au chevalier, puis répondit sans détour : « Quelques jours seulement, le temps de me reposer. Je suis resté trop longtemps loin d’Anatol. »
Le mécontentement passa sur le visage d’Ursuline. « Pourquoi cette hâte ? Vous ne comptez pas rester un mois ou deux au palais ? De nombreux nobles viennent au début du printemps. Je pourrais vous présenter… »
« Je préfère m’en abstenir. Je ne veux pas perdre mon temps en futilités. »
Sur ces mots, Riftan pressa son cheval.
Hebaron, qui avait entendu leur échange, gloussa avant d’éclater de rire. « On dirait que le jeune maître de la Maison Ricaydo vient encore d’essuyer un refus. »
Ursuline lança au robuste chevalier un regard menaçant, puis fit claquer ses rênes comme un fouet. Dès que le groupe arriva à Drachium, des serviteurs se précipitèrent hors du château pour les accueillir. Riftan demanda au palefrenier de bien prendre soin de leurs chevaux épuisés, puis se dirigea aussitôt vers la salle d’audience.
Bientôt, les Chevaliers du Dragon rouge se retrouvèrent agenouillés sur le tapis cramoisi de la grande salle. Le roi Reuben III siégeait sur son trône et parcourait nonchalamment le rapport du commandant. Après en avoir lu suffisamment, il le tendit à l’assistant qui se tenait au garde-à-vous sur le côté.
Le roi paraissait plus jeune que la dernière fois que Riftan l’avait vu. Sa longue barbe avait été taillée court, ce qui lui donnait l’air d’avoir une petite trentaine, et sa mâchoire, désormais plus fine, soulignait ses traits.
Riftan n’avait jamais rencontré d’homme aussi changeant et imprévisible que le roi Reuben. Il pouvait se montrer aussi capricieux qu’un enfant ou aussi prudent qu’un vieillard chevronné — impitoyable l’instant d’après, puis étonnamment indulgent. Même les courtisans les plus expérimentés, dans la soixantaine, perdaient leurs moyens face au roi.
Pour l’heure, les yeux mordorés du roi de Wedon semblaient chercher la manière la plus amusante de les tourmenter. Riftan réprima un soupir. Après avoir laissé le silence étouffant s’éterniser, le roi Reuben prit enfin la parole.
« Le conflit a duré plus longtemps que je ne le pensais. »
« Comme je vous l’ai déjà rapporté, Votre Majesté, l’animosité grandissante des deux camps a compliqué les négociations », répondit Riftan d’un ton respectueux. ƒ𝐫𝒆𝐞w𝗲𝚋𝗻૦𝘷e𝙡.c𝑜𝙢
Le roi Reuben fixa Riftan, puis admit dans un sourire : « Je sais à quel point le duc de Croyso peut se montrer obstiné. Alors ? Quels dégâts avons-nous subis ? »
« Certaines zones ont été détruites par les pillards, mais elles ont été suffisamment reconstruites. Le rapport indique le nombre de victimes. »
Le roi se caressa le menton, puis hocha lentement la tête. « Je ne peux pas prétendre être entièrement satisfait, mais vu la tournure qu’aurait pu prendre la situation, je suppose que vous méritez des félicitations. »
Difficile de savoir si cette remarque, presque murmurée, était un compliment. Un instant plus tard, le visage du roi s’éclaira d’un sourire bienveillant.
« Vous avez bien travaillé. Vous devez être épuisés. Relevez-vous, et je vous remettrai vos récompenses dès le retour de mes chevaliers. Quant à vous, Riftan Calypse… »
Riftan, qui s’était docilement relevé, s’arrêta et leva les yeux vers le trône.
La joue appuyée sur le poing, le roi déclara : « Ne songe pas à quitter Drachium tout de suite. La cérémonie qui te nommera nouveau commandant des Chevaliers du Dragon rouge aura lieu d’ici la fin de la semaine. »
Le visage de Riftan se figea. Il s’y était préparé, mais il ne pensait pas que le roi aborderait la question dès leur arrivée, surtout en présence de Triton. En se tournant vers lui, Riftan vit le commandant lui tapoter l’épaule en signe de bénédiction.
« Je connais bien les traditions de votre ordre, reprit le roi Reuben après les avoir observés en silence. Y en a-t-il parmi vous qui désapprouvent cette décision ? »
Tous les chevaliers gardèrent le silence. Satisfait, le roi Reuben agita la main.
« C’est donc réglé. Nous allons bientôt commencer à préparer la cérémonie. Pour l’instant, vous feriez mieux de quitter la salle. J’aimerais me débarrasser de cette odeur de cheval dans mes narines. »
En sortant de la salle d’audience, Riftan demanda à ses compagnons ce qu’ils en pensaient. Ils acquiescèrent sans un mot. Le cynique qui sommeillait en lui savait que personne n’oserait exprimer la moindre objection dans une atmosphère aussi solennelle, mais il ne prit pas la peine de reposer la question. Il détenait désormais le rang le plus élevé, et la règle absolue, quoique tacite, des Chevaliers du Dragon rouge voulait que le plus fort d’entre eux prenne la tête de l’ordre.
Quelques jours plus tard, sa cérémonie de nomination eut lieu en présence de la noblesse de Wedon. Le roi Reuben présida lui-même la cérémonie. Juste après les formalités complexes vint la cérémonie de passation de Triton.
Là où il aurait dû ressentir de la fierté, Riftan ne sentit que du vide. Faire ses adieux à son commandant ressemblait presque à être chassé de la solide clôture qui l’avait toujours protégé. Il se sentait plus seul que jamais. Bien sûr, il ne le laisserait jamais paraître.
Triton interrompit les préparatifs de son départ pour s’adresser à Riftan. « Je suis ravi de rentrer chez moi. »
Il avait vraiment l’air d’avoir le cœur léger.
Maîtrisant parfaitement ses émotions, Riftan répondit sèchement : « Moi aussi. Je serai débarrassé de vos réprimandes. »
« Hmph. Je sais très bien que tu ne le penses pas. Je te vois déjà tremper ton oreiller de larmes, ce soir. »
Riftan lui lança un regard agacé, puis un léger sourire adoucit ses traits. « Portez-vous bien. »
« Toi aussi », répondit Triton. Il monta en selle, puis cloua Riftan sur place d’un regard intense. « Je ne doute pas que tu passeras à l’histoire comme un chevalier d’exception. À condition d’atteindre la trentaine, bien sûr. Ne prends pas trop de risques. »
« Je tâcherai de m’en souvenir. »
Le vicomte Triton partit, suivi de dix de ses hommes. Depuis le sommet de la colline, Riftan regarda s’éloigner au grand galop l’homme qui avait changé sa vie, sans même un regard en arrière.
***
Les Chevaliers du Dragon rouge s’installèrent dans leur nouvelle demeure. Tandis qu’ils se chargeaient de patrouiller sur le chantier pour contenir le problème des monstres, Riftan se consacra entièrement à la gestion du domaine. Il lui faudrait du temps pour trouver comment payer la solde d’environ trois cents chevaliers.
Après avoir conclu que les seules recettes fiscales ne suffiraient pas à couvrir les dépenses d’Anatol, il trouva les fonds manquants en acceptant des contrats de chasse aux monstres pour le compte des nobles du sud. Bien que les Chevaliers du Dragon rouge fussent ainsi réduits à faire le travail de mercenaires, aucun d’eux ne semblait s’en soucier. Riftan comprit que ce n’était qu’une solution à court terme ; il savait qu’il ne pourrait pas gérer indéfiniment le domaine ou l’ordre de cette façon.
Assis à son bureau, il se mit à réfléchir à d’autres moyens d’augmenter les revenus d’Anatol. Plongé dans ses tâches de seigneur, il reçut alors une convocation royale. Après en avoir parcouru le contenu, il resta muet à son bureau, la lettre serrée dans les mains.
Ruth l’observa ainsi un moment, puis finit par demander : « Pourquoi as-tu l’air si sombre ? Le roi nous convoque encore pour partir au combat ? »
Riftan soupira et tendit la lettre à Ruth.
« Alors, le roi a quelque chose à discuter avec toi ? » demanda Ruth en fronçant les sourcils à sa lecture. « Qu’est-ce que ça peut bien être, cette fois ? »
Se frottant le front, Riftan secoua la tête. « Je n’en sais rien. »
Il se leva et se dirigea vers la cage à oiseaux, où il choisit un pigeon qui connaissait le chemin de la capitale.
« Attends, dit Ruth, toujours les sourcils froncés. Tu ne vas quand même pas répondre à ça ? »
« Je suis le vassal du roi. Je ne peux pas refuser une convocation sans bonne raison. »
...
Reconnaissant la justesse des paroles de Riftan, Ruth s’arracha les cheveux. « Le roi Reuben en demande trop. Pourquoi tient-il à te faire trimer jusqu’à l’épuisement alors qu’il a des centaines d’autres chevaliers vassaux ? »
« Je le lui demanderai une fois à Drachium », répondit Riftan sans conviction.
Il prit un morceau de parchemin et y inscrivit la date de son départ et son heure d’arrivée estimée. Il le roula et le glissa dans un tube à message. Il ne l’avait pas révélé à Ruth, mais la missive du roi contenait plusieurs mots codés qui soulignaient l’urgence de la convocation. Il s’agissait sans doute d’une affaire grave qui devait rester secrète.
« Alors, qui va superviser les travaux ? Tu ne comptes quand même pas encore me refiler cette tâche ? »
Riftan ne répondit pas et attacha le tube à la patte du pigeon. Alors qu’il se dirigeait vers la fenêtre avec l’oiseau, Ruth lui barra précipitamment le chemin.
« Non ! s’écria le mage, les deux bras écartés. Tu ne peux pas partir ! »
La détermination sur le visage de Ruth montrait clairement qu’il était résolu à tenir bon. Après avoir scruté son expression, Riftan se dirigea vers la fenêtre voisine et lâcha l’oiseau. Ruth poussa un cri.
Trouvant la réaction du mage étrangement satisfaisante, Riftan dit avec un sourire en coin : « La vie ne peut pas toujours être un long fleuve tranquille, pas vrai ? »